Dans les jours qui ont précédé la grève du 5 décembre, nombre de médias, à Paris comme en province, ont d’abord évoqué (par anticipation) les effets désastreux de la grève ; avant de se pencher sur le sort malheureux des honnêtes citoyens et citoyennes, présumés victimes des grévistes. La population est ainsi médiatiquement divisée en deux parties antagonistes : les grévistes et les usagers en galère. Comme si les « usagers » n’étaient pas aussi, pour les plus nombreux, des « producteurs », et comme tels destinés à partir, un jour, à la retraite.

Mais opposer les grévistes aux usagers ne suffit pas à la stratégie médiatico-gouvernementale, il s’agit aussi de diviser les grévistes entre eux en désignant à la vindicte publique les « privilégiés » des régimes spéciaux. Et dans ce registre, même s’il n’est pas le seul, loin de là, Le Parisien est passé maître. De quoi servir les intérêts conjoints de son patron et de la macronie…

Au secours des usagers en détresse

C’est un chœur unanime qui résonne dans les campagnes et les villes du pays. Quelques exemples entre mille :

Grève du 5 décembre : à quoi s’attendre dans les transports, les écoles, les services publics… (Midi libre, 2/12/2019)

Grève du 5 décembre : ce qui vous attend dans les transports, écoles et services publics (La dépêche, 3/12/2019)

Grève du 5 décembre. Train, avion, métro, bus… le point sur les difficultés attendues cette semaine (Ouest-France, 2/12/2019)

Grève du 5 décembre à la SNCF, à la RATP et dans les airs : le point sur les fortes perturbations (Le Monde, 3/12/2019)

Mais que leurs lecteurs se rassurent, nos lanceurs d’alerte médiatiques ne manquent pas de ressources ni d’imagination pour soutenir de leurs conseils avisés les citoyens en plein désarroi face aux pénuries de transports, d’écoles, de crèches…

Quelques exemples entre mille :

Grève du 5 décembre : des promotions sur la location de voitures, scooters, trottinettes et vélos (Le Parisien, 28/11/2019)

Grève du 5 décembre : les alternatives pour vous déplacer en France (RTL, 30/11/2019)

Grève du 5 décembre : quels sont vos droits si vous ne pouvez pas aller travailler ? (Francetvinfo, 30/11/2019)

Grève du 5 décembre – Êtes-vous obligé de faire le max pour aller travailler ? Ce que dit la loi (LCI, 30/11/2019)

Une bourse aux vélos « spéciale grève des transports » à Paris (France Bleu, 30/11/2019)

Grève du 5 décembre : c’est déjà un succès pour les « cars Macron » (Centre Presse, 28/11/2019)

Mais dans le genre, c’est encore Le Parisien du 2 décembre qui remporte la palme du catastrophisme :




Le Parisien prépare la grève du 5 décembre et la réforme des retraites
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En pages intérieures (6 pages) sous le titre « Comment éviter la galère ? » et divisées en chapitres « Se déplacer », « Travailler », « Aller à l’école ou pas ? », « S’occuper de ses enfants », « Se soigner », toutes les recettes du guide de survie en temps de grève y passent : co-voiturage, applis anti-bouchons, bus, vélo, vélib’, scooters et trottinettes électriques en libre service, la marche, les navettes fluviales, le télétravail, le baby-sitting, les voisins, etc., etc. Un recueil minutieux de tout ce que l’on peut voir disséminé dans les autres médias.

Au vu de cette profusion de moyens alternatifs de « survivre », on se prend à rêver d’une information aussi complète et détaillée sur, par exemple, le contenu de la réforme des retraites, les expériences étrangères [1] ou encore les conditions de travail des cheminots, des enseignants et autres catégories professionnelles en grève.

À l’assaut des régimes spéciaux

L’information médiatique préparatoire à la journée du 5 décembre ne s’est pas contentée de ce rôle d’annonce de catastrophe et d’assistance aux victimes, elle a aussi attaqué frontalement les « coupables », les grévistes, cherchant à les diviser en faisant porter toute la responsabilité de la grève sur les seuls bénéficiaires des régimes spéciaux.

L’attaque est lancée à quatre jours de la grève, par le ministre de l’Action et des comptes publics, Gérald Darmanin, au cours d’un entretien au Journal du dimanche (Lagardère) daté du 1er décembre [2], au cours duquel il a mentionné la somme de 8 milliards d’euros que coûteraient les régimes spéciaux à la collectivité nationale. Mais c’est surtout et encore Le Parisien qui titre, avec la discrétion qui fait tout son charme, sur le « vrai coût » des régimes spéciaux :




Le Parisien prépare la grève du 5 décembre et la réforme des retraites
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9 milliards, ce n’est même pas le dixième de la fortune du propriétaire du Parisien, Bernard Arnault. Mais la question n’est pas là : il s’agit de désigner les « privilégiés » qui vivent au crochet de la collectivité, soit 500 000 salariés sur 18 millions, leur faisant ainsi jouer le rôle du bouc émissaire. Sont particulièrement visés les cheminots qui furent les principaux acteurs des grèves de décembre 1995, qui avaient fait tomber Alain Juppé et sa réforme des retraites. L’information sera reprise par de nombreux médias (Le Monde, Libération, CNews, LCI, France Info, BFM-TV, L’Express…). On laissera aux fact-checkers et autres décodeurs le soin de disséquer ces milliards pour en vérifier l’exactitude. Quelle qu’elle soit, la vérité de cette information n’est pas là, mais dans l’évidente stratégie du gouvernement, via un de ses ministres et des journaux affidés, visant à semer la division dans un mouvement de grève avant même qu’il ne commence.

Dans son éditorial de l’édition du même jour, Nicolas Charbonneau conclut ainsi : « Alors, au nom de nos enfants, des générations futures, il serait bienvenu et responsable qu’enfin le sujet soit traité. Avec sérénité, sans opposer les Français les uns aux autres […] » Un principe que Le Parisien serait bien inspiré de s’appliquer à lui-même.

Jean Pérès


Article publié le 05 Déc 2019 sur Acrimed.org