Septembre 2, 2021
Par Archives Autonomie
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I – Problème du socialisme

La rectitude du jugement, celle de la pensée et par conséquent celle de l’action ne peuvent aller sans la rigueur des principes.

Pour l’œuvre scientifique la cohérence des hypothèses et des définitions et la conséquence interne les déductions est l’objectif premier. Par une tendance générale, on essaiera de réduire les hypothèses au minimum, l’optimum est atteint lorsque l’hypothèse se réduit à une théorie, fondamentale, qui donne tout son sens scientifique à la théorie. Il va de soi que ces hypothèses doivent être confrontées à l’expérience, dernière instance pour juger de la rectitude de la théorie. Pour nous, cette hypothèse fondamentale, confirmée à nos yeux par l’expérience quotidienne, c’est l’obligation pour l’humanité de réaliser le Socialisme ou de sombrer dans le chaos.

Si on la rejette, si on admet qu’elle est démentie par les faits toute discussion ou recherches ultérieures devient inutile.

Le corps de définitions qui doit compléter cette hypothèse fondamentale, c’est celui qui concerne la société socialiste. Reconnaissons que les “théoriciens” se sont assez peu penchés sur le problème et que les définitions que l’on a données du socialisme sont surtout négatives.

Nous proposons la définition minimale suivant :

Le socialisme, c’est la gestion, par les producteurs eux-mêmes libres et égaux, de la production.

Dans cette définition, nous avons introduit le mot gestion qui déjà nécessite une précision : par gestion, il faut entendre l’organisation et la fixation du niveau de la production et également la répartition des produits.

Une telle organisation, une telle répartition ne peuvent se faire au hasard. Elles nécessitent une unité de mesure, une unité comparable. Il faut comprendre que cette unité comptable est fondamentale car elle conditionne le calcul économique et, par conséquent, sans elle, toute “qualification” est impossible.

Mais cette gestion doit être l’œuvre des producteurs, libres et égaux, cette gestion collective implique donc une unité sociale : cette unité est le temps de travail social moyen.

De la définition posée nous avons déduit un véritable théorème : pour que la société socialiste existe il faut pouvoir définir un temps de travail social moyen. Remarquons que la définition que nous avons donnée de la société socialiste contient les caractères que l’on s’accorde généralement à lui octroyer : suppression de l’exploitation de l’homme par l’homme, disparition des classes sociales, etc.

(Nous laissons évidemment du côté ici des problèmes moraux ou éthiques de libération totale ou de bonheur de l’homme qui sont sur le plan individuel, et qui bien que conditionné par la réalisation de la société sans classe ne sont pas abordées ici et sont à abandonner aux accoutumés de la propagande idéologique.)

La nouvelle unité comptable implique l’existence d’un type de travail qui permet sa définition et ceci avant même la réalisation de la société socialiste. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, et ce point est très important, apparaît un tel type de travail, collectif, étendu, social. C’est celui qui est exécuté dans l’ensemble des industries hautement développées de notre planète. Il entraîne progressivement dans son système l’ensemble de l’humanité. Ce système, c’est le système capitaliste.

Comme il est de bon ton de citer les autorités rappelons que Marx considérait que le “rôle historique” du capitalisme était la réalisation de cet état de choses. Une des conséquences principales du capitalisme est la création d’une classe qui effectue le travail social : le prolétariat.

Les conditions matérielles du passage au socialisme sont ainsi créées dès que le capitalisme est lui-même sur son déclin. L’inéluctabilité de ce déclin doit faire partie de l’hypothèse fondamentale (c’en est en fait la deuxième partie) mais celle-ci admise, si les conditions citées sont nécessaires elles ne seront pas suffisantes car il faut que le prolétariat appelé à assumer la gestion de la nouvelle société, mis en demeure de remplacer la société capitaliste, le veuille.

C’est là le rôle de la conscience de classe, qui n’a de sens qu’étendue à la collectivité. Dans cette perspective où la volonté des hommes joue un rôle non négligeable le mot progrès perd tout son sens si on veut le borner au seul sens matériel.

On ne peut parler que de mouvements, de forces dont la résultante est la création d’une situation économique et sociale plus ou moins adéquate à la transition. Le but de cet article est justement une étude sommaire de ces mouvements contemporains et des perspectives qu’ils nous fournissent.

On voit bien par ce qui précède que le socialisme est considéré ici comme réalisable dans les seules sociétés industrielles dotées d’un prolétariat. Cette position n’est pas défendue par tous. Une querelle célèbre a opposé marxistes et narodniks, sur la possibilité pour une société basée sur le communisme agraire primitif de passer directement au stade socialiste. On sait que Marx, malgré des sympathies évidentes pour les narodniks, s’est prononcé en fin de compte contre cette possibilité en Russie, arguant que le Mir (ou commune rurale) étant en voie de disparition : la Russie devait suivre le chemin de l’Angleterre sur la voie de la Capitalisation. L’histoire devait donner tort aux populistes et au docteur Charles Marx. La Commune rurale ne se transforma pas en commune socialiste et la Russie ne suivit pas le chemin de l’Angleterre réalisant son industrialisation selon une méthode propre.

Nous envisagerons également le type de société capitaliste qui devait s’installer dans ce pays arriéré et également la situation des pays sous-développés dans la conjoncture mondiale.

2 — Rôle et accomplissement du capitalisme moderne

Le monde actuel est, disent les journaux et radios, divisé en deux blocs hostiles. En fait cette hostilité nous pouvons la laisser de côté pour l’analyse économico-sociale qui va suivre.

Aussitôt une différence fondamentale saute aux yeux, l’existence de pays industriels hautement développés (limités à l’Europe y compris l’URSS, les États-Unis et le Japon) et les pays dits sous-développés.

Nous commencerons par une étude rapide des premiers sans entrer dans trop de détails :

A) Les pays techniquement évolués.

Tous présentent un caractère commun : l’existence d’une forte industrie y est accompagné de celle d’un salariat hiérarchisé, c’est-à-dire d’un prolétariat, et de l’exploitation de l’homme par l’homme. Ils ressortissent donc tous au système capitaliste. Cependant, entre eux, dues à leur développement historique, existent des différences suffisamment importantes pour qu’on s’y arrête.

Le premier système capitaliste historiquement développé fut le capitalisme libéral ou concurrentiel. Il n’en reste guère à l’heure actuelle d’exemple pur. Il a été fortement contaminé par une nouvelle forme de capitalisme, le capitalisme d’État que nous examinerons.

Né en Europe Occidentale le capitalisme libéral connu un enfantement bruyant et sanglant. Celui de la révolution bourgeoise. Il amena avec lui la destruction de l’ancien mode d’exploitation féodale, dont l’une des premières conséquences fut la destruction de l’ancienne propriété agricole.

En France, par exemple en 1789, la paysannerie fournit la masse de manœuvre de la révolution. À bien des égards celle-ci peut être regardée comme la première révolution paysanne de l’histoire. La paysannerie française en retira la création de la petite propriété agricole qui survit encore dans ce pays fortement traditionaliste. Mais la paysannerie ne saurait former à elle seule une classe dominante, l’industrie devait bientôt se développer, basée sur l’entreprise individuelle et l’initiative privée du capitaliste directeur usine.

L’accumulation primitive du capital commençait avec son cortège d’exploitation accrue de sueur et de sang. La nouvelle classe possédante, la bourgeoisie se développait. Elle était bien différente des Jacobins qui avait réalisé les conditions objectives de son avènement.

Son idéologie de liberté, d’égalité, de fraternité utilisé autrefois pour abattre le féodalisme autoritaire en entraînant les masses paysannes, se transportait maintenant sur le plan plus immédiat de la liberté d’accumuler. La confrontation les entreprises se faisant par l’intermédiaire du marché, sa conséquence politique fut la création du Parlement bourgeois. Consécration du régime il représentait le lieu d’accommodation des intérêts particuliers de telle ou telle catégorie de possédants.

Poussé par leurs conditions d’exploités, les ouvriers d’Europe occidentale s’organisaient en syndicat est en parti politique distinct. La bourgeoisie à son tour fut contrainte à s’organiser, elle forma ses partis selon un mode propre.

Parallèlement le progrès technique devait renforcer cette tendance de la bourgeoisie à se structurer. La qualification, la hiérarchisation poussée du travail eurent pour conséquence une transformation du monde travailleur et une agglutination toujours plus poussée au système.

Très vite l’État et le Parlement devait abandonner leur rôle d’arbitre pour devenir un organe effectif de la direction de la société.

Après des intermèdes bonapartistes qui représente le temps nécessaire à la bourgeoisie pour s’adapter à la nouvelle situation, les oligarchies bourgeoises devaient venir au pouvoir dans l’ensemble du monde occidental.

Comme l’a dit Cousin (Cousin : sur l’État) “la révolution bourgeoise avait séparé le bourgeois, type social surgissant du procès économique, du citoyen membre officiel d’une communauté nationale… L’homme de parti survint qui réunit en lui ces deux qualités… Les partis politiques donnèrent à la société bourgeoise la cohésion qui lui manquait”.

Cette intervention de l’État à l’intérieur de l’Économie devait devenir de plus en plus importante. Prenant à son compte les parties les moins rentables de l’économie (énergie, recherche, industrie lourde) il introduisait son mode propre organisation : la bureaucratie. Mais dans la majorité des pays occidentaux celle-ci resta liée à la forme classique de la bourgeoisie et n’a que peu de poids dans la société, même si elle constitue les exploiteurs directement perçus par les prolétaires, ou plus souvent l’écran de fumée qui empêche la crise de conscience de ceux-ci, entraînés qu’ils sont par l’apparente complexité du mouvement social, chloroformée par l’espoir de l’ascension dans la hiérarchie, et les résultats des “conquêtes ouvrières”.

Ce phénomène de l’intervention de l’État devait connaître des degrés dans les divers pays. Aux États-Unis par exemple, le capitalisme libéral garde un semblant d’existence mais, dominé par les trusts, l’État y joue cependant un rôle régulateur important par sa distribution du crédit et surtout par les commandes militaires qui dans ce pays représentent 60 % du budget national, et son action sur le marché agricole.

À l’autre extrémité au contraire, les pays scandinaves développèrent naturellement un capitalisme d’État intégral, celui du “socialisme ripoliné” comme on l’a spirituellement désigné. Entre les deux se place l’Angleterre travailliste et la France des “conquête de la libération”.

Il est tout à fait remarquable que politiquement la social-démocratie se soit trouvée la cheville ouvrière de la réalisation de cette transformation du capitalisme. C’est qu’idéologiquement elle avait développé déjà une théorie du système, le réformisme et que de plus son entreprise sur les masses par l’intermédiaire des syndicats, lui permettait de jouer un rôle important dans le maintien de la paix sociale. “Loin d’être les fossoyeurs de la société capitaliste, dit Cousin, les prolétaires social-démocrates en furent les maçons”.

Nous remarquerons que l’Allemagne venue relativement tard au capitalisme connut presque immédiatement une forme élevée de concentration. C’est que face à la concurrence mondiale (France et Angleterre) l’État Wilhelmien devait avoir une politique économique autoritaire pour l’extraction de la plus-value des masses et la transformation du pays. Le développement industriel s’accompagna d’une accentuation de l’industrie lourde plus poussée que dans les pays capitalistes plus anciens. La social-démocratie allemande, la plus forte d’Europe, devait trouver dans cet état des choses sa vocation et se lança dans la collaboration éperdue avec la bourgeoisie naissante. Elle fait parti même de la bourgeoisie.

Nous avons volontairement laissé de côté le dernier venu des pays dans le concert de l’industrialisation : la Russie.

C’est que son cas ressortit davantage à celui des pays arriérés que nous envisageons plus loin. Face au monde capitaliste tout entier qu’il exploitait de façon semi coloniale, ce vaste colosse aux pieds d’argile (la Russie tsariste), devait faire appel aux solutions les plus radicales. Elle ne pouvait intervenir que dans une situation favorable, et celle-ci se trouva créée par la guerre mondiale 1914/1918.

Battue à l’extérieur, minée à l’intérieur par les ouvriers et paysans, la Russie tsariste s’écroula pour laisser la place à un régime qui, profitant des troubles à l’ouest, pouvait établir sa domination.

La dictature sur le prolétariat était née et l’édification selon une formule célèbre du “socialisme dans un seul pays, pourrait commencer.

Là encore se trouvèrent des spécialistes de ces problèmes de la concentration étatique : les social-démocrates orientaux des Lénine et Staline. Radicaux, ils l’était et passèrent tout de suite à l’action concrète : réorganisation de la production, formation de la nouvelle classe d’exploiteurs, la bureaucratie, qui réaliserait l’accumulation primitive. Cette bureaucratie nouvelle se recrutant parmi les anciens ouvriers de la Russie tsariste. Parallèlement se réorganisait la condition paysanne avec la suppression de la propriété individuelle et la collectivisation forcée accompagnée de la liquidation physique de millions de koulaks récalcitrants et de la transformation de nombreux paysans en ouvrier.

La nouvelle classe exploiteuse décide de la production, planifie, absorbe la plus-value. Sa domination s’exerce sur un prolétariat industriel nouveau fortement encadré par des organisations dans le réformisme autoritaire n’est pas différent dans son essence de celui que nous connaissons ici.

La Russie du XXe siècle à réalisé ce que Rosa Luxembourg appelait le capitalisme intégral, celui où le possédant personnalisé a disparu pour laisser la place aux possesseurs anonymes, l’État.

B) Les pays arriérés.

Les grandes découvertes avaient amené à la connaissance et à l’activité des pays européens l’ensemble du monde. L’industrie ne peut aller sans matière première, ni même sans débouchés pour ses produits. Pressé par la concurrence, les pays capitalistes du XIXe siècle devaient se lancer dans les conquêtes coloniales. L’Angleterre puis la France et enfin l’Allemagne s’y employèrent. Pour la France surtout qui connut la défaite de 1870 un coups d’arrêt fut portée à ses entreprises d’expansion européenne. Il lui fallait trouver autre chose : elle se retourna vers l’Afrique et l’Asie ou avec l’Angleterre et l’ouvrier de “nouveaux et vastes territoires à la domination sanglante du capital et de la civilisation moderne” (Cousin, op. cit.). Qu’est-ce qui attirait des capitalistes européens vers ces pays ? Bien entendu le moteur à toute entreprise capitaliste : le profit. C’est que les pays coloniaux permettaient une exploitation intensive et à bon marché de leurs richesses naturelles.

Renforçant ou créant de toutes pièces un féodalisme local, les conquérants se procuraient une main-d’œuvre pratiquement esclave mais suffisante pour le travail qu’on lui demandait. Les colonisateurs se bornèrent en effet à la transformation en greniers à matières premières des nouveaux pays sous leur domination. Ils y écoulèrent également un certain nombre de leurs produits manufacturés. Les seules exploitations qui connut ces pays au XIXe siècle furent soit l’exploitation minière soient l’exploitation agricole…

Pour en passer quelques-uns en revue : les Indes ne furent pendant longtemps que les fournisseurs de coton tissé à Manchester. L’Amérique du Sud est encore de nos jours une vaste mine dont sont extraits les métaux les plus divers (étain, cuivre, etc.). Il en est de même pour l’Insulinde. Les pays arabes furent les fournisseurs de pétrole. Le cas de la Chine fut un peu différent, elle bénéficia du système des Compadrores, vastes organisations de gangsters qui mettaient en coupe réglée l’ensemble du pays dans le seul but de faire fructifier leurs comptes en banque. La pénétration occidentale se bornait, en Chine, presqu’uniquement aux comptoirs périphériques (Hong Kong).

Il est vrai qu’après l’abolition de la monarchie la porte s’ouvrait grande à cette pénétration.

La guerre des Boxers avait placé l’Angleterre dans une position privilégiée. Mais la mode était passée des conquêtes militaires et surtout l’Angleterre tout comme la France connaissait des difficultés pour maintenir l’ordre dans ses vastes possessions et pour lutter contre la concurrence allemande sur le continent.

Deux nouveaux venus devaient prendre la relève. L’un, les États-Unis tentèrent, selon la méthode qui leur est propre, le noyautage économique de la Chine, l’autre, le Japon, voulut entreprendre la conquête coloniale. Après la Corée et la Mandchourie, il se lançait à l’assaut de l’Asie tout entière désireux d’importer des matières premières et débouchés à son industrie ainsi paradoxalement installée dans ces îles perdues. On sait ce qu’il en advint.

Les puissances coloniales classiques France et Angleterre se trouvait affaiblies après les deux guerres mondiales (1914/1918 — 1939/1945) l’heure était venue de la prise en main de l’exploitation économique par la plus forte puissance capitaliste du monde actuel : les États-Unis.

Par le jeu des trusts internationaux ils s’implantèrent ouvertement ou dans la coulisse dans les anciens domaines de leurs alliés. (Nous verrons que cette colonisation économique pure si, dans son essence, elle est semblable à son ancienne a pourtant des résultats un peu différents).

Dans tous les cas l’exploitation coloniale avait pour but la recherche du profit et une de ces conséquences étaient le maintien à un niveau anormalement élevé du taux de profit dans les pays capitalistes ce qui devait rendre, en principe, moins souvent nécessaire l’appel aux méthodes classiques mais dangereuses de lutte contre la baisse de celui-ci : les guerres et les crises économiques.

Nous avons vu ainsi le rôle des pays coloniaux et arriérés dans l’économie des pays avancés, mais il serait bon maintenant d’envisager la réciproque.

Les colonisants ne s’intéressant qu’aux matières premières et à bon marché, bouleversèrent complètement l’économie traditionnelle des pays conquis. En plus de l’exploitation minière, ils imposèrent souvent la monoculture (coton aux Indes, arachides en Afrique, etc.) sans souci de la disparition des moyens traditionnels de subsistance.

En Afrique Noire cette pratique liée à la déportation esclavagiste eut pour conséquence une baisse démographique.

Mais l’exploitation coloniale ne pouvait se maintenir longtemps à ce niveau primitif. Il devint bientôt nécessaire d’introduire une industrie de transformation simple pour les minerais. Elles s’avéraient moins coûteuses sur place. De plus les soubresauts du monde capitaliste (crises et guerres) demandaient un accroissement du potentiel industriel des belligérants et on commença de développer certaines industries dans les pays coloniaux. Ceci devait amener une nouvelle situation sociale. L’entretien même rudimentaire du troupeau des travailleurs est obligatoire pour le capitaliste qui n’a pas d’intérêt à l’usure rapide de la force de travail. L’introduction même très limitée de l’hygiène devait avoir des conséquences catastrophiques dans ces pays où la fécondité des unions est proverbiales. La poussée démographique qui en résulte de la faible baisse de la mortalité infantile devait prendre une ampleur qui en fait un des problèmes capitalistes cruciaux de ce temps. Les anciennes structures sociales, le féodalisme artificiellement maintenu ou créé ne pouvait pas se perpétuer sans coercition. De nouvelles couches sociales se créent. Embryon d’un prolétariat dans les villes, création d’une “élite” de spécialistes “cultivés” qui s’élèvent au-dessus des masses tels furent les résultats finaux de l’introduction du capitalisme européen.

Ces élites se trouvèrent bientôt en mauvaise posture, car elles ne pouvaient se fondre dans les colonisant qui les tiennent à bonne distance par la barrière du racisme ou de la xénophobie. Complètement inadaptées également aux anciennes conditions de leur pays, elles forment les déclassés, et l’intelligentsia doit, pour sortir de cette situation, proprement intenable, en venir aux solutions extrêmes.

Se sentant capable d’assurer la direction de leur propre pays, ils pressentent avec plus ou moins d’acuité que la situation historique leur est favorable. Leur possibilité d’action, le levier qui sert à lever les masses rurales, c’est le nationalisme compris comme le désir de chasser le colonisateur. Le paysan se sent pour la première fois entraîné sur un plan plus vaste que celui de la tribu ou du village, la connaissance du monde lui apparaît, idéologiquement ceci se traduit pour lui par le concept de la nation.

Il devient maintenant nécessaire de dégager les différences profondes qui existent entre ce nationalisme et le chauvinisme que nous connaissons dans les pays industriels. Ici, en effet, celui-ci a le caractère d’une défense d’un état de fait, du désir pour un capitalisme local d’un retour à une hégémonie perdue. Il sert à maintenir la classe ouvrière dans le carcan de la société.

Dans les pays arriérés, au contraire, la situation est mûre pour une transformation radicale de la société, le nationalisme et le ciment qui agglomère l’ensemble de la population. Dans le processus de sécession qui se dessine il joue un rôle prépondérant et s’apparente alors de très près au nationalisme français de 1789 qui voulaient imposer au monde des puissances féodales le nouvel ordre bourgeois.

Tout ce que nous avons dit ci-dessus s’appliquent également à la Russie du début du siècle. Malgré la non-présence d’occupants ou de colons étrangers elle était vassalisé par le capitalisme français et anglais. Il en résultât une industrialisation partielle du pays. Les déséquilibres que nous avons dégagés atteignirent une intensité intolérable, le vieil ordre tsariste s’écroula dès que la situation européenne le permit.

3 – Les aboutissements : les révolutions nationalistes du XXe siècle.

Ainsi la situation créée dans les pays arriérés est explosive. Elle trouve, comme nous l’avons déjà signalé, son aboutissement logique, sa forme achevée dans les mouvements nationaux modernes. Mais ces mouvements sont sans devenir réel s’ils ne s’accompagnent pas d’une transformation profonde du pays où ils se produisent. Nous devons maintenant examiner quelles transformations se réalisent et à quelles conditions.

Nous avons dit que certaines places sont en embryon dans la société coloniale : le prolétariat et parallèlement la bureaucratie autochtone. A leurs côtés existe une “bourgeoisie” purement mercantile en général dont les intérêts sont liés aux colonisateurs (au sens large), et dont l’emprise sur les conditions économiques et purement extérieures et sans efficacité. Elle sera balayée au premier souffle révolutionnaire. La nouvelle classe dominante qui se forme, la bureaucratie, est un produit du capitalisme industriel et ses instruments de domination lui sont en retour fournis par l’industrialisation du pays. La situation économique et intellectuelle la poste d’ailleurs dans cette voie.

La puissance mondiale se mesure directement au niveau du développement industriel, et, pour l’intelligentsia, le début d’une telle transformation laisse apparaître des lendemains glorieux. La forte densité en richesses naturelles, exploitées d’abord par les colonisateurs, fait bien augurer du développement. Il n’est que de voir la foi des nouveaux capitalistes en l’avenir économique de leur pays. Elle n’est pas sans rappeler cette mystique de progrès illimité qui parcourut le XIXe siècle en Europe et aux États-Unis.

Cependant à côté des caractères favorables sur lesquels nous reviendrons, existent de grandes difficultés à la naissance des nouvelles nations capitalistes.

Les pays capitalistes évolués n’ont pas intérêt à voir disparaître leur ancien grenier ou leurs marchés et ils font, en général, ce qu’ils peuvent pour freiner le mouvement. La méthode la plus brutale et la guerre coloniale répressive telle qu’elle est menée avec une certaine constance par la France éternelle. Une autre méthode a cependant fait ses preuves qui est née du génie pratique et économe des anglo-saxons : elle consiste à faire mener la répression contre les masses paysannes par des potentats locaux dont on entretient les armées. On canalise ainsi le nationalisme dans le lit rassurant de la lutte chauvine d’une nation contre l’autre. L’existence de l’Israël n’a pas au fond d’autre effet sinon d’autre but, que de créer un abcès de fixation au sein du monde arabe.

À l’intérieur même des pays sous-développés opèrent également certains freins que nous appellerons intrinsèques.

Le premier se place sur le plan idéologique. La religion est une barrière puissante surtout dans les pays où elle est directement inféodée à l’ancien ordre des choses. L’orthodoxie russe, le culte des morts chinois autant de danger dont la bureaucratie a dès l’abord dû se débarrasser. L’Islam joue un rôle différent en ce qu’il sert de ciment à l’ensemble du monde arabe qui cherche à faire son unité à travers lui, mais on ne saurait se faire illusion sur son caractère rétrograde et une bureaucratie radicale devrait le détruire ou du moins le réduire à l’état de vassal comme cela fut fait en Russie.

Le second frein se place sur le plan purement technique. L’absence de spécialistes pouvant faire fonctionner les rouages de la machine industrielle se fait cruellement sentir ; ces problèmes sont résolus dans la première phase par l’introduction des techniciens étrangers venus avec des contrats dorés. L’accent est rapidement mis sur l’enseignement, axé principalement sur les sciences et les techniques, la formation des ingénieurs. On voit le résultat de cette politique en Russie, dont la structure scientifique-industrielle fait pâlir de jalousie les intellectuels français presqu’autant que les hauts salaires de leurs homologues soviétiques.

Les problèmes de la surpopulation sont, nous l’avons dit, sociaux. Ils obligent à la transformation économique, car comme le souligne Germain, dans “Quatrième Internationale”, la surpopulation conduit à un sous-emploi chronique, une masse énorme de main-d’œuvre attendant un travail. (Le paysan chinois ne travaillait qu’un tiers de l’année environ). [1] Les spécialistes occidentaux ne se font pas faute de souligner que dans la mesure où la croissance de la production se trouve presque immédiatement absorbée par l’accroissement de la population le développement est illusoire. La nouvelle culasse se préoccupe cependant que d’une manière incohérente de ce problème. (Il faut d’ailleurs remarquer ici que “l’amélioration du niveau de vie des masses travailleuses” n’est pas un des soucis dominants de la bureaucratie. S’il se fait rapidement tant mieux, sinon tant pis, l’essentiel c’est d’accumuler.)

Et en Chine par exemple ou l’accroissement humain est particulièrement élevé, la politique officielle oscille perpétuellement entre l’encouragement et le frein mis à la production des hommes par les hommes.

Quoiqu’il en soit, dans la phase qui précède “l’indépendance” ces questions ne sont même pas posées, masquées qu’elles sont par la forme première de l’exploitation économique de l’étranger : l’impérialisme pour utiliser une formule consacrée.

Remarquons enfin pour terminer que le besoin d’industrialisation ne se fait pas sentir au moment où tous les produits manufacturés sont fournis par les colonisateurs.

À quelles conditions favorables le développement capitaliste “autonome” doit-il son départ ?

Il est normal que celui-ci prenne place chaque fois que les freins mis en place cèdent. Ce fait apparaît quand les colonisateurs sont eux-mêmes en difficulté. La concurrence capitaliste et les contradictions internes se résolvent en guerres et en crises. Ce sont là les conditions idéales de la transformation des pays arriérés. Nous avons déjà fait remarquer qu’en cas de guerre les colonisateurs ont créé de nouvelles industries dans les pays arriérés, moins exposés aux aléas des batailles et parfois plus rentables.

Concurremment, certains freins purement matériels sont relâchés. Les explosions violentes peuvent alors se produire, elles éclatent dans ceux des pays où pour telle ou telle des raisons que nous avons exposées ci-dessus la situation est mûre. La guerre de 1914/1918 a comme résultat l’industrialisation de la Russie, tout comme celle de 1870/1871 celle de l’Allemagne, celle de 1939/1945 aura pour conséquence la transformation de la Chine et des démocraties populaires.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle un phénomène nouveau accélère encore les possibilités de transformations. La Russie en effet veut se présenter comme une alliée des pays sous-développés. Sa production axée presque uniquement sur l’industrie lourde en fait une productrice presque exclusive de biens d’équipement. Son offre de troquer ceux-ci contre des matières premières, même si en partie elle ressortit à la propagande, a une forte résonance dans les pays arriérés, elle oblige les autres pays capitalistes à agir dans le même sens. Le point IV américain n’a pas que des côtés militaires. Chaque pays capitaliste se sent prêt à aider au développement des possessions coloniales des autres. La France par exemple n’a presque rien fait pour développer l’industrie dans ses colonies mais participe à l’équipement de l’Amérique du Sud colonie économique des États-Unis et de l’Angleterre, ceux-ci jouant par contre un rôle semblable au Maroc. Ce phénomène pourrait amener une révolution plus “pacifique” dans les pays arriérés.

Toutes ces causes en tous cas montrent l’exactitude de cette formule lapidaire : dans la conjoncture actuelle pas d’échappatoire au capitalisme généralisé.

Ainsi dès que la situation devient favorable se produit dans les pays arriérés une révolution radicale. La masse de manœuvre étant la paysannerie, qui est de loin la classe la plus nombreuse, la révolution se présente sous la forme paysanne. La répartition des terres, la réforme agraire telle est sa première réalisation. En Russie les paysans avaient partagé les terres bien avant la bénédiction bolchevique. En Chine comme le dit P. Brune dans “Soubarbe”, la révolution bureaucratique s’est donnée la plus formidable armée paysanne de l’histoire.

Concurremment, dans un certain nombre de villes se trouve un prolétariat assez avancé dont les revendications peuvent être radicales. Dans l’atmosphère d’effondrement qui existe, où l’ancien État est détruit, ce prolétariat peut aller assez loin dans ses revendications et même aller sur le chemin des désirs socialistes. En Russie par exemple se forment des soviets et dans une courte première période des essais de décentralisation et de gestions directes se font jour ; nul doute que nous trouvions de tels essais en Chine. En Espagne, dont nous avons montré le caractère spécial à propos du livre de Richards, les ouvriers des provinces reculées suivent l’exemple de leurs camarades barcelonais et vont même jusqu’à entraîner les paysans sur un chemin qui n’est pas traditionnellement le leur.

Ces “outrances” ouvrières n’ont pas à nous surprendre. Même s’il a exagéré en créant de toutes pièces un prolétariat imaginaire, Daniel Guérin a montré que les “bras nus” présentaient des revendications alors beaucoup plus loin que la révolution bourgeoise de 1789/1815 ne le voulait. On n’en conclut pas pour autant que la révolution française est une révolution prolétarienne qui a dégénéré !

Nous reviendrons sur ce point à plusieurs reprises.

Mais très vite les premiers problèmes se posent : ce sont ceux de l’accumulation primitive. Une place nouvelle joue le rôle de direction de l’économie : la bureaucratie. C’est dans le contexte mondial, et local, le prolétariat noyé dans la masse paysanne est incapable de réaliser ce monstrueux accouplement : l’accumulation primitive socialiste.

On peut contester l’affirmation que l’accumulation primitive doive être réalisée par la bureaucratie et non par exemple par une bourgeoisie de type libéral classique. Nous devons donc examiner cette objection. Dans un article de la revue de Sciences Financières (Jui/Sept. 1958), M. Luc Bourcier de Carbon publie une étude intitulée : “obstacle à la croissance et organisation des marchés en pays sous-développés fermait la parenthèse. Tout est envisagé sous un angle de vue économique aux capitalistes classiques. Pour lui le développement capitaliste des pays européens était favorisé “par l’existence d’un capitalisme commercial et financier déjà vigoureux, par une large pratique de l’économie de marché mû par le calcul économique et le comportement rationnel du producteur comme du consommateur, un sens de l’épargne du travail poussant à l’accumulation du capital, l’amélioration des moyens de transport incitant à l’esprit d’entreprise, enfin une évolution agricole conforme aux besoins de la croissance industrielle… concours de circonstances favorables dont ne bénéficient pas en tous points les pays sous-développés actuels”…

Parmi les facteurs de blocage il souligne comme nous l’avons fait “le jeu des marchés internationaux qui… ont longtemps maintenu le taux de croissance locale un taux incertain… ne laissent aux pays sous-développés qu’une part mineure dans le partage du gain”. “Le producteur de matières premières isolées, démunis de réserves financières n’est guère en mesure de défendre ses positions dans le débat qui l’oppose aux acheteurs puis aux fournisseurs étrangers… cet état de fait freine l’investissement dans le secteur défavorisé considéré”. Par ailleurs est toujours d’après B.d.C., “la construction des modèles utilisables pour l’action paraît très difficile” et le calcul économique classique impossible. Les pays sous-développés valent une “planification qui se propose comme critère d’efficacité la maximation du rendement social à laquelle est assujetti le programme de la mise en valeur”. “Les interventions de l’État se multiplient avec vigueur du côté de l’offre des capitaux”. L’action de l’État et la coopération avec le secteur privé amène des atténuations notables aux difficultés du calcul économique. B.d.C. constate que l’entrepreneur “schumpéterien” n’a aucun avenir de saper se développer, à l’absence des conditions favorables cités plus haut”. “La solidarité quasi religieuse du groupe social exclu l’idée de compétition et soutient au contraire le principe d’autorité”. Dans l’organisation même du marché du travail en se heurtent aux mêmes difficultés et B.d.C. va jusqu’à approuver Sékou Touré de s’être prononcé pour la restauration du travail forcé. Par la suite B.d.C. envisage longuement de quelle manière on doit agir pour favoriser tel ou tel investissement, sans exagérer l’intervention de l’État tout en gardant une place importante au secteur privé : la seule question qui se pose est : Comment faire pour que tout en intervenant puissamment l’État “s’abstienne de donner à l’évolution économique à caractère de socialisation systématique”. Nous n’avons cité cet article que pour montrer qu’aux yeux des capitalistes occidentaux le seul désir est d’éviter une trop forte action de l’État dans l’économie nationale dans l’économie des pays sous-développés. Même si l’on l’assortit de considérations morales sur le niveau de vie comme le fait B.d.C. on sent le désir d’éviter la sécession brutale des pays sous-développés, de leur ménager une entrée progressive dans le concert de la concurrence internationale, de sauvegarder tant bien que mal certains privilèges coloniaux. Loin de ses préoccupations, nous pouvons ajouter à ce qu’il y a d’exact dans cette analyse une vue plus proprement politique et sociale, que nous axons sur le changement même de structures de la société. Pour nous la transformation économique et industrielle ne peut aller plus loin sans une transformation concomitante des classes sociales et ne sombre pas dans cette espèce de paternalisme bêtifiant que prône B.d.C.. La classe nouvelle qui apparaissait, nous l’avons dit, la bureaucratie et nous allons en observer l’action.

Pour asseoir sa domination la bureaucratie utilisera ces organes propres de lutte. Son intelligentsia est en général groupé dans la partie politique sévèrement contrôlée par l’organe central puissant, image de la société de demain. Dans le contexte national, le “parti” est seul avoir une vision historique du développement, il est révolutionnaire et pas seulement révolté. Il se placera à la tête du mouvement soit par un coup d’Etat comme en Russie, soit en encadrant la paysannerie comme en Chine. Une fois au pouvoir la bureaucratie se lance dans l’industrialisation. Et la conçoit sous la forme de la planification centralisée. Désireuse de rassembler en ses mains l’ensemble de l’économie, elle créera un appareil d’État puissant, une police, renforcera encore l’emprise idéologique du parti. Nous voyons un bel exemple de bureaucratisation en Russie en 1918 et en Espagne de 1936, où, là, au nom du socialisme, ici du communisme libertaire, on centralisera, on nationalisa, on l’égalisa.

La création d’une infrastructure industrielle doit se faire indépendamment de l’étranger en général hostile, elle oblige à se tourner vers l’industrie lourde. Il y a là un problème qui n’a été que peu envisagé et auxquelles nous ne pouvons donner que des réponses fragmentaires. Il ne peut en effet exister dans un monde fermé des industries légères de transformation sans un arrière-plan d’industrie lourde. L’industrie lourde réalise la continuité logique de l’exploitation minière. Elle permet de transformer en contremaître, en chef de chantier, les ancien ouvrier de l’époque coloniale ainsi transformée, intégrés au système sous forme de bureaucrates inférieurs (stakhanovistes, autres activistes), de faire entrer dans le processus de production les paysans transformés en ouvrier. Ce point de vue est renforcé si l’on remarque également l’accent mis sur les travaux publics (routes, barrages, etc.) qui en plus de leur rôle économique facilitent grandement la pénétration politique et idéologique. Concurremment doit se développer le réaménagement de la condition paysanne. Les agriculteurs se sont peu enclins à participer à l’accumulation primitive lorsqu’ils viennent de se libérer des conditions féodales. Au fur et à mesure que se développe le système, les paysans freinent les livraisons des produits agricoles (phénomène des ciseaux) s’oppose à la transformation du pays. Leur caractère de petits propriétaires ne peut subsister longtemps à côté de la centralisation extrême de la bureaucratie. Après quelques périodes du style NEP on se lance dans la “collectivisation” agraire, les communes agricoles, euphémisme qui recouvre comme le souligne Fejtö, la concentration du capital. Vaste réservoir de main-d’œuvre inemployée, le paysannat doit être transformé amputé d’une grande partie de ses membres, qui deviennent des ouvriers, sont transformés en esclaves des camps de travail forcé, ou liquidés quand ils sont par trop résistants.

Ainsi se développe l’accumulation primitive. On n’insistera jamais assez sur son côté inhumain, terrible, sanglant. La bureaucratie fait avancer son ordre nouveau pataugeant dans la boue et le sang. De ce point de vue l’accumulation bureaucrate ressemble fort à ses grandes sœurs d’Europe et d’Amérique décrites par Buret. En Angleterre des milliers de paysans chassés par la famine durent se transformer en ouvrier, tandis que des lois draconiennes étaient éditées qui favorisaient ouvertement les capitalistes naissants en leur fournissant leur troupeau de travailleur humain.

L’accumulation en Angleterre était “libérale” ici elle est autoritaire et s’appuie sur son organe de coercition : l’État.

L’accumulation primitive “libérale” ne s’est pas, elle non plus, faite sans heurts, de nombreuses entreprises périclitaient, le marché jouait le rôle suprême de régulateur. Il sanctionnait les réussites et les échecs. Tel qu’il était à la tête d’une entreprise pouvait s’en trouver frustré le lendemain. Dans le monde bureaucrate le marché classique a disparu, ce rôle tenu par le plan auquel tout doit être subordonné quoi là on éliminait les entrepreneurs malhabiles, ici on fusille en les accusant de sabotage et directeur d’usine incapables ou réputées telles, là les crises ministérielles sanctionnaient la victoire de tel ou tel changement d’orientation dans le développement de la classe dominante ici. Tel qui était la veille ministre des affaires étrangères se réveille ambassadeur dans une obscure république, tel autre qui était un bureaucrate influent se transformant en espion et va faire fortune aux États-Unis avec un best-seller.

Dans l’article de P. Brune que nous avons cité, l’auteur dit que l’accumulation primitive réalisée par la bureaucratie chinoise est coûteuse, des milliards sont investis dans la construction de bureaux ou dans d’autres “erreurs” à ses yeux. Pour lui chez qui semble demeurer un soupçon de la théorie trotskito-chaulieusarde de la dégénérescence d’une révolution prolétarienne, une telle situation paraît monstrueuse (il ne va pas cependant jusqu’à donner des conseils de gestion à la bureaucratie comme la gauche française passe son temps à le faire pour son capitalisme national), c’est qu’il oublie que la nouvelle classe s’installe solidement et que ses bureaux sont la preuve même de son existence.

Il serait cependant aussi néfaste et sclérosant pour nos conceptions de ne voir ces côtés effroyables de la bureaucratie que de les nier en bloc comme le font certains de nos “criptos”. La création de la production industrielle étendue à de nouvelles populations (URSS et Chine égale un tiers du monde) entraîne les hommes dans un nouvel ordre social et modifie totalement leur horizon. Il n’y aura pas grand-chose de commun entre l’ouvrier chinois des futurs grands combinats et le paysan du culte des morts. Sorti de son horizon borné à sa famille ou à son village, il appelle une vision littéralement planétaire. Ce changement de mentalité si profond qu’il en a désarçonné les tenants de la Chine millénaire immuable comme on peut le voir dans les articles de R. Guillain. De ce point de vue on peut considérer comme un “progrès” ce qui correspond à un élargissement des conceptions des hommes. Nous devons remarquer également, et ceci rejoint ce que nous disions au début de cet article, que le calcul économique se développe que le temps de travail social moyen se créée, qu’en un mot la société fournit les possibilités que nous avions reconnues au capitalisme et en particulier qu’elle développe le prolétariat.

Dans les oppositions internes au régime nous pouvons remarquer des phénomènes prometteurs. Nous n’irons pas à aller chercher dans les oppositions paysannes dont nous avons parlé (quoiqu’il soit intéressant de remarquer que les vastes colonies de fourmis que sont les communes chinoises ont créé une race de paysans nouvelles qui dort le matin indifférente au retard de la moisson et qu’il faut faire lever à coup de sifflet, trompette, voire de bâton), mais dans les oppositions ouvrières. Les désirs de celles-ci sont peut-être vagues ; dans une situation favorable, comme à Budapest, ils se traduisent par une sorte de Commune qui montre que les ouvriers veulent une situation plus aisée, désir qui ressortit à l’idéologie social-démocrate classique, ils peuvent se cristalliser dans les explosions à caractère plus franchement socialiste comme à Berlin-Est. (On trouve également un écho très affaibli en Chine où selon P. Brune, pendant la campagne des Cent fleurs on est allé chercher des mots d’ordre dans les “vieilleries anarchistes”). Dans tout mouvement humain peuvent coexister des aspects socialistes et des aspects réactionnaires, les premiers ne pouvant que dans les circonstances favorables comme par exemple l’extension du mouvement à toute la planète.

Beno Sarel et Daniel Guérin vont même jusqu’à conclure que les ouvriers du bloc russo-chinois, qui ont fait l’expérience de la bureaucratie, sont idéologiquement plus proches de la révolution socialiste, que ceux de l’Occident.

La classe dirigeante pour s’opposer à ces mouvements internes, ces contradictions non contradictoires comme les appelle Mao, a recours aux méthodes classiques ; coercition et réformisme.

Dans la première période de l’accumulation primitive c’est surtout la première qui est utilisée sous le nom de terreur révolutionnaire, mais dès que la domination bureaucrate est plus solidement assise elle se servira de l’armée réformiste classique. La déstalinisation, le Gomulkisme, la campagne des Cent fleurs en sont un exemple.

L’idéologie nationaliste qui dans la période révolutionnaire avait servi de ciment à la lutte contre l’étranger et l’ancien ordre des choses, devient maintenant l’instrument de maintien de la société. Ce phénomène est classique. On a fait bien souvent remarquée que l’accent mis par Marx sur la nécessité de développer les forces productives permettait d’utiliser à bon compte la théorie marxiste pour justifier au nom de ce développement, les “oublis” de l’idéal socialiste. On a pu montrer également qu’ainsi comprise la “théorie marxiste” s’appliquait particulièrement bien à la Russie (Cf. Living Marxism, mars 1938, Paul Mattick : Rosa Luxembourg contre Lénine). La théorie léninienne de l’État est particulièrement bien adaptée au cas des pays arriérés. Lénine voyait en effet le socialisme sous la forme des Soviets plus l’électrification, l’accent étant bien entendu mis sur cette dernière. Khrouchtchev ne se fait pas faute de se référer à ces théories, il va même jusqu’à resservir certaines “tarte à la crème” du socialisme utopique comme par exemple la nécessité de faire disparaître la différence entre le travail manuel et intellectuel, la question de la démocratie directe, la décentralisation. Peu importe s’ils dénaturent l’esprit de la théorie marxienne ou de ces précurseurs utopiques, il sait en tout cas dégager le côté mystificateur et c’est cela qui importe.

De même que le parti radical français fait appel constamment aux immortels principes de 1789 la bureaucratie fera appel à l’idéologie de la révolution nationale. On comparera le niveau actuel à celui d’avant la révolution, le jeune bureaucrate pourra comparer son niveau de vie à celui de son père d’autrefois, etc.

La doctrine Wilsono-léninienne du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la lutte contre l’impérialisme, la solidarité avec les peuples coloniaux autant de mots d’ordres qui veulent entretenir dans les masses la croyance que ce socialisme dont on parle tant et que l’on construit quotidiennement n’est irréalisable que par suite d’événements extérieurs indépendants de la volonté des dirigeants.

Sans déterminer définitivement si les masses sont dupes de ces paroles on pourra remarquer en tout cas qu’elles suffisent à rassurer quelques intellectuels du type Sartre ou Péju quand leur conscience les démange un peu trop.

Il n’y a pas cependant de bon réformisme sans organes de coercition et de même que J. Moch faisait matraquer les ouvriers français, “la mort dans l’âme”, imitant en cela ses prédécesseurs Lénine et Trotsky à Crontstadt, on passe à la répression brutale quand besoin est (Berlin, Budapest, etc.). La GPU et ses succédanés ne disparaissent pas pour autant.

Il n’y a pas de bonne idéologie nationaliste sans “ennemi héréditaire” on entretiendra donc quelques abcès de fixation de type Berlin ou Taïpeh qui justifieront le maintien sous les drapeaux d’une force armée considérable, qui, outre le rôle qu’elle joue dans la consommation de la production, peut servir intervenir plus directement pour “maintenir l’ordre” intérieur, comme à Budapest tandis que les pays occidentaux versent des larmes de crocodile sur le sort des malheureux hongrois.

On pourrait s’étendre à l’infini sur le rôle mystificateur de l’idéologie nationaliste marxiste, on pourra en trouver un traitement plus complet dans les articles de Cousin ou de Mattick que nous avons cités. J’espère cependant que nous avons montré suffisamment aux camarades que nous ne les soutenons en aucune façon, nécessaire au point de vue de la bureaucratie et n’ont rien à voir avec le socialisme et doivent être combattu avec les dernières conséquences, et sous prétexte qu’elles sont détestables il ne faut pas se voiler la face devant les réalités qu’elle fabrique. Nous reviendrons sur ce point ultérieurement.

À partir du schéma précédent qui ne saurait être ni complet ni totalement exact dans tous ses détails, nous pouvons esquisser une caractérisation des mouvements nationaux du XXe siècle.

Un tel mouvement n’a de chances d’amener une transformation du pays, qui, nous espérons avoir montré, est inscrite dans le devenir historique, que s’il est radical. Nous pourrions ainsi classer ces mouvements selon leur degré de radicalisation voire de bolchevisation au sens large du terme. On pourrait nous reprocher de ne voir ce développement que par la bolchevisation intégrale des pays sous-développés, ce serait supposer une position théorique trop rigide. Certaines tendances peuvent aller à l’encontre de la bolchevisation totale, mais il y a un niveau minimal de bolchevisation qui ne saurait être dépassé. L’État et par conséquent la bureaucratie doive jouer un rôle prépondérant dans le développement. Qu’ici cette domination se fasse au nom du marxisme ici du panarabisme peu importe, ce qui est essentiel c’est de déterminer les infrastructures économiques ou sociales, communes à tous les pays sous-développés et qui nous éclaire sur le sens profond des idéologies mises en avant.

Dans tous les cas un mouvement nationaliste conscient doit dans sa première phase envisager la réforme (on notera ce propos combien la tactique léniniennes qui consistent à faire unir contre le tsarisme paysans et ouvriers est bien dans la logique des pays arriérés). L’Inde ou l’Egypte de Gamal-abd-el-Nasser (le parfait esclave du Victorieux) n’avancent guère sur le chemin de l’industrialisation tant qu’elles ne se seront pas attaquées sérieusement à ce problème. Le FLN, par contre, dont Laborde dans “Soubarbe” a montré la transformation de mouvement de chômeurs des villes en mouvement de paysans sans terres, est davantage dans le sens historique, etc.

4 – Problème de la classe ouvrière des pays industriels

Le capitalisme créée une nouvelle classe qui devra prendre en main la gestion de la société : c’est le prolétariat. Nous devons maintenant, et à la lumière de ce qui précède, envisager la situation de la classe ouvrière.

Le phénomène apparent de cet après-guerre, celui qui nous frappe immédiatement, c’est l’absence de réaction de la classe. Elle est en léthargie. Si on applique à la lettre le mot de Marx : le prolétariat est révolutionnaire ou n’est pas, le prolétariat n’existe pas.

D’où vient cette situation désastreuse ? Tenter de l’expliquer revient à faire toute l’histoire critique du mouvement ouvrier. Nous ne pouvons ici que l’esquisser et nous demandons l’indulgence des camarades pour les simplifications qui vont en résulter.

Dans la période de l’accumulation primitive libérale où l’économie de marché jouait le rôle dominant, les crises, les calamités diverses, le chômage apparaissaient comme liés directement au caractère “anarchique” désordonné de la production. C’est surtout sur l’absurdité du système, plus que sur l’exploitation que les “scientifiques” mettaient l’accent. Il était normal que dans ces conditions les théoriciens conçussent le socialisme, la fin du capitalisme comme la rationalisation de la société. Si on faisait disparaître les absurdités, les travaux improductifs, le socialisme devrait s’en suivre de lui-même.

Pour Proudhon par exemple la suppression de la propriété privée suffirait à détruire cet état de fait. Marx eut beau jeu de montrer que la propriété privée était une étape du développement capitaliste, que la société par actions où la propriété classique a disparu était une forme comme idéale du capitalisme, que la concentration du capital qui ferait disparaître la petite propriété était inexorable. Marx pulvérisa également la conception économiste de Proudhon en montrant que la destruction du capitalisme ne pouvait que s’accompagner que de la prise du pouvoir politique par la classe nouvelle : le prolétariat.

Mais les conceptions marxiennes et marxistes du socialisme restaient marquées par ce désir de rationalisation que nous avons signalé et par celui de la destruction de la propriété, c’est pourquoi ils ne pouvaient imaginer la rationalisation du procès économique par la nationalisation, la prise en charge par l’Etat (cf. “Le Manifeste”).

Le caractère socialiste de ces mesures était assuré par le fait que le prolétariat devenait la classe dominante. Marx et surtout Lénine ne se sont pas faits faute de prôner cette solution, le socialisme était contenu dans le terme vague de dictature du prolétariat et dans la rationalisation de la production. Pour les tenants de cette idéologie marxiste qui appuyaient vigoureusement la doctrine marxienne que l’État est l’organe de coercition de la classe dominante, la tactique socialiste était de s’emparer de l’État puisque celui-ci deviendrait immédiatement alors l’organe de domination du prolétariat incarné par son parti. Dès que l’installation du règne nouveau serait terminée l’État se devait de dépérir ne laissant la place qu’à l’organisme centralisateur organisateur de toutes choses. Mais la praxis est exigeante et pour que “l’État prolétarien” puisse asseoir sa domination il faut lui fournir les instruments de sa puissance, les pouvoirs nécessaires. Il ne devient plus alors apparent que dans ces conditions l’État formé se laisse dépérir quand il possède à sa tête et dans ses flancs une armée de bureaucrates, puissante, dotée de tous les pouvoirs et par conséquent tous les privilèges.

On a pu soutenir qu’une telle idéologie est en fait celle des techniciens, des ingénieurs qui voient la rationalisation sur le modèle militaire, et dans la nationalisation la disparition de la contrainte exercée par les actionnaires qui pour raisons de rentabilité entravent le développement technique ou freinent certaines recherches jugées inutiles. Cette idéologie qui est fortement répandue en Russie est en fait celle de la bureaucratie, surtout quand elle atteint sa forme achevée comme chez Vladimir Illitch.

Quoi qu’il en soit, l’idée du socialisme universellement répandu de nos jours reste celle de la suppression de la propriété privée par l’étatisation, la direction de l’économie par un pouvoir central puissant. Avec de telles conceptions, mélange de Proudhon et de Marx, les social-démocrates ne pensaient qu’à une chose s’emparer de l’État, seules les méthodes préconisées différaient. Pour la social-démocratie occidentale d’ailleurs encouragée dans cette voie par le vieil Engels, cette conquête devait se faire pacifiquement par l’obtention de la majorité parlementaire. Pour les social-démocrates russes, talonnés par les conditions des pays arriérés, cette conquête devait être violente, se gagner dans la rue par des méthodes révolutionnaires.

Cette idéologie trouvait cependant une opposition dans maint secteur de la société ou des révolutionnaires.

La petite bourgeoisie ne voyait pas d’un très bon œil la suppression de la propriété privée qu’elle se fasse par le canal de la cartellisation ou par celui de la nationalisation. Dans les deux cas artisans, petits entrepreneurs, etc. réagirent avec vigueur et non sans succès contre la concentration quelque soit sa forme. (Un des effets des crises économiques n’est-il pas de détruire cette opposition à un moment et de rétablir la domination du capital sur certains secteurs de l’économie : le capitalisme progresse aussi bien dans ses défaites que dans ses succès). Les réformistes (Bernstein en tête) voulait gagner cette fraction de la société en mettant en veilleuse certaines positions trop radicales de la doctrine “socialiste” en essayant de se présenter comme défenseur de la liberté contre les trusts. La crise du réformisme n’eut pour résultat que de faire apparaître la décomposition interne de la social-démocratie des oppositions entre social-démocratie russe et social-démocratie occidentale, de montrer enfin que Rosa Luxembourg était incapable de se dégager de l’idéologie du parti. Il est tout à fait symptomatique que pour répondre aux réformistes elle se soit efforcée de découvrir une “erreur” dans l’œuvre de Marx, au lieu de s’attaquer aux prodromes de décomposition du parti. (Elle devait d’ailleurs tirer dans son ouvrage les conclusions au caractère révolutionnaire tranchant heureusement sur celui des œuvres de Lénine).

À l’opposé les anarchistes, hostiles par principe à celui de l’autorité, considéré comme source de tout le mal, critiquaient violemment Marx et la théorie marxiste. Bakounine qui avait beaucoup milité et dont on peut dire qu’il avait du nez, sentait très confusément que là n’était pas la voie du socialisme. Il se sépara des marxistes sur la question de l’organisation, et sa critique resta brouillonne et fumeuse tout comme l’étaient ses idées de paysan russe opposé au pouvoir central tsariste. Même chez Domela Nieuwenhuis dont la critique est étayée et convaincante et qui a prévu (et non prophétisé) le développement actuel du socialisme autoritaire, les vues positives sur le socialisme sont absentes et, de ce point de vue, le lecteur reste sur sa faim.

Cette absence de réflexion sur les problèmes fondamentaux du socialisme devait avoir une incidence catastrophique sur les mouvements révolutionnaires qui éclataient au début du siècle. Englués dans leur conception les dirigeants, même sincères, firent tout ce qu’ils purent pour éviter une prise de conscience par les masses. Ils se montrèrent tels qu’ils étaient réellement c’est-à-dire des bureaucrates se servant des masses pour leur domination.

Mais la première indication de réponse devait être fournie par la classe elle-même, lors de la Commune. Sans doute ces tentatives étaient-elle brouillonnes, confuses, timides, mais elle montrait déjà que la théorie marxiste était à rejeter. Marx lui-même, qui désirait sincèrement la révolution prolétarienne ne s’y trompa pas et alors que peu auparavant il exhortait encore les ouvriers français à œuvrer pour établir la puissance française face à la Prusse, il abandonna pour un temps son schéma de la révolution permanente et malgré ses caractères fédéralistes et décentralisatoires opposés à sa doctrine ordinaire il soutint avec constance et vigueur l’action des communards. Mais dès que la tourmente fut passée, il revint à ses conceptions antérieures.

La révolution de 1917 en Russie et en Allemagne puis celle de 1936 en Espagne malgré leur caractère ambigu devaient dégager les tendances de la révolution socialiste et rejeter définitivement l’idéologie marxiste dans le camp des ennemis de la classe ouvrière ; les dirigeants ne devaient pas faire preuve des scrupules de Marx. Le mouvement des conseils, virtuellement gestionnaire, détruisait totalement l’idée du socialisme autoritaire, il faisait prévoir une réponse autre que celle brouillonne et confuse des anarchistes ; la conscience ouvrière se développait indépendamment et contre les révolutionnaires de profession, mais ne pouvait atteindre la pleine maturation. C’est à nous d’en dégager les traits essentiels, les aspects fondamentaux, d’en montrer les principes. Lors d’une nouvelle poussée révolutionnaire on permettrait ainsi une cristallisation plus rapide de la classe autour d’une idée plus juste du socialisme. L’idée classique que nous avons exposée est en effet de nos jours complètement dépassée et par le niveau des forces productives et par la forme qu’a prise la lutte de classe dans les périodes d’extrême radicalisation. Cette nouvelle conception, même négative, nous devons la dégager par une étude théorique basée sur le développement du mouvement ouvrier, ainsi nous appuierons nos conceptions sur le réel. Ce n’est pas du tout apporter la conscience à la classe du dehors, mais c’est jouer le rôle de catalyseur, si nos conceptions correspondent à celles qu’élabore la spontanéité des masses elles seront acceptées par elles, dans le cas inverse au contraire elles seront rejetées. Ici peuvent se fondre nos désirs d’être des révolutionnaires et notre foi en la spontanéité des masses. Nous sommes sûrs qu’avec le temps et le développement de la crise du capitalisme les masses secrèteront leur propre conception du socialisme, mais se dire révolutionnaire c’est vouloir accélérer le mouvement (et non en modifier le cours) et l’étude théorique des principes du socialisme nous est indispensable.

On peut se poser la question suivante : en supposant les masses victorieuses dans les pays avancés seraient-elles capable de mener de front la réalisation du socialisme et celui de la transformation des pays arriérés ? Cette question n’a pas beaucoup de sens aujourd’hui où nous voyons le développement des pays arriérés se faire sans que notre avis soit sollicité, et ceci nous permettra de revenir dans le sujet initial en montrant quel rôle joue la présence des pays arriérés dans le développement de la conscience ouvrière.

Les mouvements des conseils se sont en effet produits à des périodes où le capitalisme subissait des troubles et des soubresauts violents. Depuis la fin de la dernière guerre le capitalisme a repris un essor nouveau. Une sorte de rationalisation de la production, du marché, la destruction systématique des richesses par l’intermédiaire des armements et autres voyage dans la lune, ont rendu la marche du système moins chaotique. Les crises sont plus espacées et plus adoucies. L’intervention de l’État dans l’économie a créé une sorte de stabilisation. En Occident ceci a eu pour effet la disparition du prolétariat en tant que classe en soi, pour soi. Dans les périodes d’expansion du capitalisme la classe ouvrière est liée à celui-ci par l’espoir de l’amélioration du niveau de vie quotidienne qui accompagnera l’augmentation de la productivité, par l’espoir de la promotion sociale par accession au poste bureaucratique plus élevé (il y a toujours dans les usines un ou deux bureaucrates sortis du rang, objet de la haine envieuse des autres ouvriers). Ceux qui ne réussissent pas développent ces sentiments de culpabilité, ces complexes d’infériorité, ce fatalisme si commun aujourd’hui et qui s’exprime par cette phrase : “nous on est toujours couillonnés”.

Sans doute syndicats, partis et toute la sanie des luttes politiques passées sont-elles pour beaucoup dans le développement de cette mentalité mais le résultat en est que l’ouvrier n’a qu’une idée : exploiter les autres. L’union harmonieuse de tous les prolétaires de tous les pays pour gagner un monde nouveau est bien loin des préoccupations ouvrières. Si on a la chance de posséder un lumpenprolétariat alors le prolétaire “supérieur” s’ancrera encore plus dans le système. Nègres aux États-Unis, Jamaïcains en Angleterre, Nord-africains en France jouent ce rôle et sont maintenus dans un état de semi esclavage, le but étant encore mieux atteint quand cette infériorité de fait s’accompagne de l’infériorité de droit qui s’attache au “races inférieures” ou aux “étrangers”.

Dans de telles conditions il ne faut pas s’étonner si la classe ouvrière se solidarise avec sa bourgeoisie nationale dans les luttes coloniales. Dans le cas particulier de la France, les ouvriers sentent implicitement que la guerre maintient un niveau d’activité économique élevé, que 400 000 soldats hors de France suppriment autant de concurrents sur le marché du travail. Dans tout cela on voit que la classe ouvrière refuse de se solidariser avec les bureaucraties naissantes des pays arriérés comme l’exhortent les fanatiques de la révolution permanente mais non parce qu’elle sait qu’elle n’a pas à soutenir ces bureaucraties mais parce qu’elle est solidaire de sa bourgeoisie pour exploiter les pays coloniaux. En ce sens l’existence des pays arriérés est un frein puissant à la prise de conscience de la classe.

Dans tous les cas, le socialisme n’a lui-même plus aucun sens aux yeux des ouvriers, si on le confond avec le socialisme autoritaire russe il ne semble guère présenter d’attraits, s’il s’agit d’un “véritable socialisme”, on est incompris tant il est regardé comme utopique. La lutte se borne au jour le jour pour la défense de privilèges qui en des temps singulièrement plus violents et qui sont oubliés et même inconnus des jeunes.

En Russie au contraire cette apathie est remplacée par le réformisme combattant. Les conditions sont différentes en ce sens que le prolétariat est maintenu en place par une bureaucratie qui termine accumulation primitive. L’idéologie nationaliste, celle de la lutte contre l’impérialisme, pour la libération des peuples coloniaux, sont les armes communément utilisées par la classe dirigeante (nous avons montré que des impératifs économiques guident aussi cette idéologie). Il est très symptomatique que l’on soit amené à faire appel à toute cette artillerie et ceux-ci peuvent éclairer les opinions de Guérin et Sarel.

En Occident tout au contraire la position ouvrière peut être résumée dans cette expression vulgaire bien française : “nous on s’en fout !”.

5 – La position des théoriciens prolétaires

Nous avons montré ci-avant qu’il y avait des caractères positifs dans les mouvements nationalistes des pays arriérés : à savoir le développement des forces productives. Il n’en faut cependant pas conclure d’une manière lénino-trotskyste que l’on doit soutenir ces mouvements. La théorie de la révolution permanente, dans son premier stade (c’est-à-dire chez Marx et Engels) prônait le soutien de la bourgeoisie par le prolétariat dans sa lutte contre la féodalité. Au cours de cette lutte devait se produire le dépassement des buts de la bourgeoisie et la proclamation du socialisme conçu comme couronnement de la révolution bourgeoise. L’idée centrale était que la bourgeoisie ne pouvait se maintenir au pouvoir longtemps déchirée qu’elle était par ses propres contradictions et qu’elle devait laisser place à sa propre négation.

Dans son deuxième stade (trotskiste-léniniste) cette théorie se présente de façon légèrement modifiée en ce sens qu’elle continue d’englober le premier aspect mais en même temps elle suppose que du fait même que l’exploitation impérialiste est mise à bas ce n’est pas un système capitaliste stable mais un système nouveau, contradictoire, instable, transitoire qui doit succéder au féodalisme et préluder au socialisme. De plus la théorie soutient que les pays arriérés forment le maillon le plus faible de l’exploitation capitaliste et que de sa destruction partira la révolution qui s’étendra au monde “occidental”. Cette idée repose sur les prémisses exactes que la classe ouvrière occidentale est amorphe car elle profite de l’exploitation coloniale.

Le premier état de la conception qui a déjà un siècle d’existence a également du plomb dans l’aile et l’on peut dire que l’histoire a tranché contre elle, car la bourgeoisie a prouvé qu’elle pouvait parfaitement se passer du prolétariat en tant que force politique dès que son pouvoir est suffisamment établi ; elle l’y associera cependant par le canal des institutions parlementaires ou réformistes mais uniquement pour donner un caractère plus “pacifique” à son exploitation.

Le deuxième état de la conception de la révolution permanente amène à soutenir les révolutions bureaucratiques. Celles-ci n’ont sans doute pas besoin d’une manière absolue de l’aide des théoriciens mais l’histoire a montré que là où ces théoriciens existaient l’avancement de la bureaucratie en était d’autant facilité. C’est en effet une chose que d’observer un combat entre deux puissances exploitrices d’en dégager les perspectives générales et de prévenir dans la mesure du possible la classe ouvrière d’y participer activement (défaitisme révolutionnaire) et une autre de pousser le prolétariat à s’associer au plus “progressiste” des deux antagonistes. Cette dernière conception a pour effet de doubler l’exploitation économique par l’exploitation politique de la classe ouvrière, d’accroître les pouvoirs matériels des classes exploiteuses, sans cesser en idéologie. Tous les efforts qui sont faits dans le cadre du marché capitaliste ne peuvent tendre qu’à l’aménagement de la force de travail et bénéficient essentiellement aux capitalistes. Il en va de même sur le plan politique.

Les efforts des révolutionnaires s’inscrivent dans une tout autre optique. La faillite des anciennes conceptions est avérée. Jusqu’ici les différentes critiques demeuraient dans des généralités vagues, souvent dangereuses, ne renonçant au principe d’autorité que pour y revenir sous forme de menées conspiratives (Bakounine) ou ne parvenant pas à se dégager du principe du parti (R. Luxemburg).

L’intégration des pays-sous-développés au système capitaliste pose de nouveaux problèmes. L’apparition d’un prolétariat jeune, fortement concentré, plus nombreux que le prolétariat russe et occidental nous oblige à ouvrir nos conceptions. Il devient nécessaire de penser le socialisme mais cette fois à l’échelle mondiale d’envisager ses problèmes ans les borner au cadre de l’Europe. Le mouvement des conseils préfigure la réponse à ces questions. Il faut en dégager le sens. La critique révolutionnaire est au-delà des antagonismes internes des sociétés bourgeoises, elle n’hésite pas à rejeter le passé transformé en idéologie, elle cherche enfin à définir les caractères du socialisme. Elle doit être collective, car elle est au-delà des capacités d’un seul homme, elle doit être internationale, car elle doit résoudre des problèmes étendus à l’ensemble du monde.

C’est l’apparition de cette critique, ce en fonction de quoi elle apparaît : la formation d’une constitution nouvelle de la classe qui confère à la doctrine marxiste de la révolution permanente, de la société transitoire, du parti politique ouvrier son caractère définitif d’idéologie mystificatrice. Jusqu’alors en effet, la critique révolutionnaire ne disposait que d’intuitions générales. Elle retardait sur l’évolution des forces productives (Owen, Proudhon, Bakounine) ou bien devenait un frein à la prise de conscience nouvelle (Marx). La tendance à la constitution du prolétariat en conseils de lutte virtuellement gestionnaire pose désormais la critique sous une forme réelle et par rapport au mouvement ouvrier réel non tel qu’il est dans la société capitaliste mais tel qu’il tend à se constituer lors de son action révolutionnaire.

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Source: Archivesautonomies.org