Le vieux féminisme libéral se contente de promouvoir l’égalité des chances et la diversité. Mais un nouveau féminisme remet en cause le capitalisme. Les femmes doivent lutter contre l’exploitation pour relever la tête contre toutes les formes d’oppression. 

Le 8 mars est souvent considéré comme la journée des femmes. Des happenings institutionnels et militants expriment un ronronnement routinier plus qu’une véritable révolte. C’est souvent un féminisme bourgeois qui s’exprime. L’égalité des chances met en avant des femmes issues de milieux favorisés et qui proposent l’émancipation féministe à travers une carrière dans la politique ou l’entreprise. Les femmes doivent pouvoir accéder à des postes de dirigeants pour pouvoir, elles aussi, exploiter et opprimer.

Mais, depuis la crise économique, les femmes subissent un appauvrissement particulièrement important et une détérioration des conditions de travail. Un féminisme anticapitaliste se développe et s’oppose au féminisme bourgeois. La grève des femmes émerge en Espagne. Le 8 mars 2018, cette action appelle à « une société débarrassée des oppressions, de l’exploitation et des violences sexistes ». Dans un pays qui a fait reculé le gouvernement sur la question de l’avortement, les femmes restent déterminées à lutter contre le capitalisme et le patriarcat.

L’échec d’Hillary Clinton incarne la faillite de la gauche américaine. La candidate s’adresse aux femmes et aux minorités, mais sans prendre en compte leur difficultés sociales. L’accession à l’élite semble déconnectée des préoccupations immédiates. Mais l’effondrement de la gauche peut laisser la place au développement d’un féminisme de classe, qui s’appuie sur les grèves et les mouvements sociaux. Les universitaires Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser présentent leur manifeste pour un Féminisme pour les 99%.

 

Des grèves féministes se développent. En octobre 2016, en Pologne, plus de 100 000 femmes organisent des débrayages et des marches pour s’opposer à l’interdiction de l’avortement dans leur pays. Cette vague radicale déferle sur l’Argentine pour dénoncer les meurtres de femmes. En Italie, en Espagne, au Brésil, aux Etats-Unis ou au Chili s’expriment dans les rues et dans leurs lieux de travail.

Le 8 mars 2017 s’organise la première grève des femmes transnationale. Cette journée renoue avec ses origines ouvrières, incarnées par Clara Zetkine. « Ravivant cette énergie militante, les grèves féministes d’aujourd’hui trouvent leurs racines dans les luttes historiques pour le droit des travailleuses et la justice sociale », décrivent les universitaires. Ces grèves brisent l’isolement domestique et montrent la force collective des femmes. Mais ces grèves modifient également la lutte des classes qui doit devenir féministe, internationaliste, écologiste et antiraciste.

Ces grèves émergent dans un contexte d’effondrement des bureaucraties syndicales. Les mouvements de grève ne sont plus dirigés par des hommes. La figure du prolétariat ne se réduit pas à celle de l’ouvrier en bleu de travail. Dans de nombreuses grèves, les femmes sont désormais à la pointe du mouvement. Dans l’éducation et surtout le nettoyage, ce sont des femmes qui prennent en main leurs propres luttes.

 

             

 

Féministes contre le capitalisme

 

Les médias traditionnels assimilent l’ensemble du féminisme au seul féminisme libéral. Ce discours valorise les femmes des catégories socio-professionnelles supérieures des pays occidentaux. Une poignée de femmes peut gravir les échelons et les entreprises peuvent mettre en avant leur « diversité ». Ce féminisme libéral de refuse de remettre en cause les contraintes économiques et sociales qui empêchent les femmes d’accéder à la liberté et à l’autonomie. Ce féminisme insiste sur la méritocratie plutôt que sur l’égalité. Élitiste et individualiste, ce féminisme occulte les positions de classe. Ce sont uniquement les personnes issues de la bourgeoisie qui peuvent faire carrière dans l’entreprise. Ce féminisme libéral contribue à jeter le discrédit sur l’ensemble du féminisme. Le culte de la réussite individuelle se confond avec les valeurs de l’entreprise et du capitalisme néolibéral.

Le féminisme doit passer au contraire par une amélioration des conditions sociales de l’immense majorité de la population. L’accès à l’avortement passe par un système de santé gratuit. L’égalité des salaires passe par des emplois bien rémunérés. « Le féminisme des 99% réclame donc des transformations sociales profondes », soulignent les universitaires. Les luttes des femmes doivent s’unir avec les autres mouvements sociaux. Le féminisme doit articuler la lutte des classes et la lutte contre le racisme institutionnel. « Il met en avant les préoccupations de l’ensemble des femmes de la classe ouvrière », précisent les universitaires.

Depuis 2008, nous vivons une crise du capitalisme, une crise de l’organisation sociale toute entière. La crise économique débouche vers un appauvrissement de la population et vers une montée de l’extrême-droite. Mais des mouvements sociaux s’opposent à la principale source de la crise et de la misère : le capitalisme. Des gens commencent à vouloir lutter. « Rejetant la politique traditionnelle, ils vont à la recherche de nouvelles idées, de nouvelles organisations, de nouvelles alliances », observent les universitaires.

La classe ouvrière évolue. Elle ne se limite plus aux travailleurs de l’industrie. Le secteur des services et de la reproduction sociale se développent. Des hommes mais aussi beaucoup de femmes travaillent dans les bureaux, les hôtels, les restaurants, les hôpitaux, les crèches et les écoles. Les chômeurs et les précaires, les femmes et les immigrés font également partis de cette classe ouvrière. La lutte des classes doit inclure toutes les autres luttes, notamment féministes et antiracistes.

  

Manifestation de femmes pour marquer la journée internationale des droits des femmes à Diyarbakir, le 8 mars 2018 [ILYAS AKENGIN / AFP]

 

Féministes contre toutes les oppressions

 

Les agressions sexuelles visent à renforcer la subordination et la soumission dans les entreprises et les écoles. Ces agressions proviennent des patrons et des supérieurs hiérarchiques. Ensuite, la précarité des femmes les rendent dépendantes de leurs maris. Il devient alors plus difficile de quitter un homme violent. Le féminisme carcéral veut durcir la répression, mais ne résout aucun problème. Les violences faites aux femmes participent au maintien de l’ordre capitaliste. #MeToo dénonce avant tout les abus dans le monde professionnel. Harvey Weinstein est un prédateur, mais surtout un patron puissant.

Le contrôle de la sexualité évolue dans les sociétés capitalistes. Ce n’est plus l’opposition traditionnelle entre la libération sexuelle et le patriarcat répressif. Les normes sexuelles sont façonnées par la religion puis par la culture bourgeoise. Désormais la sexualité se conforme au modèle capitaliste qui encourage l’individualisme, le repli sur la sphère domestique et la consommation marchande. Même les sexualités dissidentes deviennent des niches sur un marché. Les libertés sexuelles ont été arrachées par des luttes. Elles restent menacées par des courants réactionnaires qui défendent la famille et la religion. Mais la logique du capital menace également la libération sexuelle. Le féminisme pro-sexe, incarné par Alexandra Kollontaï ou Gayle Rubin, peut permettre de combattre les normes de genre et de classe.

Les féministes doivent également combattre le racisme. Les femmes immigrées subissent des conditions de travail difficiles et précaires. Elles sont peu payées et bénéficient de moins de droits sociaux. Le désastre écologique doit également être pris en compte. Les femmes participent aux luttes contre la contre les Grands projets et la colonisation industrielle. Le féminisme doit s’inscrire dans un mouvement anticapitaliste puissant pour transformer la société. Toutes les luttes favorisent la libération et l’émancipation. « La lutte est un lieu d’apprentissage. Elle transforme celles et ceux qui y participent en remettant en cause leur vision d’eux-mêmes et du monde », soulignent les universitaires.

 

Manifestation à Lausanne (Suisse), un mois avant la grève du 14 juin.

 

Renouveau intellectuel et politique

 

Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser expriment un point de vue percutant, qui tranche avec le ronronnement de la gauche libérale. Ces universitaires inscrivent le féminisme dans un large mouvement anticapitaliste. Elles rappellent que les femmes sont bien souvent à la pointe des luttes sociales et des mouvements révolutionnaires.

Ce nouveau féminisme correspond à l’évolution de la gauche américaine, avec un renouveau de la critique du capitalisme. La gauche américaine s’est longtemps engluée dans un gauchisme postmoderne, incarné par les identity politics ou la sociologie intersectionnelle. Ce gauchisme de campus a été rapidement récupéré par la gauche démocrate sous l’ère Obama, puis par Hillary Clinton. La lutte contre les oppressions vidée de la critique du capitalisme devient un discours tiède autour de la « diversité ». Cependant, le mouvement Occupy, mais aussi Black Live Matter, ont remis en avant la critique du capitalisme. Le succès de Bernie Sanders et de la revue Jacobin illustrent également cette évolution intellectuelle et politique.

Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser contournent habillement tous les pièges du débat actuel. Elles critiquent le féminisme libéral. Elles évoquent au contraire la classe ouvrière et la nécessité de lutter contre le capitalisme. Le féminisme doit s’inscrire dans un mouvement global et non se réduire à une niche de spécialistes. Un véritable anticapitalisme doit s’attaquer à l’exploitation économique. Néanmoins, la mise en avant de la lutte contre le capitalisme ne doit pas gommer toutes les autres formes d’oppression.

Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser se distinguent de la posture d’un Thomas Frank. Ce journaliste estime que les luttes qui ne concernent pas directement la question sociale font le jeu de l’individualisme et du libéralisme. Mais la classe ouvrière est loin d’être homogène. Elle se compose en grande partie de femmes et d’immigrés. Il semble indispensable de prendre en compte ces aspects pour véritablement lutter contre le capitalisme.

 

Néanmoins, malgré cette critique globale du monde marchand, le manifeste sombre dans ambiguïté réformiste. Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser intitulent leur manifeste Féminisme pour les 99%. Cette référence à Occupy Wall Street alimente toutes les confusions. Ce mouvement oppose 99% de la population au 1% les plus riches. Ce clivage ne prend pas en compte la complexité de la société. Une analyse de classe un peu plus fine observe que nombre de patrons, de cadres, de managers, de petits chefs, sans parler de la police et des forces de répression, ne figurent pas parmi les 1%.

Ce constat biaisé semble s’orienter vers la défense d’un illusoire intérêt général. Face à la crise économique, il faudrait alors se contenter d’une régulation du capitalisme par l’Etat. Ce manifeste demande « une augmentation des dépenses pour les services publics ». Pourtant, les salariés des administrations et du secteur social sont souvent des femmes exploitées et sous-payées. Surtout, le service public reste associé à un Etat qui cherche à contrôler la population, avec une administration bureaucratique et hiérarchisée.

Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser défendent, de manière classique, un meilleur partage des richesses. Pourtant, ces « richesses » sont issues de l’exploitation et du travail. Il semble préférable d’attaquer le capitalisme et le mode de production de ces richesses. On retrouve les lieux communs portés par la fraction réformiste du mouvement Occupy et par Bernie Sanders. La multiplication des luttes doit au contraire permettre un mouvement de rupture avec le capitalisme et toutes les oppressions pour inventer de nouvelles relations humaines.

Source : Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya, Nancy Fraser, Féminisme pour les 99%. Un manifeste, traduit par Valentine Dervaux, La Découverte, 2019

Extrait publié sur le site de la revue Contretemps 

Articles liés :

Angela Davis et les luttes actuelles   

Les mouvements de révolution sexuelle 

Black Lives Matter et la révolte noire américaine

Féminisme décolonial et intersectionnalité  

Le capitalisme et la société américaine   

 

Pour aller plus loin :

Vidéo : Le féminisme pour les 99% : entretien avec Nancy Fraser, mis en ligne sur le site ACTA le 6 jullet 2019 

Vidéo :  Nancy Fraser et Christophe Aguiton, Féminisme, populisme et anticapitalisme, mis en ligne per Mediapart le 28 août 2019

Vidéo : Expérience militante et philosophie – Entretien avec Nancy Fraser, diffusée le 27 septembre 2016 

Vidéo : Table ronde autour du livre Le Féminisme en mouvements, enregistrée le 18 février 2013

Radio : Analyse critique d’un manifeste du féminisme marxiste, publié sur le site Sortir du capitalisme 

Radio : Romane Salahun, Un « Féminisme pour les 99% » – Rencontre avec Nancy Fraser et Elsa Dorlin, mis en ligne sur le site Radio Parleur le 5 juin 2019  

Radio : émissions sur Nancy Fraser diffusées sur France Culture    

Radio : Argentine : journée du droit des femmes sous le signe de la lutte, diffusé sur France Inter le 8 mars 2017

Radio : Féminisme et lutte de classes, émission diffusée sur le site Actualités des luttes le 14 mars 2019 

Radio : Charlotte Bienaimé, Du pain et des roses, quand les femmes s’engagent (16) Des femmes en jaune, mise en ligne sur Arte Radio le 9 mars 2019 

Cécile Daumas, 2019, le féminisme «je veux tout», publié dans le journal Libération le 6 mars 2019

Sandrine Samii, À l’aile gauche du féminisme, publié sur le site de la revue Nouveau magazine littéraire le 5 mars 2019 

Aude Lorriaux, «Féminisme pour les 99%», le manifeste qui veut un féminisme pour toutes, publié sur le site Slate le 10 mai 2019  

Estelle Ferrarese, Nancy Fraser ou la théorie du « prendre part », publié dans le revue en ligne La Vie des idées le 20 janvier 2015 

Aude Lorriaux, «Féminisme pour les 99%», le manifeste qui veut un féminisme pour toutes, publié sur le site Slate le 10 mai 2019

Cinzia Arruzza, Capitalisme et patriarcat, publié sur le site Révolution Permanente le 25 novembre 2018 

Cinzia Arruzza, Le féminisme des 99% est l’alternative anticapitaliste au féminisme libéral, publié sur le site Gauche anticapitaliste le 9 octobre 2018 

Articles de Cinzia Arruzza publiées sur le site de la revue Contretemps 

Articles de Cinzia Arruzza publiées sur le site Avanti   

Tithi Bhattacharya et Sigrid Vertommen, Reproduction sociale et le féminisme des 99 %, mis en ligne dans la revue en ligne Lava le 1er juillet 2018

Tithi Bhattacharya, Quel genre de classe ?, publié sur le site Révolution Permanente le 25 novembre 2018 

Tithi Bhattacharya, Comprendre la violence sexiste à l’ère du néolibéralisme, publié dans la revue en ligne Période le 7 mars 2014 

Vincent Dain, Nancy Fraser : « tout mouvement d’émancipation doit acquérir une dimension populiste », publié sur le site Le Vent se lève le 13 octobre 2017 

Nancy Fraser, De Clinton à Trump, et au-delà, publié sur le site de la revue Esprit en septembre 2018 

Articles de Nancy Fraser publiés sur le site Presse toi à gauche ! 

Etats-Unis. « Au-delà de Lean-In: pour un féminisme des 99% et une grève internationale combative le 8 mars », mis en ligne sur le site A l’encontre le 8 février 2017

Espagne : Comment elles ont réussi la grève des femmes, publié sur le site de l’Union communiste libertaire le 17 mai 2018 

Site de la revue Incendo. Genre & Classes 


Article publié le 30 Oct 2019 sur Zones-subversives.com