Janvier 18, 2021
Par Contretemps
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« La tradition des opprimĂ©s nous enseigne que l’état d’exception dans lequel nous vivons est la rĂšgle. [
] DĂšs lors, nous constaterons que notre tĂąche consiste Ă  mettre en lumiĂšre le vĂ©ritable Ă©tat d’exception. Â»

Walter Benjamin, Thùses sur le concept d’histoire, VIII

MalgrĂ© les appels rĂ©pĂ©tĂ©s Ă  l’union nationale, les pays du Nord ne semblent pas en mesure d’apaiser les conflits sociaux qui les secouent depuis la crise des subprimes de 2008. En France, la rĂ©forme des retraites proposĂ©e par le gouvernement d’Édouard Philippe a provoquĂ© un mouvement de contestation de grande ampleur. De nombreuses manifestations et des grĂšves ont eu lieu pendant trois mois, rassemblant parfois jusqu’à 1,8 million de participants selon la CGT, afin de lutter contre la fin des rĂ©gimes spĂ©ciaux et la mise en place d’un systĂšme universel de retraite par points. Au-delĂ  des mobilisations, le mouvement social a Ă©tĂ© soutenu par la majoritĂ© de la population malgrĂ© des campagnes mĂ©diatiques pro-rĂ©forme qui tentaient Ă  dĂ©crĂ©dibiliser les grĂ©vistes du rail[1]. Aux États-Unis, le mouvement #BlackLivesMatter s’est manifestĂ© simultanĂ©ment sur les rĂ©seaux sociaux et par des Ă©meutes spectaculaires dans les plus grandes villes du pays. La premiĂšre vague du mouvement a Ă©clatĂ© en 2014 aprĂšs le meurtre raciste de Michael Brown Ă  Ferguson, dans le Missouri. La deuxiĂšme vague, encore plus puissante et radicale, a vu plus de 26 millions de personnes participer aux manifestations qui ont traversĂ© le pays depuis le meurtre de George Floyd par la police de Minneapolis. Le mouvement va jusqu’à toucher les banlieues et les petites villes Ă  majoritĂ© blanche. En quelques semaines, il a contraint les municipalitĂ©s Ă  rĂ©duire les budgets de la police, Ă  expulser la police des Ă©coles de diverses villes et Ă  rediriger les fonds vers les services sociaux et l’éducation. En aoĂ»t 2019, des milliers de manifestants ont bloquĂ© l’aĂ©roport international de Hong Kong sur l’üle de Chek Lap Kok entraĂźnant conjointement l’annulation de centaines de vols, l’effondrement du cours des actions de la compagnie nationale de Hong Kong et l’arrĂȘt de la mobilitĂ© internationale autour d’un des plus importants hubs financiers. Ces trois mois de mobilisations et de lutte, principalement organisĂ©es sur les rĂ©seaux sociaux, ont su paralyser la circulation et l’accumulation du capital dans une mĂ©tropole stratĂ©gique pour le capitalisme contemporain. La grĂšve s’est aussi Ă©largie aux revendications d’ordre constitutionnel en demandant plus de transparence politique et en exigeant un suffrage universel vĂ©ritable (revendication dĂ©jĂ  Ă  l’origine du « mouvement des parapluies Â» de 2014). Ces exemples montrent que plusieurs pays du Nord mais aussi des pays comme la Chine Ă©chouent Ă  garantir une paix sociale ou du moins un consensus politique dans un moment de profonde crise Ă©conomique.

Dans le monde entier, la crise sanitaire liĂ©e au coronavirus rĂ©vĂšle les inĂ©galitĂ©s d’accĂšs aux soins, la prĂ©carisation des services de santĂ© due aux politiques libĂ©rales, la dĂ©tĂ©rioration des conditions de travail du personnel soignant et la pĂ©nibilitĂ© accrue de leurs tĂąches. Les États occidentaux faillissent Ă  leur devoir premier : assurer la vie de leur population, dont tĂ©moignent dĂ©jĂ  des centaines de milliers de morts aux États-Unis et en Europe. L’industrie culturelle, reprĂ©sentĂ©e entre autres par les grandes entreprises de production cinĂ©matographique, les gĂ©ants mondiaux de l’édition et les cĂ©rĂ©monies de remises de prix comme les CĂ©sars, traverse des scandales mĂ©diatiques qui remettent en cause sa capacitĂ© Ă  produire le consensus idĂ©ologique (affaires Weinstein, Polanski, Matzneff
). Nous faisons face, ces vingt derniĂšres annĂ©es, Ă  une toute nouvelle politisation de la culture, notamment parce que la sociĂ©tĂ© civile s’empare de ce qui relĂšve des « superstructures Â» sur les rĂ©seaux sociaux et par des mobilisations populaires en rendant public le dĂ©bat sur la lĂ©gitimitĂ© des Ɠuvres.

De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les mouvements sociaux de ces derniĂšres annĂ©es ont dĂ©veloppĂ© deux nouvelles caractĂ©ristiques. D’une part, ils s’organisent de plus en plus souvent en dehors des institutions politiques traditionnelles (partis, syndicats) et selon des logiques d’organisation horizontales. D’autre part, derriĂšre leurs revendications, on peut dĂ©celer une nouvelle conception de la domination nĂ©o-libĂ©rale et de ses consĂ©quences sur le plan Ă©conomique, juridico-politique, Ă©cologique, culturel et mĂȘme moral.

Bien qu’elle se manifeste simultanĂ©ment sur le plan Ă©conomique, culturel et moral, la crise que nous traversons est d’abord politique. À mon sens, deux questions principales font dĂ©bat. Faisons-nous face Ă  un conflit opposant les masses populaires aux Ă©lites, qui seraient aujourd’hui plus qu’hier cupides et corrompues ? Ou s’agit-il plus largement d’une dĂ©fiance gĂ©nĂ©rale envers les institutions de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative, d’une « crise de la reprĂ©sentation Â» se manifestant par des taux d’abstention Ă©levĂ©s aux Ă©lections (encore plus significatifs chez les classes populaires et les jeunes qui se dĂ©tournent des partis politiques et des Ă©lections comme mode traditionnel d’expression politique), par le vote d’extrĂȘme droite ou encore par la montĂ©e de mouvements politiques extra-institutionnels comme celui des zones Ă  dĂ©fendre (ZAD) Ă  l’image de Notre-Dame-des-Landes, site d’un projet d’aĂ©roport controversĂ© en Loire-Atlantique ou encore les Gilets Jaunes pour « la retraite de ce monde usĂ© et usant Â»[2]?

Ces questions Ă©tant posĂ©es, nous pouvons nous demander si nous ne sommes pas en train de traverser ce qu’Antonio Gramsci appelle une « crise d’autoritĂ© Â». L’histoire post-industrielle ou post-moderne semble difficilement comprĂ©hensible en termes de « progrĂšs Â» et s’apparente de plus en plus Ă  une « catastrophe universelle Â» selon les termes de Walter Benjamin. Il faut donc penser comment nous pouvons passer de la destitution Ă  l’institution d’un monde nouveau.

Face Ă  la difficultĂ© de comprendre les profondes mutations sociales, Ă©conomiques et Ă©tatiques qui s’intensifient depuis 2008 ainsi que la dĂ©tresse qu’elles engendrent, cet article propose une relecture de concepts formĂ©s dans les annĂ©es 1920-1930 par Antonio Gramsci et Walter Benjamin. Les concepts Ă©laborĂ©s par Gramsci dans l’entre-deux-guerres nous aideront Ă  mieux comprendre les caractĂ©ristiques problĂ©matiques ou les pathologies de notre prĂ©sent. La question pratique de l’organisation des masses dĂ©finies comme subalternes et la constitution d’une contre-hĂ©gĂ©monie rĂ©volutionnaire telle qu’elle est thĂ©orisĂ©e par Gramsci nous mĂšnera vers l’analyse de trois formes de pratiques politiques. Elles ont caractĂ©risĂ© de nombreux mouvements sociaux contemporains et tĂ©moignent de l’importance de la temporalitĂ© comme outil de lutte, comme nous le  verrons avec Walter Benjamin.

 

Crise d’autoritĂ© et État intĂ©gral : anatomie des sociĂ©tĂ©s post-industrielles

Antonio Gramsci et Walter Benjamin Ă©crivent dans des conditions historiques qui sous certains aspects se rapprochent de notre situation contemporaine. Le premier est un intellectuel marxiste, militant antifasciste et communiste italien. Il est l’auteur de Cahiers de prison, rĂ©digĂ©s lors de sa dĂ©tention dans les prisons italiennes sous Mussolini de 1926 Ă  sa mort. Dans ces conditions historiques Gramsci dĂ©veloppe des notions qui peuvent nous permettre de mieux comprendre ce que nous vivons aujourd’hui. L’entre-deux-guerres est une pĂ©riode historique de crise financiĂšre et Ă©conomique sans prĂ©cĂ©dent (1929) mais aussi de mutations politiques radicales qui transforment les États jusque dans leur structure mĂȘme (avĂšnement de l’URSS, Ă©mergence du fascisme italien et du nazisme). Ce moment voit faillir l’idĂ©ologie dĂ©mocratique et la foi dans le progrĂšs historique qui a contribuĂ© Ă  la construction des États constitutionnels modernes depuis la fin du XVIIIĂšme siĂšcle. La pĂ©riode des annĂ©es 1920-1930 rĂ©sonne de maniĂšre frappante avec la nĂŽtre par trois difficultĂ©s : celle de concevoir une cohĂ©rence du prĂ©sent, de se situer dans le sillage d’un processus historique passĂ© et enfin de se projeter vers l’avenir. Dans le Cahier III, au paragraphe 34, Gramsci emploie le concept de « crise d’autoritĂ© Â» en parlant de la situation de dĂ©sarroi dans laquelle se retrouvent les pays industrialisĂ©s Ă  son Ă©poque :

« PassĂ© et prĂ©sent. L’aspect de la crise moderne que l’on prĂ©sente comme une vague de matĂ©rialisme est reliĂ© Ă  ce que l’on nomme crise d’autoritĂ©. Si la classe dominante a perdu le consensus-consentement, c’est-Ă -dire qu’elle n’est plus dirigeante mais uniquement dominante, dĂ©tentrice de la pure force coercitive, cela signifie prĂ©cisĂ©ment que les grandes masses se sont dĂ©tachĂ©es des idĂ©ologies traditionnelles, ne croient plus en ce qu’elles croyaient auparavant, etc. La crise consiste prĂ©cisĂ©ment en ce que le vieux meurt et le nouveau ne peut pas naĂźtre. Dans cet inter-rĂšgne se vĂ©rifient les phĂ©nomĂšnes morbides pathologiques les plus variĂ©s. Â»

Pour Gramsci, l’État dans son ensemble, ou plus prĂ©cisĂ©ment « l’État intĂ©gral Â», fonctionne grĂące Ă  deux dispositifs. D’une part, la coercition et la domination sont appliquĂ©es par le gouvernement, la police et la justice, comme simples exercices de la force et de la contrainte. D’autre part, il se pose en organe de direction et s’efforce Ă  produire le consentement, c’est-Ă -dire l’adhĂ©sion volontaire par opposition Ă  la soumission forcĂ©e. Lorsque la sociĂ©tĂ© civile et le gouvernement entrent en contradiction, c’est-Ă -dire que la classe dominante perd les masses qui ne croient plus en sa lĂ©gitimitĂ©, il y a une « crise d’autoritĂ© Â», une crise de l’État intĂ©gral. La classe dominante qui ne peut plus compter sur le consentement de la population doit alors utiliser la force pour essayer de conserver son pouvoir.

Cette analyse de Gramsci pourrait largement s’appliquer aux situations politiques actuelles de diffĂ©rents États libĂ©raux. Le parti espagnol « Podemos Â» a fait l’hypothĂšse selon laquelle la population continuerait Ă  croire Ă  la justice, au rĂ©gime parlementaire, Ă  l’administration, c’est-Ă -dire Ă  l’État dĂ©mocratique. En revanche, elle serait dubitative sur la capacitĂ© des Ă©lites Ă  agir en vue du bien commun, Ă  crĂ©er des richesses ou Ă  rendre lĂ©gitime la loi. Il faudrait refonder la dĂ©mocratie reprĂ©sentative sur des bases saines grĂące Ă  l’intervention des institutions et des mouvements sociaux constituĂ©s par les masses populaires. De l’autre cĂŽtĂ© du prisme politique, on constate l’émergence d’un populisme autoritaire Ă  travers Ă  la montĂ©e des partis d’extrĂȘme-droite. Ce type de populisme prĂŽne un pseudo-dĂ©passement du clivage traditionnel gauche-droite en s’appuyant sur des valeurs de gauche qu’il dĂ©tourne pour leur confĂ©rer une teneur rĂ©actionnaire. On peut dater le dĂ©but de cette tendance historique avec le thatchĂ©risme qui s’est appropriĂ© les aspirations Ă©galitaires populaires dans le but de stigmatiser les « profiteurs Â», incarnĂ©s par les Ă©trangers, ennemis des autochtones vertueux.

Seulement, dans l’inter-rĂšgne, on ne sait pas si c’est l’ancien ou le nouveau qui va triompher. Gramsci, interprĂšte de Marx et de la prĂ©face de la Contribution Ă  la critique de l’économie politique, reprend l’analyse selon laquelle, Ă  un certain stade de leur dĂ©veloppement, les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production existants. C’est dans ce cadre que se profile le combat entre l’ancien et le nouveau. Les contradictions, les dĂ©calages, les intĂ©rĂȘts conflictuels entre forces productives et rapports de production, et entre gouvernement (classe dominante) et sociĂ©tĂ© civile engendrent « des complications, des positions absurdes, des crises Ă©conomiques et morales qui ont souvent tendance Ă  nous mener Ă  la catastrophe Â» (Cahier XXII, §1, 2139). Les crises selon Gramsci sont des crises de longue durĂ©e irrĂ©ductibles Ă  un « Ă©vĂ©nement Â» qui doivent ĂȘtre pensĂ©es comme des « dĂ©veloppements Â». 1929 n’est qu’une date au milieu de la longue crise que constitue l’entre-deux-guerres – au mĂȘme titre que 2008 dans la sĂ©quence actuelle. Nous pouvons mĂȘme faire l’hypothĂšse que l’histoire du capitalisme dans son ensemble est une « crise continuelle Â» puisqu’elle engendre en permanence une lutte oĂč s’affrontent et se dĂ©passent des forces antagonistes. Aujourd’hui, la crise Ă©cologique constitue un dĂ©fi inĂ©dit qui remet en cause le principe mĂȘme de la croissance et engendre concrĂštement chaque annĂ©e des milliers de rĂ©fugiĂ©s climatiques.

Le capitalisme du XXIĂšme siĂšcle semble ĂȘtre Ă  bout de souffle. Au Japon et en Europe les taux de croissance baissent significativement d’annĂ©e en annĂ©e. Il ne semble plus pouvoir tenir les promesses du XXĂšme siĂšcle : garantir un progrĂšs Ă©conomique tout en satisfaisant le bien-ĂȘtre matĂ©riel des populations. Les contradictions du systĂšme capitaliste se font de plus en plus Ă©videntes et ce dernier va devoir Ă  l’avenir s’allier avec des formes politiques de moins en moins dĂ©mocratiques pour perdurer. Les dĂ©mocraties libĂ©rales connaissent depuis plusieurs annĂ©es des crises d’autoritĂ© simultanĂ©es qui fragilisent leurs États intĂ©graux fondĂ©s sur un consensus politique de plus en plus fragile. Les sociĂ©tĂ©s civiles occidentales se dissocient de plus en plus des structures politiques traditionnelles et de leurs gouvernements. En effet, les crises Ă©conomiques et financiĂšres successives fonctionnent comme des moments rĂ©vĂ©lateurs des limites de l’idĂ©ologie nĂ©o-libĂ©rale et de la mondialisation Ă  outrance. La crise d’autoritĂ© s’accompagne d’une crise de la reprĂ©sentation politique qui enraye le mĂ©canisme dialectique des États intĂ©graux.

Construire la contre-hégémonie des subalternes face aux phénomÚnes morbides pathologiques

Quelles consĂ©quences pratiques peut-on tirer de cette analyse de la crise ? Comment, en temps de crise, faire advenir le meilleur et non le pire ? Comment faire l’emporter le nouveau sur l’ancien ?

À une autre Ă©chelle que celle de la montĂ©e des partis d’extrĂȘme-droite en Occident, rappelons-nous comme il a Ă©tĂ© politiquement dĂ©cisif de chasser les Ă©lĂ©ments nationalistes et les militant‱e‱s d’extrĂȘme-droite lors des manifestations des Gilets Jaunes sur les Champs-ÉlysĂ©es. C’est Ă  partir de ce problĂšme que s’est mis en place un dĂ©doublement des mobilisations. Chaque dimanche, le point de rendez-vous de la gare Saint-Lazare attirait de plus en plus de Gilets Jaunes, d’associations, et de militants en gĂ©nĂ©ral avec comme but de se dissocier du rassemblement sur les Champs-ÉlysĂ©es considĂ©rĂ© comme gangrenĂ© par l’extrĂȘme-droite. Progressivement, les Champs-ÉlysĂ©es ont perdu leur primautĂ© comme point de rassemblement. Et le mouvement des Gilets Jaunes a su rĂ©orienter sa direction politique en se dissociant de ses Ă©lĂ©ments rĂ©actionnaires. Il faut ĂȘtre particuliĂšrement vigilant‱e‱s envers les consĂ©quences politiques d’une crise, aux phĂ©nomĂšnes morbides pathologiques qui peuvent en surgir. Antonio Gramsci introduit cette notion en Ă©voquant bien sĂ»r la montĂ©e du fascisme italien dans les annĂ©es 1920 et 1930, un phĂ©nomĂšne morbide pathologique qui a mis en Ă©chec les forces progressistes communistes :

« Ă€ un certain moment de leur vie historique, les groupes sociaux se dĂ©tachent de leurs partis traditionnels, autrement dit les partis traditionnels avec leurs formes donnĂ©es d’organisation, les hommes dĂ©terminĂ©s qui les constituent, les reprĂ©sentent et les dirigent ne sont plus reconnus par leur classe ou fraction de classe comme leur expression. Quand ces crises se manifestent, la situation immĂ©diate devient dĂ©licate et dangereuse parce que le champ est ouvert aux solutions de force, Ă  l’activitĂ© des puissances obscures reprĂ©sentĂ©e par les hommes providentiels et charismatiques Â». (Cahier XIII)

Ces phĂ©nomĂšnes morbides pathologiques peuvent Ă©merger dans toutes les dimensions de l’État intĂ©gral. Elles peuvent se manifester au sein de la sociĂ©tĂ© civile par la propagation d’idĂ©es rĂ©actionnaires au sein des masses populaires. Cette propagation est souvent engendrĂ©e par la mĂ©diatisation de discours pseudo-scientifiques autoritaires, racistes ou faisant l’apologie de politiques Ă©conomiques d’austĂ©ritĂ©. Les Nouveaux Philosophes, groupe constituĂ© par Bernard-Henri LĂ©vy, ou encore la figure mĂ©diatique de Michel Onfray constituent une autre sorte de manifestation de ces phĂ©nomĂšnes morbides. Ces derniers contaminent Ă  la fois la classe dominante et les masses, la sociĂ©tĂ© civile et l’État au sens le plus restreint du terme.

Les Gilets Jaunes, les collectifs qui luttent contre les violences policiĂšres, les manifestations fĂ©ministes montrent que des subalternes ont brisĂ© l’état de mutisme et d’invisibilitĂ© auquel les classes dominantes essaient systĂ©matiquement de les contraindre. En refusant de consentir Ă  leur propre exploitation, en sortant de la passivitĂ© et en s’approprient un geste fondamentalement rĂ©volutionnaire, les subalternes font face Ă  la violence d’État. Nous le voyons aujourd’hui dans l’acharnement judiciaire que subit la famille TraorĂ© depuis le dĂ©cĂšs d’Adama TraorĂ© lors de son interpellation par la police. Le mouvement « Justice et VĂ©ritĂ© Â» pour les victimes des violences policiĂšres ne fait que prendre de l’ampleur, en particulier depuis le dĂ©confinement. Du cĂŽtĂ© de l’État, lors d’une crise de l’autoritĂ©, il ne peut plus compter sur le consentement des masses et doit s’en remettre Ă  sa seule force coercitive. La rĂ©pression policiĂšre des mouvements sociaux qui Ă©mergent dans les dĂ©mocraties libĂ©rales est ainsi devenue une forme de gestion politique aussi courante que pathologique et morbide de la part des États mis en crise.

Pour comprendre comment les forces rĂ©volutionnaires peuvent mettre toutes les chances de leur cĂŽtĂ©, il faut attirer l’attention sur une autre notion importante de la pensĂ©e gramscienne, la notion d’appareil d’hĂ©gĂ©monie. Lorsqu’ils sont traversĂ©s par peu de contradictions et de luttes, les appareils d’hĂ©gĂ©monie ont pour effet notamment de nous faire penser que l’ordre Ă©tabli est naturel, que le monde est tel qu’il doit ĂȘtre et qu’aucune autre maniĂšre de vivre en communautĂ© n’est souhaitable. L’hĂ©gĂ©monie de la classe dominante se constitue grĂące Ă  des appareils publics : l’école, le systĂšme parlementaire, le pouvoir judiciaire, la police, le gouvernement, les appareils de rĂ©pression ; ainsi que des appareils privĂ©s qui font partie de la sphĂšre de la sociĂ©tĂ© civile : les organisations politiques, syndicales, les associations culturelles et de solidaritĂ©, la presse, les rĂ©seaux sociaux, les mĂ©dias en gĂ©nĂ©ral. La crise d’autoritĂ© est donc inĂ©vitablement une crise de l’hĂ©gĂ©monie construite par la classe dominante. Cette crise peut se conclure par la victoire d’une contre-hĂ©gĂ©monie construite par « les subalternes Â» et les masses Ă  condition que les masses passent soudain « de la passivitĂ© politique Ă  une certaine activitĂ© et qu’elles posent des revendications qui dans leur ensemble constituent une rĂ©volution Â» (Cahier XIII, §23).

La subalternitĂ© caractĂ©rise l’état d’une personne dont la voix et les actions sont ignorĂ©es. Lorsque Gramsci parle de subalternes, il pense aux classes populaires, au prolĂ©tariat industriel et Ă  la paysannerie italiens, donc surtout Ă  des Blancs. Cette notion, suffisamment large, a Ă©tĂ© reprise a posteriori par des intellectuel‱le‱s dĂ©coloniaux‱ales. Ranajit Guha, historien indien, pense le terme subalterne comme synonyme de « rang infĂ©rieur Â», en insistant donc sur la dichotomie entre Ă©lites et subalternes comme fondement d’une relation de pouvoir qui caractĂ©rise Ă  la fois l’ordre social indien traditionnel et l’ordre colonial britannique. Il relit Gramsci en utilisant son analyse de la dialectique entre coercition et consentement, rĂ©pression et tolĂ©rance Ă  l’opposition. R. Guha s’est attachĂ© Ă  retracer l’histoire continue des subalternes, leurs rĂ©sistances, leurs mobilisations et leurs rĂ©voltes face Ă  l’exploitation coloniale. La constitution de cette histoire des subalternes indiens a pour finalitĂ© la reconnaissance d’un domaine autonome des subalternes et un nouveau regard sur la place des insurrections paysannes qui relativise la primautĂ© des mobilisations ouvriĂšres. Les auteurs des Subaltern Studies considĂšrent donc que l’attribut gĂ©nĂ©ral de la subordination peut se dĂ©cliner en termes de classe, caste, Ăąge, genre, profession. L’exploitation Ă©conomique n’a donc dans ce cadre pas de prĂ©valence sur les aspects politiques, sociaux et culturels, puisqu’il s’agit de faire de « l’histoire intĂ©grale Â». Cette forme de marxisme non-occidental tente aussi de sortir d’une dĂ©finition du sujet rĂ©volutionnaire comme Ă©tant calquĂ© sur la classe ouvriĂšre mĂ©tropolitaine, et peut nous aider Ă  penser une horizontalitĂ© des luttes sociales spĂ©cifiques ainsi que leur articulation.

Pour Gramsci, il faut Ă  la fois que les subalternes s’emparent des appareils hĂ©gĂ©moniques publics et privĂ©s, allient la spontanĂ©itĂ© et la discipline, afin de constituer un « bloc historique Â» des subalternes qui pourrait aujourd’hui ĂȘtre le rĂ©sultat d’une convergence des luttes. Je fais rĂ©fĂ©rence Ă  une alliance stratĂ©gique des luttes qui allierait les forces productives et reproductives au-delĂ  de leurs diffĂ©rences structurelles (ouvrier‱ùre‱s, soignant‱e‱s, enseignant‱e‱s, Ă©tudiant‱e‱s prĂ©caires ; syndicats et insurgé‹e‱s
) dans le but d’organiser la direction d’un mouvement de grande ampleur Ă  vocation contre-hĂ©gĂ©monique. À ce propos, Gramsci Ă©crit :

« Cette unitĂ© de la spontanĂ©itĂ© et de la direction consciente ou encore de la discipline, voilĂ  ce qu’est prĂ©cisĂ©ment l’action politique rĂ©elle des classes subalternes en tant qu’elle est une politique de masse et non une simple aventure de groupements qui se rĂ©clament des masses. Â» (Cahier III, §48)

La notion de bloc historique permet de penser la jonction nĂ©cessaire et vitale entre les structures et les superstructures sans subordonner les secondes aux premiĂšres. Elle nous amĂšne Ă  comprendre l’évolution historique des formes culturelles et Ă©conomiques comme Ă©tant inextricablement mĂȘlĂ©es. Les forces matĂ©rielles constituent le contenu du bloc historique et les idĂ©ologies, sa forme, le contenu et la forme Ă©tant unis de maniĂšre dialectique. L’homme est lui-mĂȘme un bloc historique dans le sens oĂč il est formĂ© Ă  la fois d’élĂ©ments individuels et subjectifs et d’élĂ©ments de masse, objectifs et matĂ©riels, avec lesquels il entretient un rapport actif. Lorsque les crises modernes deviennent organiques, elles se transforment en crise du bloc historique lui-mĂȘme et contaminent alors toutes les sphĂšres de la sociĂ©tĂ© : l’économie, la politique, la culture, la morale
 Gramsci les appelle aussi crises d’hĂ©gĂ©monie ou encore crises de l’État dans son ensemble ; ces termes comme les expressions de crise d’autoritĂ©, de reprĂ©sentation, de l’État intĂ©gral dĂ©signent le mĂȘme phĂ©nomĂšne vu sous un angle diffĂ©rent. La rĂ©solution de ces crises doit passer par la crĂ©ation d’un bloc historique rĂ©volutionnaire des subalternes, c’est-Ă -dire l’organisation politique des forces sociales afin de faire advenir le meilleur de la crise. Ce bloc historique doit articuler un lien organique entre les intellectuels et le peuple-nation, entre les dirigeants et les masses. Cette adhĂ©sion doit ĂȘtre consolidĂ©e par un sentiment-passion qui devient comprĂ©hension mutuelle et permet l’émergence de nouveaux savoirs. C’est dans ce cadre que le rapport de reprĂ©sentation trouve sa lĂ©gitimitĂ©, sa finalitĂ© et sa force.

Nous avons vu quelles perspectives pratiques pouvaient ĂȘtre esquissĂ©es par la pensĂ©e gramscienne. La notion de « subalterne Â» nous permet de penser des sujets rĂ©volutionnaires au-delĂ  de la figure consacrĂ©e de l’ouvrier mĂąle blanc citadin. Gramsci, qui a Ă©galement Ă©tĂ© journaliste, insiste beaucoup sur l’importance de s’emparer des appareils d’hĂ©gĂ©monie pour prĂ©parer la population Ă  l’avĂšnement d’un nouveau monde, c’est-Ă -dire pour rassembler les conditions de succĂšs d’une rĂ©volution politique.

ArrĂȘter le temps pour engendrer le nouveau monde:  tirons sur les horloges, dĂ©boulonnons les statues !

Dans la construction de cette contre-hĂ©gĂ©monie des masses subalternes, il serait intĂ©ressant de noter que les grands mouvements contestataires se penchent de plus en plus sur les questions du temps et de l’histoire comme enjeux politiques. De plus, les questions culturelles ne semblent plus subordonnĂ©es aux questions Ă©conomiques. Les superstructures deviennent un terrain de lutte au mĂȘme titre que les structures. Or, la temporalitĂ© est une forme culturelle et sociale qui touche toutes les sphĂšres de la vie sociale. De la maniĂšre dont nous organisons notre quotidien rythmĂ© entre travail salariĂ©, travail domestique et loisir ou « temps libre Â», le temps nous forge. Chaque hĂ©gĂ©monie s’accompagne d’une certaine reprĂ©sentation du temps, que ce soit le temps l’époque dans laquelle nous vivons la temporalitĂ© du quotidien.

Dans une perspective proprement historique et mĂȘme historiographique, le mouvement #BlackLivesMatter a su remettre sur le devant de la scĂšne politique mondiale l’histoire coloniale et sĂ©grĂ©gationniste amĂ©ricaine, en dĂ©boulonnant les statues qui honorent d’anciens propriĂ©taires d’esclaves (Junipero Serra, Francis Scott Key, Ulysses Grant). En France, en Belgique et au Royaume-Uni, ce mode d’action provoque un engouement, on y rĂ©clame la restitution des Ɠuvres d’art pillĂ©es lors de la colonisation (celles qui constituent le fond du musĂ©e du Quai Branly par exemple). S’esquisse ainsi la mise en question d’un certain hĂ©ritage historique transformĂ© en objet de lutte.

Sur le plan symbolique, les reconfigurations de la temporalitĂ© historique peuvent Ă©galement devenir un moyen de lutte alternatif aux statistiques. La rĂ©appropriation militante du calendrier annuel est une tentative de prendre le contrĂŽle de l’agenda politique. Les mouvements fĂ©ministes dĂ©terminent chaque annĂ©e la date et l’heure de l’annĂ©e Ă  partir de laquelle les femmes ne sont plus rĂ©munĂ©rĂ©es pour leur travail (en 2019, le 5 novembre Ă  16h47), pour les mouvements Ă©cologistes il s’agit de la date Ă  partir de laquelle toutes les ressources renouvelables de la planĂšte auront Ă©tĂ© Ă©puisĂ©es (en 2019, le 29 juillet).

Enfin, les luttes qui s’attaquent au temps du travail et de la production, portent une atteinte directement matĂ©rielle aux mĂ©canismes d’accumulation du capital. La grĂšve, le blocage des ronds-points, des gares, les opĂ©rations « pĂ©ages gratuits Â», ont Ă©tĂ© des outils de lutte formidables pendant le mouvement des Gilets Jaunes car ils ont arrĂȘtĂ© ponctuellement la production nationale mais aussi les flux marchands qui y sont liĂ©s. Les sphĂšres de la production, de la circulation, de la consommation et en partie de la reproduction du capital ont Ă©tĂ© impactĂ©es. Ils ont Ă©tĂ© largement inspirĂ©s par les stratĂ©gies de lutte du mouvement hongkongais.

Il serait nĂ©cessaire de repenser l’intĂ©rĂȘt de la grĂšve comme outil traditionnel de lutte dans une organisation capitaliste de plus en plus atomisĂ©e car mondialisĂ©e, dans laquelle les secteurs de production se spĂ©cialisent et sont interdĂ©pendants. La mondialisation a pour consĂ©quence l’intensification des flux marchands et de main-d’Ɠuvre, de capital productif (capitaux financiers ou circulants et capitaux fixes), et de leur mobilitĂ©. Dans une Ă©conomie fondĂ©e sur les technologies de l’information et de la communication et les transports, paralyser un chaĂźnon du processus de production a donc des rĂ©percussions immĂ©diates sur l’ensemble des mĂ©canismes d’accumulation du capital Ă  l’échelle internationale[3]. Il nous faut donc nous saisir du temps historique, productif et reproductif, comme outils de la domination, comme appareil d’hĂ©gĂ©monie. Il s’agit de gĂ©nĂ©rer de nouvelles critiques de l’idĂ©ologie du progrĂšs et de l’histoire telle qu’elle est Ă©crite et transmise, et de penser le point de vue comme dĂ©cisif dans l’écriture de l’histoire. Quelques annĂ©es aprĂšs l’écriture des Cahiers de prison et la mort d’Antonio Gramsci, Walter Benjamin, un philosophe juif allemand et historien de l’art traite Ă©galement de ces thĂ©matiques. Alors qu’il est traquĂ© par les milices nazies jusqu’en France et en Espagne oĂč il tente de s’exiler, dans l’urgence et juste avant son suicide, il Ă©crit des ThĂšses sur le concept d’histoire publiĂ©es deux ans aprĂšs sa mort. Dans ces thĂšses, il dĂ©veloppe la pensĂ©e d’un temps historique qualitatif, Ă  la fois messianique et rĂ©volutionnaire, un temps de la cĂ©sure qui formerait une brĂšche, une rupture, dans le temps quantitatif, celui du supposĂ© progrĂšs, ce dernier se dirigeant sans discontinuitĂ© ni rupture vers la catastrophe universelle. Il s’attache Ă  montrer le visage malade de l’histoire comme un paysage pĂ©trifiĂ©. Dans la thĂšse IX, Benjamin parle de l’histoire moderne comme processus irrĂ©sistible qui amoncelle derriĂšre son passage les ruines et les victimes engendrĂ©es par le progrĂšs capitaliste. Gramsci et Benjamin Ă©crivent tous deux en rĂ©action au nazisme et au fascisme dans des conditions extrĂȘmement prĂ©caires. Tous deux livrent un diagnostic de leur prĂ©sent comme illustration de l’échec du communisme qui avait pourtant rĂ©ussi en 1917 Ă  effrayer l’Europe toute entiĂšre.

« Le progrĂšs, tel qu’il se peignait dans la cervelle des sociaux-dĂ©mocrates, Ă©tait premiĂšrement un progrĂšs de l’humanitĂ© elle-mĂȘme (non simplement de ses aptitudes et de ses connaissances). Il Ă©tait deuxiĂšmement un progrĂšs illimitĂ© (correspondant au caractĂšre indĂ©finiment perfectible de l’humanitĂ©). Il Ă©tait envisagĂ©, troisiĂšmement, comme essentiellement irrĂ©sistible (se poursuivant automatiquement selon une ligne droite ou une spirale). [
] L’idĂ©e d’un progrĂšs de l’espĂšce humaine Ă  travers l’histoire est insĂ©parable de celle d’un mouvement dans un temps homogĂšne et vide. La critique de cette derniĂšre idĂ©e doit servir de fondement Ă  la critique de l’idĂ©e de progrĂšs en gĂ©nĂ©ral. Â» (ThĂšses sur le concept d’histoire, thĂšse XIII)

Comme Gramsci, Benjamin pense l’histoire Ă©thico-politique[4] comme traduction de l’hĂ©gĂ©monie. Le progrĂšs est selon lui, l’histoire Ă©crite par les vainqueurs, par les dominants. C’est le dĂ©veloppement de la culture, de la science, de la technologie, de l’industrie. Seulement, la perpĂ©tuation de la catastrophe universelle est l’envers indissociable du progrĂšs. Walter Benjamin essaie alors de penser l’histoire du point de vue des victimes du progrĂšs, des victimes de la civilisation, c’est-Ă -dire l’envers de l’histoire officielle. L’amoncellement de ruines et de catastrophes constitue l’histoire des subalternes, des colonisé‹e‱s, de ceux‱elles qui sont mis Ă  mal Ă  chaque nouvelle crise du capitalisme. Gramsci est moins critique de l’idĂ©e de progrĂšs. Cependant, il s’oppose Ă  la tradition positiviste qui promeut le progrĂšs technique comme sauveur de l’humanitĂ© et pense la possibilitĂ© d’une contradiction entre le progrĂšs social (qualitatif) et le progrĂšs Ă©conomique (quantitatif).  Il n’empĂȘche qu’il reste nĂ©cessaire d’arrĂȘter le temps capitaliste, d’interrompre la chaĂźne de la domination sĂ©culaire et la continuitĂ© de l’oppression. C’est le sens que l’on peut donner au slogan qui a Ă©tĂ© rĂ©guliĂšrement Ă©crit sur les murs pendant le mouvement contre la loi Travail de 2016: « Demain est annulĂ©! ». Au BrĂ©sil, le jour du cinquiĂšme centenaire de ladite dĂ©couverte du BrĂ©sil, jour de commĂ©moration nationale, de jeunes amĂ©rindiens ont Ă©tĂ© vus entrain de tirer des flĂšches sur la gigantesque horloge d’un building d’une chaĂźne de tĂ©lĂ©vision. Dans une autre thĂšse, Benjamin se rĂ©fĂšre Ă  des pratiques politiques similaires :

« Les classes rĂ©volutionnaires au moment de l’action ont conscience de faire Ă©clater le continuum de l’histoire. La grande RĂ©volution [La rĂ©volution française de 1789] introduisit un nouveau calendrier. Le jour avec lequel commence un nouveau calendrier fonctionne comme un ramasseur historique de temps. Et c’est au fond le mĂȘme jour qui revient toujours sous la forme des jours de fĂȘte, lesquels sont des jours de remĂ©moration. Ainsi, les calendriers ne comptent pas le temps comme les horloges. Ils sont des monuments d’une conscience de l’histoire dont la moindre trace semble avoir disparu en Europe depuis cent ans. La RĂ©volution de Juillet [1830] a comportĂ© encore un incident oĂč cette conscience a pu faire valoir son droit. Au soir du premier jour de combat, il s’avĂ©ra qu’en plusieurs endroits de Paris, indĂ©pendamment et au mĂȘme moment, on avait tirĂ© sur les horloges murales. Â» (ThĂšses sur le concept d’histoire, thĂšse XIX).

Les notions gramsciennes d’« État intĂ©gral Â» et de « crise d’autoritĂ© Â» ont pu Ă©clairer la nature rĂ©pressive de l’État lorsque le consentement des masses Ă©choue. Ce dernier paraissant vouĂ© Ă  se dĂ©liter face aux contradictions croissantes du capitalisme mondialisĂ©, les États-nations adoptent des stratĂ©gies de plus en plus rĂ©pressives et les politiques monĂ©taires et budgĂ©taires font dĂ©sormais partie de la sphĂšre de dĂ©cision d’organisations supranationales (l’Union EuropĂ©enne, le FMI). Les masses, qui s’identifient aujourd’hui Ă  une sociĂ©tĂ© civile, tentent de sortir de leur Ă©tat de subalternitĂ© en s’organisant horizontalement afin de parer aux phĂ©nomĂšnes morbides pathologiques engendrĂ©s par cette crise gĂ©nĂ©ralisĂ©e. Pour empĂȘcher la perpĂ©tuation de la catastrophe universelle crĂ©Ă©e par le progrĂšs du capitalisme tardif, arrĂȘtons le temps de la production, le temps de l’histoire des dominants, faisons Ă©clater le continuum de l’histoire : tirons sur les horloges, dĂ©boulonnons les statues, exigeons la retraite Ă  13 ans[5] ! Le nouveau monde ou rien.

Notes

[1] Jusqu’à la mi-janvier 2020, 51 % de la population française soutient ou a de la sympathie pour le mouvement contre 33 % en opposition ou hostiles.

[2] Extrait du Compte-Rendu de l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Gilets Jaunes Ă  Belleville le 11 janvier 2020

[3] Lire le dossier “ActualitĂ© de la grĂšve” paru dans Contretemps en janvier 2020 http://www.contretemps.eu/dossier-actualite-greve/

[4] C’est-Ă -dire qu’il ne pense pas l’histoire comme une succession de faits historiques et qu’il nie la possibilitĂ© d’une science historique dite objective.

[5] Le slogan “Retraite Ă  13 ans” est nĂ© pendant le mouvement de 2016 contre la Loi Travail comme une forme d’expression du refus du travail.

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Source: Contretemps.eu