Août 2, 2022
Par Basse Chaine
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Biltoki, c’est qui c’est quoi ?

C’est l’entreprise qui finance et qui exploitera les halles. Son site internet présente Biltoki comme une entreprise « cool », une « succes story » de trois frères et un cousin qui partagent une passion commune pour la bonne vie, dans un esprit d’intérêt général : « faire revivre les halles commerçantes dans les centres-villes et mettre en valeur les producteur locaux ». Aux origines donc, quatre personnes : Jérôme Lesparre, président de Biltoki à travers son entreprise ELGAR, et les trois frères, Bixente, Romain et Xabi Alaman. Ils sont tous les quatre issus d’une école de commerce, la Kedge Business School, et se sont lancés grâce à la spéculation foncière, pratique consistant à faire des plus-values via des opérations d’achat/revente/location de biens immobiliers. En 2013, lors d’une de leurs opérations financières, ils rachètent une barre de logement et décident d’installer au rez-de-chaussée des commerces alimentaires gastronomiques, concept qualifié de « novateur » par la presse. On n’est pourtant pas sur l’invention de l’eau chaude.

C’est suite à cette opération qu’ils créent l’entreprise Biltoki, une entreprise de gestion de halles commerçantes. Angers sera la dixième halle alimentaire qu’ils exploitent en France, après Bordeaux, Toulon, Anglet, et d’autres. L’entreprise gère le placement des commerçants dans les halles, l’image de marque, la pub et le bar. Leur mode opératoire repose parfois sur la reprise de halles existantes mais bien souvent sur de gros projets immobiliers, portés par des promoteurs publics ou privés ou les deux. Les halles Biltoki sont l’occasion, comme à Angers, de grands projets d’aménagements. Disposant de peu de fonds propres, la stratégie de l’entreprise consiste à s’allier à des partenaires financiers. Pour les halles angevines, Biltoki s’est alliée au fonds d’investissement Agro Invest qui regroupe de joyeux lurons : Crédit Agricole, BpiFrance, Sofiprotéol, Crédit Mutuel Arkéa, Natixis et Agrica. Toutes ces entreprises sont spécialisées dans la start-up nation et l’agrobusiness. Elles financent un modèle agricole intensif, garni au pesticide et à la mécanisation à outrance qui détruit les écosystèmes pour produire du capital. Et c’est ce monde-là qui finance nos « halles de producteurs locaux » …

Les halles gourmandes ou la marchandisation de l’alimentation

Car oui, les halles nous promettent 26 stands de « producteurs locaux et artisans commerçants ». Parmi les métiers recherchés : fromager, boulanger, mais aussi traiteur du monde et de la mer, écaillerie, épicerie fine. A l’image des halles de Bordeaux qui accueillent « un trufficulteur, un spécialiste du foie gras, un traiteur italien et une maison apéritive », on peut imaginer que tout le monde ne sera pas en capacité de faire ses courses ici… Même si l’entreprise nous vend « une place du village traditionnelle », on est en vérité assez loin du compte : elle joue sur un marketing « cool » et urbain pour vendre des produits chers, destinés aux catégories bourgeoises de la population angevine. Sous couvert de faire renaître les halles commerçantes historiques, où chacun pouvait faire ses courses quotidiennes, ils nous imposent des halles de la consommation de luxe, où l’on peut trouver à des prix exorbitants de quoi manger à l’apéro… De toute façon, la communication de la ville d’Angers sur le projet est très claire, il ne s’agit pas de proposer une offre alimentaire, mais bien des « halles gourmandes pour doter l’hypercentre d’une véritable vitrine en bas de centre-ville ».

Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si la mairie a confié la sélection des commerçants et la supervision de la « cuisine des halles » à Pascal Favre d’Anne. Ce chef étoilé est à la tête de six établissements gastronomiques à Angers et à Nantes : du « VF » boulevard Foch au restaurant étoilé Le Favre d’Anne, en passant par l’horrible Mamie Fada quai des Carmes. Troquant son habit de cuisinier pour celui de l’homme d’affaire, le chef s’est récemment associé à la société Biltoki pour se concentrer sur la gestion des halles. Entre lui et Christophe Béchu, la connivence est forte. Le maire indique même : « Il sera un peu comme un grand frère » pour le projet. Big up au passage à son épouse, Mathilde Favre d’Anne, qui a récemment « pris de nouvelles fonctions à la Mairie d’Angers, comme chargée du tourisme et de l’hôtellerie ». Leur monde est petit.

Christophe Béchu, les frères Alaman, Jérôme Lesparre et Pascal Favre d’Anne.

Christophe Béchu entouré de Mathilde Favre d’Anne et Yves Gidoin, deux nouveaux visages de sa liste. © OUESTFRANCE

Plus qu’une véritable offre alimentaire pour les habitants d’Angers, le projet vise donc à créer une vitrine au service de la gastronomie-marketing pour nous vendre de l’excellence. Pour postuler comme commerçant dans les halles, les « producteurs locaux » sont fortement encouragés à envoyer des photos et des vidéos de leurs « points de vente et agencements actuels », et doivent indiquer s’ils ont « un savoir-faire particulier ? Un produit local ? Une recette ? Une tradition ? Des récompenses ? ». Bref, ils se fichent du produit vendu, du moment qu’il apporte un cachet, et retirent ainsi tout le sens qu’il y a à avoir un savoir-faire pour en faire juste un outil marketing, de l’affichage. Encore une fois, le capitalisme tue l’artisanat traditionnel en le dépossédant de sa fonction de subsistance, et le détourne vers une fonction de service et de divertissement pour les classes supérieures. Venez donc visiter la galerie des savoir-faire traditionnels et locaux…

Enfin, comme c’est le cas des autres halles Biltoki, on peut s’attendre à ce que les halles angevines soient également privatisables, pour tous vos « petit-déjeuner, cocktail déjeunatoire, cocktail dinatoire, afterwork ». « Toutes les options sont possibles » peut-on lire sur le site de Biltoki. Un bel exemple de capitalisme agile et flexible.

Service public ? De la gentrification aux intérêts financiers

On voit qu’on est bien loin de la notion de bien public et pourtant, c’est avec le soutien inconditionnel de la mairie que ce projet se fait. Quelques éléments du contexte angevin pour mieux comprendre les enjeux et les intérêts autour du projet : depuis 2014, Angers est dirigée par la droite avec Christophe Béchu comme maire. Et depuis 5 ans, la ville affronte une grave crise de l’accès au logement. Le prix du m² à l’achat a bondi de 68%, les loyers de 15%. La cause ? Une pression accrue sur le foncier. Ces dernières années, les grands projets d’immeuble, d’infrastructure, de commerce, ont explosés et viennent exercer une pression sur le foncier de la ville. Les processus de métropolisation viennent concentrer l’activité dans et autour de la ville. On note aussi l’arrivée massive et non prise en charge par les pouvoirs publics, de milliers d’étudiants. Pour la mairie, ces évolutions, loin d’être des problèmes, permettent de trier le bon grain de l’ivraie. En rendant la ville plus chère, elle ne devient accessible qu’aux classes supérieures tandis que les classes populaires en sont chassées. On appelle ce phénomène la gentrification : petit à petit, les lieux de vie deviennent de moins en moins accessibles, les prix augmentent et obligent les moins aisés à s’installer dans des zones périphériques. Ces évolutions concernent aussi bien le prix des loyers que ceux des commerces ou des espaces de sociabilité. En définitive c’est tout l’esprit d’un quartier qui est altéré.

Bon exemple de cette gentrification, le quartier Thiers-Boisnet, à deux pâtés de maison de l’emplacement des futures halles. C’est un ancien quartier populaire qui disposait d’une petite activité industrielle. L’activité économique a commencé à péricliter lors de la désindustrialisation des années 80, et les mairies successives ont refusé de soutenir les habitants. Au contraire, elles ont préparé le terrain à la gentrification en interdisant les rénovations. Le quartier, anciennement constitué de petits lotissements où les gens vivaient et travaillaient, s’est fait remplacer depuis les années 2000 par des immeubles d’habitation sans âme et des tours de bureaux (crédit mutuel, CNP). Les halles gourmandes reflètent exactement ce processus de gentrification : elles exercent une pression sur le foncier (le projet s’étend sur une surface de 1 400 m²), et elles sont destinées, avec leurs épiceries fines et leur restaurant chic, à une clientèle aisée et non pas aux classes populaires, anciennes habitantes de ce quartier. Résultat, elles contribuent à faire de Angers une ville de plus en plus chère et de plus en plus inégalitaire. Par ailleurs, l’espace retenu pour le projet est un ancien parking arboré, dont les arbres ont en majeure partie été abattus à l’occasion des travaux. A l’heure du réchauffement climatique, on aurait pu imaginer à cet endroit l’aménagement d’un îlot de fraîcheur bienvenu, plutôt que de finir de l’artificialiser en y ajoutant une grosse infrastructure inutile.

Malgré ce constat, la Mairie soutient politiquement et financièrement ce projet. En 2019, la majorité de droite vote la création des halles malgré l’abstention ou les votes défavorables de l’opposition, pour un montant de 4,7 millions d’euros. Elle vote même, en avril 2022, une rallonge de 700 000 euros pour cause de « hausse des coûts » (soit un montant total de 5,4 millions d’euros) toujours malgré l’avis défavorable de l’opposition. Lors des délibérations, les élus de l’opposition mettent en doute la nécessité d’une telle infrastructure et sa pertinence vis-à-vis des réelles attentes en termes de commerce alimentaire des classe moyennes et populaires de la ville. Ils s’opposent au coût exorbitant que représentent les halles alors même que plusieurs écoles et infrastructures sportives de la ville nécessiteraient des investissements. Par exemple, la rénovation de l’école Gérard Philippe a vu son budget revu à la baisse suite à « la hausse des coûts » (comprendre ici hausse globale du prix des matières premières).

Enfin, les élus de l’opposition alertent sur l’opacité financière du projet, effectivement trouble. Le terrain sur lequel se situent les halles appartenait à la ville d’Angers qui l’a cédé pour un montant inconnu à une société foncière créée pour porter le projet. Les propriétaires de cette SAS sont AlterCités (47,5 %), la Banque des Territoires (37 %), et le Crédit Mutuel d’Anjou (15 %). Ils recevront les loyers versés par le gestionnaire Biltoki. Le privé et les banques profiteront donc de ce projet financé par de l’argent public. On retrouve de nouveau AlterCités, à 75% publique et 25% privée, comme société aménageuse. Par ce montage financier, la ville se comporte en actionnaire, au détriment du service public. Rappelons que le fonctionnement d’AtlerCités, dirigée par les différentes agglomérations du Maine-et-Loire et par le département, permet au petit monde politique local le cumul des fonctions et salaires. Concernant la gestion des halles, y’a-t-il eu un appel d’offre pour choisir la société Biltoki ? et pour confier le restaurant et le choix des commerçants à M. Favre d’Anne ? Quoiqu’il en soit, le risque de ces procédés opaques et de ces petits services entre amis est de finir par tomber dans une forme de corruption. Voir à ce sujet l’article de Blast .

Les halles sont donc bien une affaire de gros sous et de petits intérêts personnels. Leur installation permet de justifier l’artificialisation d’un grand espace du centre-ville transformé en parc d’attraction de la consommation. Permettant ainsi à nos experts « biltokien » de la spéculation foncière et aux aménageurs (spéculateurs fonciers, grandes entreprises du BTP) de s’en mettre plein les poches. Ils prétendent soutenir les « producteurs locaux » alors que leur modèle repose sur des fonds de l’agrobusiness, « revitaliser » le centre-ville, en rejetant à la marge les classes populaires et en artificialisant davantage la ville à l’heure du réchauffement climatique.

Tout ça pour ça…

Les Halles des Gourmets, c’est une flopée d’argent public (l’argent du contribuable !), qui vient financer un projet porté par des entreprises privées au bénéfice d’une minorité : les consommateurs les plus riches. Des conflits d’intérêt entre public et privé dans tous les sens. Une utilité nulle, pire quand on note que l’investissement se fait au détriment de l’entretien d’école ou de piscine. Le tout, en participant à l’augmentation du prix de l’immobilier et au processus de gentrification qui rendent la vie impossible aux classes populaires. Un projet d’utilité publique dont Angers a besoin vous avez dit ?

Pour lutter contre les halles gourmandes et leur monde, appel à mobilisation : face à leur propagande, lançons une grande campagne d’affichage tout autour du chantier.

La CLHAM’eur (Collectif de Lutte contre les Halles Angevines et leur Monde)




Source: Basse-chaine.info