Janvier 11, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Publié dans “Solidaridad Obrera”, le journal de la CNT de Catalogne et des Baléares. 16.12.2020
Quand nos camarades de la CNT remettent les pendules à l’heure de l’anarchisme. NdT.

SECRÉTAIRE D’ACTION CRIMINELLE
Le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) a été fondé le 27 novembre 1978 dans un petit village de la région de Diyarbakir, en Turquie. Son leader, Abdullah Öcalan, qui avait travaillé comme fonctionnaire, s’inscrivit à la Faculté de Sciences Politiques de l’Université d’Ankara, où il entra en contact avec le mouvement étudiant. C’est au sein de ce mouvement, que l’identité kurde commença à être revendiquée et l’idée d’une lutte de libération nationale défendue, avec pour objectif ultime l’autodétermination du peuple kurde. Ce fut justement un groupe de jeunes Kurdes et Turcs, menés par Öcalan, qui créa le PKK. Ce parti se déclarait alors marxiste-léniniste, et embrassait le nationalisme kurde. Son principal réservoir d’adhésion était paysan, et non le prolétariat, à peine existant. Il devait être interdit après le coup d’État de l’armée turque en 1980 et beaucoup de ses membres emprisonnés par la junte militaire. Ils prirent la voie de la lutte armée dans la clandestinité. Öcalan fut arrêté début 1999 à l’Ambassade grecque du Kenya par le Mossad israélien et remis aux services secrets turcs (Service d’Intelligence Militaire Turque MIT). Condamné à la perpétuité, accusé d’appartenance à un groupe terroriste, il est enfermé depuis dans l’île-prison turque d’Imrali.

Au cours des années 90, le PKK avait connu un virage idéologique qui aboutit au VII Congrès Extraordinaire, à dater duquel fut élaboré le programme politique pour l’année 2000 ” Le devoir de la transition démocratique” [note] . Malgré tout, il n’est pas vraiment crédible que, du jour au lendemain, un parti hiérarchisé typiquement sur le mode stalinien, embrasse le municipalisme libertaire de Murray Bookchin. C’est en prison qu’Öcalan a fini par définir la nouvelle idéologie officielle du PKK, laquelle prit le nom de Confédéralisme Démocratique [note] . En mai 2005, fut fondée en Turquie la Confédération des Peuples du Kurdistan (KCK) pour diffuser -et mettre en pratique- cette doctrine. On y trouve depuis des organisations civiles jusqu’à des partis comme le PKK ou ses homologues dans d’autres régions hors Turquie comme le Parti de l’Union Démocratique (PYD). Ce n’est, néanmoins, qu’en Syrie, que le Confédéralisme Démocratique serait mis en pratique. C’est là qu’en juillet 2012, dans le contexte de la guerre en Syrie, que commence le processus connu comme “Révolution du Rojava”. On est allé jusqu’à qualifier ce processus de “révolution anarchiste” et des théoriciens comme David Graeber ont contribué à une telle confusion. Nous voulons, dans cet article, aider à éclaircir quelques questions et à démentir ce mythe.

LE CONFÉDÉRALISME DÉMOCRATIQUE, UN PROJET POLITIQUE SOCIAL-DÉMOCRATE
Dans son écrit “Confédéralisme Démocratique” (2005), Öcalan a présenté un projet politique connu comme Confédéralisme Démocratique. On le considérait comme un modèle alternatif à celui de l’État-nation, caractéristique de la modernité capitaliste et fondé sur une conception centraliste et bureaucratique de l’administration. L’exemple parfait d’État-nation au Moyen-Orient était incarné par la République de Turquie. Le projet d’Öcalan, annonçait soi-disant une couleur antiétatique, manifestait son intention de ne pas vouloir créer un nouvel État-nation. Se référant au Confédéralisme Démocratique il déclarait : “Ce type d’administration peut être appelée administration politique non étatique ou démocratie sans État […] Les États sont fondés sur le pouvoir, les démocraties sont fondées sur le consensus collectif […] Les démocraties ont recours aux élections directes. L’État utilise la coercition comme moyen légitime”. En revanche, son projet “est souple, multiculturel, anti-monopole et orienté vers le consensus. L’écologie et le féminisme sont des piliers centraux”. Assurément l’inspiration du municipalisme libertaire basé sur l’écologie sociale de Murray Bookchin ou de Janet Biehl apparaît clairement, lorsqu’il affirme que les décisions se prennent au niveau local ou reposent sur la communauté. Il allait jusqu’à parler de “nation démocratique et de communisme démocratique”.

Plus tard toute trace d’un prétendu “anarchisme théorique” devait disparaître quand il déclarait dans “Guerre et paix au Kurdistan” (2008), que “l’abolition immédiate de l’État n’est pas une option viable”. Mais il va plus loin en disant clairement qu’il ne recherche qu’une “démocratisation de la politique”. II ne considère plus que la violence -voie suivie par le PKK dans les décennies écoulées- soit une voie acceptable. “La structure étatique classique et sa conception despotique du pouvoir sont inacceptables”. Dans sa nouvelle conception de l’État, il dit concevoir le pouvoir simplement comme une autorité sociale. Il nous parle de communautés locales autogérées, et aussi de l’organisation en conseils ouverts, municipaux, de parlements locaux et de congrès généraux. Mais il nous parle également de partis politiques et d’un système électoral. ” Les partis et le système électoral doivent se soumettre à une réforme démocratique”. Clairement le projet d’Öcalan semble ne pas aller au-delà de l’instauration d’une démocratie bourgeoise, pas même indépendante mais intégrée dans la République de Turquie. Il nous parle d’une politique économique n’aspirant pas seulement au profit, mais orientée également vers une juste distribution des ressources et qui soit en mesure de satisfaire aux besoins de la société ; il est loin d’envisager des transformations économiques révolutionnaires.

Dans son œuvre, Öcalan présente tout comme une lutte entre communautés ethniques ou entre nations, mais à aucun moment il ne parle de classes sociales ou de lutte de classes. Il proclame non seulement que “considérer l’histoire comme une lutte de classes est trop réducteur” -en rupture avec la conception matérialiste de l’histoire-, mais aussi que “la logique d’affrontement de classes suppose une intégration volontaire dans le nouveau système de pouvoir (civilisation).” Il se démarque donc à la fois du marxisme et de l’anarchisme. Il dit du “courant marxiste”, qu’il “subordonne sa méthode et tout le processus de la connaissance “au réductionnisme économique” et le qualifie de “gauche du libéralisme en ce qui concerne la méthode et l’épistémologie (théorie de la connaissance). Il dit des “courants anarchistes” qu’ils “ne parviennent pas à définir le système, ni à résoudre la question de le dépasser”. L’anarchisme est présenté comme “une secte qui se protège des maux du système”. Il n’envisage pas la supposée “période de transition” avant l’abolition de l’État, au moyen d’une dictature du prolétariat mais des outils propres à la démocratie bourgeoise. En définitive, ce que défend Öcalan a déjà été inventé au XIX siècle et porte le nom de “social- démocratie”. Et c’est très clair quand il dit : “la ligne philosophique, politique et idéologique du nouveau PKK trouve son expression la plus adéquate dans l’emploi du concept de “socialisme démocratique”.

LE MYTHE DE LA RÉVOLUTION ANARCHISTE

À l’été 2012, soit un peu plus d’un an après le début de la guerre civile, le retrait des troupes d’Al-Asad vers d’autres fronts, avait laissé un vide politique au nord de la Syrie dont le parti de l’Union Démocratique PYD profita, de même que d’autres forces politiques kurdes, pour prendre le contrôle de la zone et établir un régime politique basé sur le Confédéralisme Démocratique. Après la dissolution du gouvernement provisoire connu sous le nom de Comité Suprême Kurde fin 2013, le Mouvement pour une Société Démocratique (TEV-DEM), qui était une nouvelle coalition de partis politiques dominée par le PYD, se chargea du gouvernement. Les trois cantons qui formaient alors le Rojava, Cizîrê, Kobanê et Efrîn, établirent leurs propres gouvernements, connus comme administrations autonomes démocratiques (DSA). Les forces armées du PYD, les Unités de Protection Populaires (YPG) et les Unités de Protection des Femmes (YPJ), eurent un rôle clé dans les combats contre l’État Islamique (Daesh), dont le point culminant fut la défaite en janvier 2015 des intégristes à Kobanê. Il a aussi fallu faire face à diverses opérations militaires des forces turques dans la zone, même avec l’appui des troupes des États-Unis et du pacte de non-agression avec le régime d’Al-Asad.

La fédération de cantons fut formalisée en mars 2016 sous le nom de Fédération Démocratique du Nord de la Syrie (FDNS), et en septembre 2018, avec l’intégration de nouveaux cantons, elle fut désormais connue comme Administration Autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES). Le système politique de conseils du TEV-DEM a été mis en œuvre. Les communes, pouvant regrouper d’une dizaine à plusieurs centaines de personnes de villages ou de quartiers, sont l’unité de base du système, et elles élisent une junte en assemblée. Aux niveaux supérieurs, nous trouvons les conseils populaires (avec leurs propres assemblées) ; d’abord les conseils de district (représentant des dizaines de communes), puis les conseils de ville (regroupant des districts) et finalement les conseils de canton (regroupant des villes). Chaque niveau envoie des délégations au niveau au-dessus, en principe selon un fonctionnement de démocratie directe. La plus grande partie du travail des communes et des conseils (défense, économie, justice, etc.) est réalisée par des commissions. Nous nous trouvons cependant face à une dualité de structure de pouvoir puisque face au système de conseils, nous avons l’administration autonome de chaque canton, avec son conseil législatif (Parlement), son conseil exécutif, et des conseils municipaux qui en dépendent. On organise des élections législatives, il y a toujours des partis politiques (qui sont dans les communes et les conseils), et une police centralisée du non d’Asayish. Le processus est donc loin d’être une “révolution anarchiste”.

L’Administration Autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) a porté un modèle économique alternatif fondé sur les coopératives qui, tout comme les communes, sont considérées comme le pilier de l’administration démocratique. Les coopératives agricoles sont prédominantes (il y a des cultures de blé, d’orge, de maïs, de coton et d’oliviers) ; il y a aussi des coopératives consacrées à l’élevage, au textile, aux services, etc. L’industrie est quasiment inexistante, même s’il y a une production de gaz, de phosphates et, particulièrement, de pétrole. On trouve des puits de pétrole et des raffineries. Les coopératives se consacrent aux besoins des populations locales et ne produisent généralement aucun excédent qui leur permette de commercialiser les produits ou les services et ne font donc pas de bénéfices. “Tout ceci est un processus lent, du bas vers le haut. À l’avenir nous nous orienterons progressivement vers une économie coopérativiste. Bien entendu, la possibilité d’une guerre peut ruiner ces efforts. Nous espérons aboutir à une société sans pauvres ni riches, mais avec une vie égalitaire pour tous”, explique Walid, le porte-parole du Bureau Économique de l’AANES. Les coopératives communales représentent une part marginale de l’économie au Rojava ; et le secteur privé existe toujours sous forme de petites et moyennes entreprises. Dans les villes on peut trouver des commerçants et boutiquiers.

En définitive, l’État n’a pas disparu au Rojava, et cet appareil de coercition est associé à l’existence de classes sociales. Elles comptent sur leur gouvernement central, leur armée -le service militaire est obligatoire- et leur force de police (l’asayish). Les infrastructures économiques sont très en retard, avec un développement industriel presque inexistant. Cela empêche sans doute l’émergence d’une haute bourgeoisie (industrielle et financière), mais cette classe sociale existe toujours, ainsi qu’une petite bourgeoisie très nombreuse. Les relations sociales capitalistes, la propriété privée existent, et même les relations sociales féodales : il y a des chefs d’entreprise comme il y a aussi des propriétaires terriens. Les institutions féodales demeurent, comme les seigneuries, ou les communautés tribales, tout cela étant caractéristique des économies agraires de subsistance. Un militant anarchiste décrivait ainsi le processus du Rojava : “Nous devons considérer que le processus du Rojava a des caractéristiques progressistes telles qu’un saut important en direction de la libération des femmes, le fait d’avoir essayé de développer une justice séculière, sociale, une structure démocratique plurielle, et le fait que d’autres groupes ethniques et religieux soient impliqués dans l’administration. Mais le fait que la structure qui émerge récemment ne cherche pas à supprimer la propriété privée, c’est-à-dire l’abolition des classes, le fait que le système tribal demeure et que les chefs tribaux participent à l’administration montre que l’objectif n’est pas la suppression des relations de production féodales ou capitalistes, mais plutôt selon leurs propres paroles “de construire une société démocratique”.

CONCLUSION

Le Confédéralisme Démocratique peut difficilement être un projet politique repris par une organisation syndicaliste révolutionnaire ou anarcho-syndicaliste. De fait la CNT a déjà son propre “confédéralisme” : le concept confédéral du communisme libertaire. Il n’est pas nécessaire de la ramener avec de supposées nouveautés -qui n’en sont pas- en ce sens. Le modèle économique envisagé au Rojava – fondé sur des coopératives agricoles n’est pas non plus adapté aux réalités propres de nos sociétés occidentales. De plus, il faut éclaircir un point, le coopérativisme n’est pas forcément un facteur de transformation et encore moins révolutionnaire. Le fait qu’une région n’ait pas atteint la phase capitaliste de développement industriel ne signifie pas qu’elle ait dépassé le capitalisme ; cela signifie simplement que nous nous trouvons face à une économie de subsistance, sans un développement important de la classe laborieuse et où subsistent même des rapports de production féodaux. Contrairement à ceux qui mettent l’accent sur les changements culturels, au simple niveau de la “mentalité”, ou qui ne vont pas plus loin que l’individu, toute révolution digne de ce nom, passe par un changement dans la structure économique de la société (infrastructure), par l’abolition des classes sociales et de la propriété privée. Et ce n’est pas le cas actuellement au Rojava. Nous devons bien entendu être solidaires de la cause kurde, mais cela n’implique pas pour autant de partager leurs démarches ni d’adopter leur projet politique, ni bien évidemment d’arrêter de les critiquer.

Pour finir, je voudrais faire une remarque sur les organisations et les groupes pro-kurdes qui sont actifs sur notre territoire. Ils gardent une très forte culture de parti, puisqu’ils semblent être des satellites dans l’ombre du PKK, même quand ils se présentent comme “anarchistes”. Même le culte de la personnalité d’Öcalan est visible et, ne nous y trompons pas, cela va beaucoup plus loin que la simple solidarité avec un prisonnier politique. La CNT n’est pas et ne sera pas la courroie de transmission d’aucun parti politique, organisation ou groupe extérieur cherchant à agir en comité central d’autres organisations. Sans parler du fait que dans certains milieux, on refuse la classe laborieuse comme sujet révolutionnaire, et on met à sa place seulement la femme – pas même la femme travailleuse mais la femme au sens interclasse- ou la jeunesse à sa place. Il faut prévenir tout possible entrisme, en ce sens de groupes “pro-kurdes” ou de tout autre type, puisque notre organisation s’adresse précisément à la classe travailleuse et notre modèle est déjà suffisamment claire. Quelles que soient les nombreuses formations d’endoctrinement qui seront réalisées, nous n’allons pas suivre une ligne politique donnée, qui en prime nous est étrangère, ni être un pion dans une stratégie extérieure à notre organisation. Je n’ai rien d’autre à dire pour le moment.




Source: Monde-libertaire.fr