Entre mythe et amnésie, le passé colonial belge semble revenir au-devant de la scène médiatique sous l’angle d’un questionnement critique, social et politique. Pour nous, anarchistes et autres affinitaires, il s’agit d’un débat porteur d’une actualité décisive en matière de reconnaissance d’une forme d’oppression encore trop souvent atténuée, quand elle n’est pas superbement ignorée.

Actualité et amnésie
Actualité d’abord. Et des plus consternantes : en marge du Pukkelpop festival de Hasselt, en août 2018, deux jeunes bruxelloises de couleur noire sont agressées verbalement et menacées physiquement par un petit groupe d’apprentis nazillons flamands. Ces derniers entonnent un chant aux paroles peu équivoques : « Handjes kappen, de Congo is van ons » (« Couper des mains, le Congo est à nous« ). La vidéo circule sur les réseaux sociaux et provoque un choc, aussi bien dans les milieux militants (bien que sans étonnement, puisque antifas vigilants de longue date), que dans les rangs des partis politiques de la bien-pensance, qui semblent se réveiller soudain. Ah oui, tiens : l’histoire coloniale est à peine abordée dans le programme scolaire (ce qui renforce l’étonnement devant les paroles du chants de ces jeunes, tous mineurs, et pourtant fort bien « documentés »…) Ah oui, tiens : la Belgique a été un oppresseur colonial impérialiste aux 19e et 20e siècles, et continue d’exercer une politique ambiguë sur l’actuelle RDC. Ah oui, tiens : le passé colonial continue de figurer dans l’espace public comme un monument à la gloire passée du pays colonisateur, tantôt sous forme de statues majestueuses de Léopold II ou sous l’intitulé des noms de rues ou de quartiers… Ah oui, tiens : les Afro-descendant.e.s subissent ici en Belgique des stéréotypes empruntant aux clichés coloniaux et se traduisant par des discriminations…

C’est aux rets de cette amnésie que le Collectif Mémoire coloniale et lutte contre les discriminations (CMLD) s’efforce d’arracher les Belges, Afro-descendant.e.s ou non, par le biais, entre autres, de “promenades décoloniales”, à travers les rues de Bruxelles et de Namur. Ces deux villes en particulier se distinguent par la présence d’un “musée africain”, encore en possession d’œuvres issues des pays colonisés, « collections » bien mal acquises puisque pour certaines de ces oeuvres, leurs appropriations furent le résultat de vol ou de racket. Au-delà même des objets, des restes humains conservés à titre de curiosité, pour certains rapportés par des militaires comme véritables trophées de guerre et pour l’ensemble ayant fait partie de collections d’anthropologie anatomique, se trouvent toujours en Belgique, dans les caves de quelques musées ou autre université.

Le monde culturel belge ne se réduit pas à ses musées. La Belgique a ses tabous et ses figures immunes : un climax est atteint, en janvier 2019, à l’annonce de la réédition de l’album “Tintin au Congo” (réédition numérique de la version originale), BD entièrement dédiée à la représentation caricaturale d’un Congo peuplé de Noirs candides, peureux, ou sournois, présentés complaisamment dans la pratique d’un parler “petit nègre”, et menés sur la voie du progrès et de la civilisation par les figures héroïques du “bon Père missionnaire blanc” ou du valeureux petit reporter à la houpette. Pour les éditions Moulinsart, l’affaire est juteuse, vu que cet album continue de faire partie des têtes de vente de la série. Afin d’éviter le piège de la limitation de la liberté d’expression, et donc de convoquer la censure contre, à tort ou à raison, le héros de Hergé qui demeure un des fleurons du patrimoine littéraire belge, les associations et ONG luttant contre les discriminations (CMLD, CEC…) réclament en vain une contextualisation des clichés racistes véhiculés dans l’album sous forme d’un addendum. Pas touche à Tintin… Ou quand l’amnésie se mue d’un coup d’un seul en un tabou aux relents de revendications identitaires voire nationaliste : le héros dont même le chien aboie des ordres aux Congolais dans un français que l’auteur refuse à ces derniers, fait partie d’un « patrimoine culturel » intouchable, incontestable.

Plus récemment encore (février 2019), un groupe d’experts de l’ONU rendait un rapport accablant dans lequel on pouvait lire qu’il existait “des preuves claires que la discrimination raciale est endémique dans les institutions en Belgique. Les personnes d’ascendance africaine font face à de la discrimination dans la jouissance des droits économiques, sociaux et culturels, en ce compris la relégation de l’enseignement général vers les filières techniques/professionnels, un déclassement dans les opportunités d’emploi et de la discrimination sur le marché immobilier.” Ce constat est par ailleurs largement confirmé, entre autres, par les enquêtes menées par l’association UNIA, institution publique indépendante qui lutte contre la discrimination et défend l’égalité des chances.

Mythe [note] et propagande

Chant, espace public, musée ou autre bande-dessinée constituent les chaînons, parmi tant d’autres, contribuant à maintenir vivace le mythe du passé colonial. La Belgique, il faut s’en souvenir, s’est mêlée de jouer dans la cour des grands au temps des grands empires coloniaux. Par le jeu des stratégies géopolitiques de la seconde moitié du 19ème siècle, et dans le courant des cinq premières années de la décennie 1880, le petit royaume gouverné par un souverain, Léoplod II, dont l’orgueil national continuera de se souvenir sous le nom du “roi bâtisseur”, parvint à se doter d’une colonie, et à se hisser de la sorte au rang des grandes puissances. A peine plus de cinquante ans après son accession à l’indépendance, la Belgique rejoignait la petite bande des états nations impérialistes dans le chœur d’une idéologie pétrie de militarisme, de domination économique et d’esprit missionnaire.

Pour la plupart, en 1885, les Belges se soucient comme d’une guigne des perspectives liées à la possession d’une colonie.
Léopold II, souverain ambitieux, entouré d’une petite clique issue de l’aristocratie d’affaires, initie alors une prodigieuse machine de désinformation populaire : la propagande coloniale. Dès l’abord, c’est toute une mythologie qui est construite pour justifier l’injustifiable : l’occupation d’une terre habitée, et l’exploitation systématique de ses ressources, tant naturelles qu’humaines, au profit de la métropole.

Ainsi naît, de 1885 à 1908, l’État indépendant du Congo (EIC)… Un bien étrange “État” que cet EIC, dont le souverain s’avère par ailleurs être l’unique propriétaire, et qui est, dans les faits, sinon en droit, rien moins qu’indépendant ! Sorte de propriété privée du roi des Belges, le Congo, durant ces années, est le théâtre du travail forcé, des missions catholiques poussant à la conversion des populations entières. L’usage de la violence figure bien entendu dans les méthodes favorites de l’aventureux colon. C’est aussi le temps des “mains coupées”, attestant que les membres de la force publique, bras armé de l’État (composée de Congolais enrôlés, sous le commandement de gradés blancs) ont bien fait usage de leur arme à feu pour ôter la vie des Congolais rebelles ou récalcitrants. Une main ou une paire de mains pour justifier chaque balle tirée par un membre de la force publique… Mais cette violence est masquée aux habitant.e.s de la métropole, autant que les mouvements de résistances des Congolais.e.s. La propagande fonctionne à plein régime, afin de justifier et de… financer l’entreprise coloniale. D’un côté, le Congo est représenté comme une sorte de continent impénétrable, obscur et mystérieux, sauvage, vierge et inculte. Ses habitants, riches d’un passé et d’une histoire bien avant l’arrivée des colons sur leur sol, passent tantôt pour des guerriers féroces qu’il faut dompter, tantôt pour de grands enfants un peu naïfs qu’il faut éduquer. Stanley, l’homme de Léopold en Afrique centrale, et d’autres encore, sont en revanche les valeureux explorateurs défiant tous les dangers pour apporter la civilisation en ces contrées et, qui sait ? faire entrer l’homme noir dans l’histoire…
La fin du 19e siècle marque en outre l’avènement des grandes expositions universelles : avant d’avoir recours aux larges couvertures médiatiques de la presse, c’est dans ces expositions que « les Noirs » seront exhibés en métropole, comment autant de bêtes curieuses, dans des situations de mise en scène prétendument authentique. En 1897, une affichette à l’intention du public mentionne, devant le pavillon des Congolais : « Veuillez ne pas donner à manger aux Noirs. Ils sont nourris. »

Rien de tel qu’un vernis humanitaire pour justifier une intervention sur une terre étrangère, et entreprendre la domination de toute une population “pour son bien” ! Oui, le Noir est sauvage, belliqueux, ignorant, cantonné de toute éternité à l’état de nature. Et c’est bien sa faiblesse, dont d’autres ont tiré profit. Le prétexte tout trouvé s’offre sur un plateau d’argent : les colons belges, en plus des lumières de la civilisation, apportent la liberté aux “Nègres”(congolais) victimes d’un odieux trafic d’esclaves… Le coupable, il suffit de piocher dans l’imagerie la plus surannée des croisades pour le trouver : l’Arabe, fourbe et perfide, ne reculant devant aucune indignité pour faire du profit. Certes, un trafic d’esclaves orchestré par des Africains et des Afro-Arabes (parlant le Swahili et convertis à l’Islam) existe en ces contrées. Les premiers administrateurs du prétendu État Indépendant du Congo ont d’ailleurs collaboré sans scrupule avec ces trafiquants. Derrière les alibis humanitaires se cachent en fait et avant tout des raisons économiques directement liées au commerce de l’ivoire et, bientôt, du caoutchouc. Car le pari de Léopold II va s’avérer payant : bien que n’ayant que peu de territoire côtier, le Congo possède des richesses insoupçonnées, qui vont, pour le coup, faire de la Belgique l’un des pays les plus riches du début du vingtième siècle. Les critiques ne vont néanmoins pas tarder à s’abattre sur le système léopoldien, notamment de la part du concurrent number one en matière d’expansion impérialiste, à savoir l’Angleterre. Par la force des choses, non par générosité ni grandeur d’âme, le souverain des Belges fait « don », peu avant sa mort, de « son » Congo, en 1908. Place à la colonie belge du Congo, « notre colonie », « la plus belle des colonies », « Notre Congo » ou, comme on dit au nord du pays, « Onze Kongo ». Les Belges n’hésiteront pas, jusqu’aux premiers jours de l’Indépendance du Congo, le 30 juin 1960, à ranimer cette imposture et à la lier au “génie du roi Léopold”. En témoignent les mots du roi Baudouin, au jour de la proclamation de l’indépendance du Congo. Patrice Lumumba, premier ministre congolais, en présence du souverain des Belges, présentera ce mythe sous un tout autre jour, prenant de cours Baudouin lui-même, qui envisagea de quitter séance tenante le sol congolais ! Lumumba payera bientôt ce qui fut perçu par les anciens colonisateurs comme une insolence, de sa vie même : il est assassiné un an plus tard, dans des circonstances impliquant sans plus aucune forme de doute les plus hautes autorités belges.

Néocolonialisme et migration afro-descendante
Concernant le mythe, le décor ne variera pas, ou que peu, durant près de quatre-vingt années d’oppression coloniale. Aujourd’hui encore, le plus souvent, les termes de cette mythologie continuent d’être relayés, plus ou moins inconsciemment. Des lieux communs continuent de ressortir sans vergogne : “Tout de même, on leur a apporté des routes, et le chemin de fer, et l’éducation.” – “Il y a eu du bon dans la colonisation, tout n’est pas à jeter.” – “Regardez ce qu’ils ont fait du pays une fois que les Belges ont quitté les Congo !” Or, est-ce nécessaire de rappeler que ces infrastructures étaient avant tout au service de l’exploitation des ressources naturelles et humaines ? Le chemin de fer permettait d’acheminer les matières premières. Les hôpitaux, d’assurer la plus ou moins bonne santé de la main d’œuvre – et d’ailleurs, avant d’être destinés aux « populations indigènes », la médecine dite coloniale s’était développée pour assurer la bonne santé des colons. Les écoles, enfin, et le cas du système colonial belge est sur ce point tout à fait révélateur, des outils de maintien et de reproduction d’une hiérarchie sociale organisée sur un ordre racial hautement ségrégationniste et inégalitaire. L’enseignement secondaire était surtout technique et professionnel et il fallut attendre 1956 et 1959 pour voir la création de deux universités au Congo. Époque lumineuse s’il en est, où les autorités belges se décident à octroyer, au compte-goutte, le statut « d’évolués » à une élite congolaise occidentalisée, exhibée comme la preuve irréfutable que l’entreprise civilisatrice coloniale a fonctionné !…

Bien plus, le néocolonialisme s’exprime dans ce que d’aucun nomme « les plus hautes sphères de l’État ». En témoigne ainsi le tristement célèbre discours de Nicolas Sarkozy à l’Université de Dakar, en 2007. Sarkozy, dans cette prise de parole, n’a rien fait d’autre que convoquer la vieille rhétorique de la propagande coloniale lorsqu’il prétend que « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. » Selon cette conception idéologique dramatiquement euro-centrée, l’Histoire avec un grand H ne s’écrit qu’à partir du moment où le monde rencontre le “Blanc” avec un grand B.
C’est cette histoire des prétendus “grands hommes”, sempiternellement ressassée par les manuels officiels, qui occulte les luttes ici et ailleurs, et les résistances que les “colonisés” ne manquèrent d’opposer à la machine de guerre coloniale, elle qui réduit un ensemble de civilisations à des entités homogènes et fait “des femmes et des hommes du peuple” des spectatrices et spectateurs plus ou moins admiratifs.ives du “génie” des épris de pouvoir. Enfin, on garde le souvenir, dans des malles d’un aïeul, dans le grenier d’une maison, dans les caves des musées, des trophées hérités du glorieux passé colonial sur lequel s’est construit, au détriment de toute une population, la richesse de la Belgique.

En-dehors de cette nostalgie de bon-papa et de cette condescendance des anciens colonisateurs, on doit continuer de déplorer une discrimination perpétuelle, à l’emploi, au logement, à l’encontre des personnes afro-descendantes, comme mentionné en début d’article. Difficile de calculer l’impact des résidus de pensée coloniale sur ces discriminations. Pour autant, des décennies de propagande caricaturant les colonisés et colonisées sous des traits toujours désavantageux ne peuvent pas ne pas avoir un impact sur les stéréotypes et préjugés ressassés par les héritiers de cette pensée coloniale. On a pu évoquer la figure du Noir belliqueux, celle du Noir naïf, grand enfant demeuré à l’état de nature. Comment ne pas rappeler celle aussi de la victime ridicule, celle de l’esclave libéré et reconnaissant (envers son nouveau maître qui lui imposera son mode de vie, ses croyances et ses usages), celle des femmes exotiques et lascives (une des plus grandes hypocrisies de l’entreprise coloniale, entretenant plus ou moins consciemment le fantasme du mâle blanc disposant à l’envi du corps des femmes noires), celle du sauvage en voie d’être civilisé, mais singeant encore de manière risible les manières de l’homme blanc. Par-dessus tout, le système colonial repose sur une conception qu’il avalise jusqu’au bout : celle de la hiérarchisation des races.

Nous pensons, qu’aujourd’hui encore, certaines ONG se réclamant de l’humanitaire ou autres FMI et BM s’inscrivent dans le sillon d’une vision d’un Congo victime et auquel l’occident doit nécessairement venir en aide voire carrément guider, afin de l’éclairer de ses lumières, de son modèle démocratique ou autres avancées vues comme des impératifs « au développement ». Pour autant, comment se tenir aux côtés des personnes afro-descendantes dans leur lutte pour l’avènement d’un état congolais réellement démocratique, affranchi de tout tutelle néocoloniale ? Un paradoxe pour des anarchistes, voire une contradiction : lutter contre l’impérialisme mais comment soutenir des mouvements de libération qui se fondaient, et se fondent encore sur l’hégémonie de l’état-nation et sur le nationalisme ? Bien plus, nous pensons, qu’aujourd’hui encore, l’érotisme exotique, en plus de réduire la femme à un objet sexuel, opère une hiérarchisation entre ces corps devenus lieu de réaffirmation d’une domination masculine et raciale. Au vu de ces derniers développement, nous ne pouvons que nous inscrire dans une perspective intersectionnelle et ainsi lutter contre les systèmes de domination, quel qu’en soit les formes. L’anarchisme est-il seulement autre chose ?

Conclusion
Il n’est pas douteux que les enjeux les plus contemporains en matière d’héritage du passé colonial se situe au niveau des discriminations bien réelles dont font l’objet les personnes Afro-descendantes en Belgique. C’est à ce niveau désormais que nous sommes en mesure d’accompagner les luttes de des opprimé.e.s  en tant qu’anarchistes. Sous peine de ne pas atteindre le décloisonnement des communautarismes et de fragiliser tout projet internationaliste, solidaire et égalitaire. Peut-être, en référence aux recherches des anthropologues David Graeber et Charles Macdonald, ne faut-il pas manquer de mentionner que l’anarchisme tel qu’il s’organise aujourd’hui en France ou en Belgique notamment, par ses groupements, ses fédérations, n’est pas représentatif de la diversité sociale, économique, culturelle… de ces sociétés. Par contre, l’anarchisme, tel qu’il a pu se vivre ou peut encore se vivre aujourd’hui, est répandu et se manifeste (parfois sans même être ainsi nommé) aux quatre coins du monde, à chaque fois qu’un groupe d’être humains prône et vit l’égalité, à chaque fois que quelques uns, que quelques unes, refusent la domination, luttent contre les inégalités, s’organisent et décident de et pour elles-eux-mêmes.

Christophe (groupe Ici et maintenant – Belgique)
Antoine (affinitaire)


Article publié le 27 Mai 2019 sur Monde-libertaire.fr