S’appuyant sur de nombreuses recherches récentes et sur l’analyse d’archives à la fois locales, nationales et internationales, l’auteur propose d’abandonner une vision schématique de l’histoire du PCF pour saisir comment il a pu être à la fois le creuset d’aspirations révolutionnaires et émancipatrices et un outil bureaucratique animé de logiques sectaires, accompagnant ou tempérant la conflictualité sociale en fonction de ses objectifs propres.

En s’attardant sur les trajectoires sociales des acteurs et actrices du mouvement communiste, en replaçant les différents changements de ligne politique dans leur contexte, en donnant écho aux réactions que font naître ces réorientations parfois brutales parmi les militant·es, Mischi montre toute la complexité des engagements et des luttes menées par les communistes français au cours du XXème siècle.

L’ouvrage décrit notamment comment le PCF abandonne ses positions avant-gardistes dans le domaine des luttes féministes ou anticolonialistes quand il aspire à s’intégrer dans le jeu politique républicain. Comment les directives venues d’URSS et les enjeux propres au champ politique français ont conduit les communistes à soutenir ou décourager certaines luttes ouvrières. Comment les outils internes du parti (formation, questionnaires autobiographiques, mais aussi processus d’exclusion) ont permis à des ouvriers d’accéder au pouvoir politique à l’échelon local ou national, dans un monde dominé par la bourgeoisie et ses représentants — tout en reproduisant des clivages qui font que les ouvriers de métiers masculins et français étaient surreprésentés dans les directions militantes, au détriment des femmes, des ouvriers sans qualification ou des immigrés.

Construit de manière chronologique, le livre se termine par une analyse de la crise que traverse le PCF depuis les années 80. Cette partie aborde les diverses alliances nouées par le parti au fil des différentes échéances électorales, devenues centrales pour la formation communiste, ainsi que les revers subis lors des élections municipales du printemps 2020, notamment dans les bastions historiques de Villetaneuse et Saint-Pierre-des-Corps.

Avec l’accord de l’auteur et des éditrices, nous reproduisons ci-dessous un extrait de l’ouvrage tiré de sa dernière partie et consacré à la gestion municipale des élu·es communistes.


La banalisation du communisme municipal

Depuis les années 2000, la direction du PCF en vient à défendre le modèle du « communisme municipal » en reprenant une expression qui lui était jusqu’ici étrangère, au terme d’une période où l’originalité de la gestion communiste s’estompe. En effet, suivant une tendance à l’uniformisation des politiques locales, les autres municipalités mènent également des politiques ambitieuses en matière d’équipements collectifs. Les élus communistes sont pris dans un mouvement de rationalisation des services publics locaux, qui favorise le recours aux mécanismes marchands. Certains nouent des partenariats public-privé et transfèrent des services à des instances supra-communales dont le fonctionnement demeure opaque pour la plupart des habitants. Les nouvelles politiques de revalorisation de la ville qu’ils engagent visent à attirer des ménages stables à travers des programmes d’accession à la propriété et de production de logements sociaux destinés aux classes moyennes.

De fait, les élus communistes n’échappent pas au mouvement de fond consistant à envisager l’action municipale sous un angle d’efficacité gestionnaire et à la déléguer à des chargés de mission et à des cadres territoriaux, qui contribuent à sa banalisation technique. Les débats politiques s’effacent au profit du partage consensuel des principes du management public, tout particulièrement dans les instances intercommunales, lieux de compromis technique entre forces politiques. Le développement des structures intercommunales favorise le consensus et un brouillage des clivages partisans. Cette professionnalisation, couplée à la perte d’influence des structures partisanes, change la relation que les communistes entretiennent avec la population, qui passe désormais davantage par des experts de la médiation sociale que par des militants.

La démocratie participative au secours du déclin militant

Ainsi, la démocratie dite participative est envisagée dès les années 1990 par les élus communistes comme un moyen de renouer avec les populations locales et de compenser le déclin des sections du parti. Les mairies communistes sont à l’avant-garde de la mise en place de ces dispositifs, notamment en région parisienne. Mais, comme ailleurs, cette politique est essentiellement descendante, impulsée par les élus qui cherchent à légitimer leur pouvoir et s’appuient sur des prestataires extérieurs, des professionnels de la communication et de la politique des quartiers. Inscrite dans une perspective consensuelle et pragmatique censée répondre aux besoins des populations locales, cette orientation est en réalité susceptible de renforcer les processus de dépolitisation et contribue à délégitimer les militants politiques dans l’espace local. La reconquête des classes populaires par des pratiques participatives s’avère en outre limitée car celles-ci touchent surtout des catégories de la population relativement stabilisées, déjà impliquées dans la vie politique ou associative locale. Au final, l’investissement dans les dispositifs participatifs s’est généralisé et ne singularise pas le mode de gestion locale des collectivités communistes.

La promotion d’un personnel politique d’origine populaire constitue un autre trait distinctif des municipalités communistes qui tend à s’effacer. Les villes gérées par le PCF, situées pour beaucoup dans des banlieues populaires, sont confrontées à la désindustrialisation de leur tissu économique et à la paupérisation de leur population locale. Les logiques de ségrégation socio-spatiale qui frappent les périphéries urbaines surtout à partir des années 1980 fragilisent la base populaire des réseaux municipaux du PCF. La détérioration de la situation socio-économique complique la reconduction des principes de promotion militante aux nouvelles générations populaires, notamment issues des migrations plus récentes. Emblématiques d’un enfermement des municipalités sur un entre-soi militant de plus en plus déconnecté des milieux populaires, responsables et élus du PCF résident souvent dans les centres-villes et sont issus de familles communistes. Ils viennent rarement des cités d’habitat collectif dont les réseaux militants disparaissent et les taux d’abstention explosent tandis que la précarité se généralise. Les élus communistes se recrutent principalement au sein des couches sociales intermédiaires de la population locale, parmi les salariés du public. La stabilité professionnelle et résidentielle, condition essentielle pour l’implication dans le jeu politique local, fait défaut aux milieux populaires touchés de plein fouet par l’extension du chômage et de l’insécurité économique.

De nouveaux militants issus de l’animation

Pourtant, des figures populaires et militantes émergent régulièrement dans les cités depuis les années 1980, en particulier parmi les éducateurs et les animateurs de quartier. Mais ces « militants de cité » sont le plus souvent relégués à des rôles subalternes et maintenus hors de la scène du pouvoir municipal. L’émergence de nouveaux porte-parole parmi les jeunes bute régulièrement sur le pouvoir municipal, ce qui entraîne des intégrations conflictuelles et ponctuelles au sein des équipes municipales, voire un engagement sur des listes concurrentes. L’une des difficultés qui se posent est que les conseils municipaux se sont substitués aux structures militantes pour intégrer des sympathisants au monde communiste alors qu’ils n’ont pas la même fonction de socialisation politique et de formation militante. Les cooptations municipales concernent souvent des jeunes femmes issues de l’immigration maghrébine diplômées du supérieur, recherchées lors de la constitution des listes, mais ce type de démarchage, non associé à une intégration dans des réseaux militants, ne débouche que rarement sur des parcours politiques durables aux côtés du PCF.

Pour les hommes, malgré les freins et les désillusions qui accompagnent ce processus très sélectif, l’animation sociale constitue néanmoins une filière, limitée mais effective, de recrutement et de promotion d’adhérents sans antécédents militants familiaux et pouvant être issus des classes populaires. Azzédine Taïbi, élu maire de Stains en 2014, à quarante-neuf ans, réélu en 2020, symbolise ce renouveau du personnel communiste, en lien avec les militants de l’éducation populaire. Azzédine Taïbi a commencé comme animateur de quartier lorsqu’il avait dix-sept ans, avant de diriger les services liés à la jeunesse puis d’être élu à la mairie où il est devenu adjoint à la jeunesse. Issu des quartiers populaires et de l’immigration, il est porteur d’un discours très engagé à la fois sur les questions sociales et sur l’antiracisme. Fils d’immigrés algériens arrivés en région parisienne dans les années 1950 (son père est ouvrier dans un garage et sa mère s’occupe de leurs six enfants), il est sensibilisé à la politique par la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 et adhère au PCF quatre ans plus tard, à l’occasion de la campagne contre l’apartheid en Afrique du Sud.

En dépit d’une tendance à l’éloignement des milieux populaires en profonde recomposition, le parcours des élus communistes contraste encore avec celui des édiles d’autres formations politiques, généralement mieux dotés en capital culturel et économique. Fréquemment issus de familles populaires, les élus communistes ont souvent connu une ascension sociale à travers la fonction publique ou parapublique. Beaucoup occupent des professions intermédiaires dans le secteur socio-éducatif et sont fragilisés par la détérioration des conditions de travail et d’emploi dans la fonction publique. Par ailleurs, la base militante communiste, même profondément réduite, garde un caractère populaire du fait de la présence significative d’ouvriers et d’employés à statut et des services publics (collectivités locales, EDF, SNCF, hôpitaux, etc.). Cette composition sociale tranche avec celle des autres organisations de gauche et de l’écologie où les catégories très diplômées sont prépondérantes. En outre, même si sa surface militante s’est considérablement réduite, le PCF demeure un parti d’adhérents contrairement à la plupart des autres formations politiques et notamment du Front national, dont l’essor électoral ne s’accompagne pas d’une structuration militante en conséquence, en particulier dans les milieux populaires.

L’érosion des liens syndicaux

L’implication professionnelle dans les collectivités communistes devient une matrice du renouvellement des rangs militants, en même temps que le vecteur de l’entrée par le syndicat décline. Alors même que la force populaire du PCF résidait essentiellement dans ces réseaux syndicaux, ceux-ci se sont affaiblis et détachés du parti. La double appartenance CGT-PCF, auparavant massive, est de moins en moins effective. Au niveau national, la direction de la CGT prend ses distances par rapport au PCF dans les années 1990 par crainte de sombrer avec lui : Louis Viannet puis Bernard Thibault, membres du PCF, cessent de siéger à sa direction. Confrontés à des stratégies patronales agressives et aux restructurations brutales du monde du travail, les syndicalistes tendent à se replier sur la scène professionnelle. La défense de leur organisation et l’investissement contraint du secteur des « relations professionnelles » (le développement du « dialogue social » épuise le temps et les forces militantes) deviennent des préoccupations centrales, tandis que le lien avec les partis et la scène politique est jugé néfaste au renouveau du syndicalisme.

À la base, dans les entreprises, des militants CGT cessent de militer au PCF car ils sont pris par leur combat quotidien de plus en plus difficile, mais aussi parce qu’ils sont exaspérés par les luttes continuelles qui s’y déroulent autour des enjeux électoraux et décontenancés par l’absence de ligne cohérente au niveau national. Néanmoins, les syndicalistes de terrain expliquent régulièrement la difficulté de la résistance ouvrière face aux politiques patronales et gouvernementales de régression sociale par le « défaut de relais politique ». Ainsi, certains syndicats CGT maintiennent de façon renouvelée une sensibilité communiste qui, même sans appartenance partisane, est susceptible de rassembler des militants ouvriers autour d’une conception de l’organisation valorisant le collectif et la formation militante. De plus en plus « communistes sans le parti », les anciens du syndicat transmettent une politisation de gauche à des jeunes qui n’ont pas connu de socialisation politique liée au PCF, même s’ils se sentent proches de ses idées et critiques vis-à-vis du PS.

La constellation syndicalo-associative qui existait autour du PCF s’est en quelque sorte désagrégée. Les réseaux auparavant liés à la sociabilité communiste s’émancipent du parti, à l’image du Secours populaire, qui a perdu son image d’association communiste et apparaît désormais comme une organisation humanitaire. La segmentation des différents types d’engagement (électif, syndicaliste, de solidarité, intellectuel, etc.) contraste avec la place centrale qu’occupait le parti dans les écosystèmes communistes locaux.

Illustration : XIe congrès du PCF, Strasbourg, 1947. Mémoires d’Humanité / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis.


Julian Mischi, Le parti des communistes. Histoire du Parti communiste français de 1920 à nos jours, Éditions Hors d’atteinte, 2020, 24,50 €.


Article publié le 17 Oct 2020 sur Larotative.info