Mai 30, 2021
Par Dijoncter
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La smart city en fait rĂȘver certains. Les ingĂ©nieurs qui la convoitent parlent dorĂ©navant d’une « citoyennetĂ© augmentĂ©e Â». Mais loin d’apporter l’idĂ©al dĂ©mocratique tant promis, les dispositifs technologiques ne font que renforcer la surveillance de l’espace public.

La smart city en fait rĂȘver certains. Les ingĂ©nieurs qui la convoitent parlent dorĂ©navant d’une « citoyennetĂ© augmentĂ©e Â». Ce nouveau concept de la ville connectĂ©e et sĂ»re aspire Ă  ce que « les civic tech transforment le consommateur captĂ© en citoyen capteur Â». Cette citoyennetĂ© augmentĂ©e permettrait une plus grande dĂ©mocratie et ce, grĂące aux nouvelles technologies et Ă  leur injection dans l’amĂ©nagement urbain.

À travers cette obsession des industriels et des collectivitĂ©s territoriales, c’est l’informatisation de la ville toute entiĂšre qui est brandie – sa connectivitĂ©, la multiplication des capteurs, l’analyse massive des donnĂ©es – et qui permettrait une Ă©mancipation de la population. En rĂ©alitĂ©, il n’en est rien : les technologies sont imposĂ©es Ă  la population et celle-ci ne peut s’y opposer qu’à la marge.

L’un des arguments avancĂ©s pour justifier le dĂ©ploiement de smart cities est l’opportunitĂ© d’une plus grande implication des citoyens et citoyennes, par le biais de ces nouvelles technologies. Ce serait notamment Ă  travers les smartphones et autres capteurs que les habitants et habitantes auraient la possibilitĂ© de dialoguer numĂ©riquement avec la municipalitĂ©. C’est un des objectifs affichĂ©s de la mĂ©tropole dijonnaise, qui permettrait : « une gĂ©nĂ©ralisation du processus de dĂ©mocratie participative pour mieux impliquer les habitants dans la vie de la mĂ©tropole Â». Par exemple, Ă  travers une application qui autoriserait les habitantes Ă  ĂȘtre « actrices Â» de la ville en gĂ©olocalisant un dĂ©pĂŽt d’ordure sauvage. Ces Ă©lĂ©ments de langage font partie de l’impĂ©ratif dĂ©libĂ©ratif, c’est-Ă -dire la tendance observĂ©e dans les pratiques politiques de prise de dĂ©cision qui consiste Ă  ancrer sa lĂ©gitimitĂ© dans la dĂ©libĂ©ration et dans la rĂ©fĂ©rence Ă  une rĂ©flexion commune. Or, cette tendance Ă  justifier la pertinence d’un projet politique Ă  travers la “participation de la population” vise Ă  lĂ©gitimer ces projets sans jamais poser la question de leur pertinence.

La population, exclue du processus de décision

De fait, on ne demande pas l’avis des populations pour imposer ce genre de gadget technologique, de mĂȘme qu’on impose l’informatisation des villes. Cette mise en numĂ©rique des villes se caractĂ©rise par une multiplication des capteurs – camĂ©ras de vidĂ©osurveillance, indicateurs de la pollution de l’air, capteurs sur les poubelles, smartphones, lampadaires connectĂ©s etc -, par une collecte massive des donnĂ©es et par une automatisation de leur traitement. Pourtant il s’agit d’un choix politique, or les habitants et habitantes des villes n’ont pas leur mot Ă  dire sur le dĂ©ploiement de ce nouveau visage de l’ethos nĂ©olibĂ©ral.

Une participation contrainte

Si la population n’est pas conviĂ©e au processus de dĂ©cision sur le principe d’un dĂ©ploiement de dispositifs de surveillance en amont, elle est sommĂ©e de participer Ă  l’élaboration et la mise au point de ces dispositifs. Elle est Ă©galement attendue de maniĂšre active dans la production de la sĂ©curitĂ© urbaine numĂ©rique :

L’expĂ©rimentation : la population comme laboratoire

Lors de la mise en place de dispositifs de surveillance, la population est rĂ©guliĂšrement envisagĂ©e comme une matiĂšre premiĂšre, afin de tester les technologies et les nouveaux algorithmes. Et cela pour deux raisons apparentes :

– PremiĂšrement, c’est une ressource gratuite pour entraĂźner les algorithmes et pouvoir ensuite gĂ©nĂ©raliser la commercialisation dudit dispositif en France ou Ă  l’étranger. Ainsi, par exemple, la population de la ville de Suresnes s’est transformĂ©e en cobaye au profit de l’entreprise XXII, comme nous le montrons ici.

– DeuxiĂšmement, l’expĂ©rimentation permet d’habituer une population Ă  un dispositif ; cela permet d’en faciliter « l’acceptation Â» c’est-Ă -dire d’en faciliter la rĂ©ception sociale.

Ces deux aspects de l’expĂ©rimentation peuvent parfois se recouper ou bien former deux tendances distinctes avec des caractĂ©ristiques propres. Un des usages possibles permis par l’expĂ©rimentation est de tester l’acceptabilitĂ© d’une technologie tout en en faisant la promotion et de profiter des retombĂ©es qu’elle peut confĂ©rer. Par exemple, Ă  Nice, l’expĂ©rimentation de fĂ©vrier 2019 consistait, durant les trois jours du carnaval de la ville, Ă  utiliser la reconnaissance faciale pour identifier des personnes dans la foule. L’expĂ©rimentation avait Ă©tĂ© jugĂ©e conforme par la CNIL car le groupe de personnes sur lequel s’effectuait le traitement biomĂ©trique avait donnĂ© un consentement considĂ©rĂ© comme « libre Â» et « Ă©clairĂ© Â». Il s’agissait de faire la dĂ©monstration du fonctionnement de la reconnaissance faciale et de son utilisation en milieu urbain. Ici, en plus de l’effet de communication apportĂ©e par cette expĂ©rimentation, elle permet d’établir un prĂ©cĂ©dent : la reconnaissance faciale a Ă©tĂ© utilisĂ©e, a produit des donnĂ©es et n’a pas Ă©tĂ© massivement rejetĂ©e par la population.

À l’inverse, d’autres expĂ©rimentations visent Ă  amĂ©liorer des algorithmes et dispositifs sĂ©curitaires et ne cherchent pas Ă  ĂȘtre connu. C’est le cas du Lab’IA crĂ©Ă© Ă  la station de mĂ©tro ChĂątelet-les-halles Ă  Paris par la RATP, un laboratoire d’intelligence artificielle oĂč sont testĂ©es de nombreuses technologies dans la station de mĂ©tro la plus frĂ©quentĂ©e de France avec 750 000 visiteurs par jour. Le rapport de l’Institut Paris RĂ©gion nous apprend que depuis 2017, la rĂ©gie des transports a conclu des partenariats avec plusieurs entreprises (dont ThalĂšs, Axone System et plus rĂ©cemment, la sociĂ©tĂ© Datakalab sur la dĂ©tection de port de masque) pour tester des algorithmes de maraudage, de dĂ©tection de comportements suspects, d’abandon de colis. Mais du fait de l’anciennetĂ© du parc de vidĂ©osurveillance de la RATP (qui n’est pas dotĂ© de camĂ©ras HD), les algorithmes donnaient trop de faux-positifs. Par exemple, en attendant leur train, les voyageurs crĂ©aient de trop nombreuses alertes, car ils Ă©taient dĂ©tectĂ©s par l’algorithme de « maraudage Â», qui s’enclenche au bout de 300 secondes d’immobilitĂ©. Ce Lab’IA de la RAPT Ă  ChĂątelet est un bon exemple d’expĂ©rimentations oĂč la population est vue comme un laboratoire pour tenter de « valoriser Â» son rĂ©seau de camĂ©ras et permettre Ă  des entreprises d’amĂ©liorer leurs algorithmes sur des voyageurs. Ce type d’expĂ©rimentation ne gagne pas forcĂ©ment Ă  ĂȘtre publicisĂ©.

Ainsi les expĂ©rimentations peuvent avoir plusieurs usages, que ce soit pour tenter de crĂ©er l’acceptabilitĂ© de ces dispositifs, pour amĂ©liorer les technologies ou encore parer Ă  leur illĂ©galitĂ©. Lorsque la population participe, c’est la plupart du temps malgrĂ© elle. Mais dans certain cas, sa participation est attendue :

La population, une coproductrice attendue de la surveillance urbaine numérique

Dans certains cas particuliers, la participation de la population est attendue et mĂȘme souhaitĂ©e par les acteurs dĂ©veloppant les smart cities. Ainsi Ă  Nice, au dĂ©but de l’annĂ©e 2018, la municipalitĂ© voulait mettre en place une application dite citoyenne « Reporty Â» qui permettait de faire des appels vidĂ©os avec la police tout en se gĂ©olocalisant et se filmant en temps rĂ©el pour dĂ©noncer des « incivilitĂ©s Â». Une camionnette qui dĂ©charge de l’électromĂ©nager sur la voie publique, un maraudeur qui lorgne sur une voiture ou encore un cycliste renversĂ© furent citĂ©s comme exemples par le maire de Nice, Christian Estrosi lors de la mise en place expĂ©rimentale de cette application (auprĂšs de 2000 utilisateurs). Il affirme Ă©galement : « Chacun d’entre nous doit devenir un citoyen engagĂ© acteur de sa propre sĂ©curitĂ©, et donc de la sĂ©curitĂ© collective Â». Finalement, Reporty fut Ă©pinglĂ©e par la CNIL, le dispositif Ă©tant disproportionnĂ© entre l’atteinte Ă  la vie privĂ©e (collecte et enregistrement immĂ©diat de donnĂ©es biomĂ©triques (voix, visage)) et l’objectif escomptĂ©.

C’est ce que Vannessa Codaccioni nomme “sociĂ©tĂ© de vigilance” pour parler de la tendance Ă  l’autosurveillance et Ă  la dĂ©lation qui s’institutionnalise.

Ainsi, les autoritĂ©s s’attendent Ă  ce que la population participe et contribue activement Ă  la construction de la sĂ©curitĂ© urbaine numĂ©rique. Guillaume Faburel : la population entiĂšre peut ĂȘtre envisagĂ©e comme capteurs, grĂące aux technologies embarquĂ©es (smartphone). La population peut ĂȘtre actrice de sa propre surveillance « Depuis son smartphone, le citoyen pourra, dans un second temps, signaler un problĂšme sur la voie publique (Ă©clairage en panne, mur taguĂ©, sac poubelle sur le trottoir,
), gĂ©rer ses demandes administratives ou encore optimiser ses dĂ©placements dans la mĂ©tropole. Â» toujours selon la mĂ©tropole dijonnaise.

Ici la population d’une ville est l’objet des mesures de surveillance urbaine et en mĂȘme temps considĂ©rĂ©e comme coproductrice de cette sĂ©curitĂ© : le citoyen est envisagĂ© comme partenaire et acteur de cette surveillance.

Conclusion

La smart city et l’informatisation qu’elle amĂšne cache son dĂ©ploiement dans nos vies et villes Ă  travers le mythe de la participation. Or, comme on l’a vu, celle-ci est circonscrite : les habitant.es ne peuvent participer au gouvernement de la ville qu’en faisant office de nouveaux capteurs d’information. En ce sens, la ville connectĂ©e et intelligente n’apporte pas l’idĂ©al dĂ©mocratique tant promis par les autoritĂ©s. Les dispositifs technologiques dĂ©ployĂ©s renforcent la surveillance de l’espace public car ils sont porteurs de normes et de vision du monde de leur promoteurs.




Source: Dijoncter.info