Mai 27, 2022
Par CQFD
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Dense et inquiĂ©tant, le dernier rapport d’Alarm Phone se penche sur les traversĂ©es d’exilĂ©s au dĂ©part de l’Afrique du Nord vers l’Espagne. Zoom sur la route des Canaries, Ă  l’heure oĂč une reconfiguration gĂ©opolitique autour du Sahara occidental risque de mettre les personnes migrantes toujours plus en danger.


Illustration L.L. de Mars

La frontiĂšre mĂ©ridionale de l’Europe trace une ligne invisible entre les rives du Sahara occidental et du Maroc et l’archipel espagnol des Canaries. Ici le Vieux Continent ne se protĂšge pas en dĂ©ployant murs et barbelĂ©s : les flots de l’ocĂ©an Atlantique se chargent d’avaler les migrants qui tentent la traversĂ©e. Et l’invisibilisation des naufrages et tragĂ©dies y est plus forte que partout ailleurs aux franges de l’Europe.

Cette situation, Alarm Phone la dĂ©taille dans son dernier rapport, publiĂ© en mars dernier1. RĂ©seau international fort d’environ 200 membres rĂ©partis dans une douzaine de pays au nord et au sud de la MĂ©diterranĂ©e, Alarm Phone accomplit des missions essentielles grĂące Ă  sa ligne tĂ©lĂ©phonique disponible 24h/24 : rĂ©pondre aux appels d’embarcations en difficultĂ© lors de traversĂ©es maritimes, activer les opĂ©rations de secours dans la zone indiquĂ©e ou contacter des navires croisant Ă  proximitĂ©2. Mais cette activitĂ© de veille « n’est qu’une face de notre travail Â», prĂ©cise Sarah3, activiste : « Chaque “cas” de bateau en dĂ©tresse ou de naufrage dont nous avons connaissance fait l’objet d’un rapport de suivi, explique-elle. Nous compilons ensuite ces informations dans une publication plus consĂ©quente composĂ©e d’analyses et de contextualisation en lien avec la situation politique et gĂ©opolitique : ce qu’il se passe dans les communautĂ©s de dĂ©part, et Ă  l’arrivĂ©e. Â» Un travail de documentation nĂ©cessaire pour faire taire les rengaines trop entendues sur le mode « C’est affreux, on ne savait pas Â» : « Si, on sait  ! Â», insiste Sarah.

Sur la route meurtriĂšre des Canaries

La lecture du dernier rapport du rĂ©seau le confirme : on sait que le nombre de dĂ©parts sur l’Atlantique a explosĂ©. Sur les premiers mois de l’annĂ©e 2022, on observe une hausse des arrivĂ©es aux Canaries de plus de 119 % par rapport Ă  la mĂȘme pĂ©riode en 2021. D’aprĂšs Babacar Ndiaye, Ă©galement membre d’Alarm Phone, les tarifs flambent sur cet itinĂ©raire avec une moyenne s’établissant Ă  4 000 euros la traversĂ©e par personne contre 200 il y a encore peu. La corruption est endĂ©mique et le « commerce des voyages Â» trop lucratif pour cesser4. La route des Canaries est actuellement la plus meurtriĂšre des routes migratoires maritimes avec 4 404 victimes comptabilisĂ©es en 2021 par le collectif espagnol Caminando fronteras5.

Les raisons ? « La zone atlantique a plusieurs spĂ©cificitĂ©s, explique Sarah. D’abord, Ă  l’inverse de la MĂ©diterranĂ©e centrale, celles et ceux qui prennent la mer sont rarement Ă©quipĂ©s de tĂ©lĂ©phone satellite, ce qui limite les possibilitĂ©s d’appels de dĂ©tresse ; ensuite la route est longue, entre deux et trois jours pour atteindre les Canaries selon le point de dĂ©part. Â» Sans oublier les courants de l’Atlantique qui intensifient le danger : Ă  la moindre avarie, une embarcation risque de dĂ©river Ă  plusieurs centaines de kilomĂštres des cĂŽtes canariennes. Et ce, dans un silence absolu. Sarah confirme : « En MĂ©diterranĂ©e, il peut y avoir des naufrages invisibles, mais un bateau ne peut pas dĂ©river durant des semaines sans croiser personne, comme ça peut ĂȘtre le cas dans l’Atlantique. En rĂ©alitĂ©, le nombre de bateaux perdus, disparus dans la zone des Canaries est inquantifiable. Â»

Le mur invisible

Babacar Ndiaye vit Ă  LaĂąyoune, plus grande ville du Sahara occidental. Joint par tĂ©lĂ©phone, il nous confirme une situation en grande tension : les centaines de kilomĂštres de rivages dĂ©sertiques de la rĂ©gion, moins faciles Ă  surveiller que les cĂŽtes de la MĂ©diterranĂ©e, ont un effet d’attraction. « Il y a beaucoup, beaucoup de monde en attente de dĂ©part Ă  LaĂąyoune. Ça vient du SĂ©nĂ©gal, de GuinĂ©e, de CĂŽte d’Ivoire
 Mais on voit aussi, et c’est nouveau, des Malgaches et des Comoriens, qui ont traversĂ© toute l’Afrique pour tenter leur chance ici. Il y au moins 20 000 personnes dans l’attente, estime-t-il. Et ça part tous les jours, sur des bateaux pneumatiques, avec 100 personnes Ă  bord Ă  chaque fois. Â»

« Il y a beaucoup, beaucoup de monde en attente de dĂ©part Ă  LaĂąyoune. Â»

InstallĂ© Ă  LaĂąyoune depuis 2012, et membre actif d’Alarm Phone depuis cinq ans, Babacar voit la situation empirer Ă  mesure que se militarisent les frontiĂšres mĂ©diterranĂ©ennes autour des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla6 et de la route du dĂ©troit de Gibraltar : « Tous les migrants sont descendus du nord. LĂ -haut, certains devaient se cacher dans la forĂȘt. Ici c’est diffĂ©rent : ils peuvent se loger en attendant le dĂ©part. Â» Ce qui « facilite Â» un peu son travail de sensibilisation en lui permettant de se livrer Ă  un porte-Ă -porte quotidien pour informer, prĂ©venir et communiquer le numĂ©ro d’urgence d’Alarm Phone, tout en enjoignant les candidats au dĂ©part de se munir d’un tĂ©lĂ©phone satellite.

La gĂ©opolitique s’en mĂȘle

Aujourd’hui, le travail de Babacar est bouleversĂ© par un Ă©vĂ©nement gĂ©opolitique majeur survenu entre fin mars et dĂ©but avril : alors que l’ancienne colonie espagnole du Sahara occidental est occupĂ©e illĂ©galement par le Maroc depuis 1975, l’Espagne a renoncĂ© Ă  sa position de relative neutralitĂ© au profit du projet d’autonomie dĂ©fendu par le Maroc depuis 2007. MalgrĂ© de sĂ©rieuses dissensions au sein de son gouvernement, le Premier ministre espagnol Pedro SĂĄnchez considĂ©rerait en effet cette option comme « l’initiative la plus sĂ©rieuse, rĂ©aliste et crĂ©dible pour mettre fin au conflit7 Â» Façon pour Madrid de s’assurer que le Maroc continue d’endiguer l’arrivĂ©e d’exilĂ©s aux Canaries ? Si la question reste ouverte, d’aprĂšs Babacar, Ă  LaĂąyoune les effets ont Ă©tĂ© immĂ©diats : « Il y a de plus en plus d’arrestations depuis la nouvelle, raconte-t-il. Hier [le 25 avril], la police a cassĂ© les portes des maisons de migrants, elle a volĂ© le matĂ©riel et l’argent, il y a des blessĂ©s. Â» Les personnes arrĂȘtĂ©es sont incarcĂ©rĂ©es Ă  LaĂąyoune dans un premier temps, puis envoyĂ©es dans des prisons plus au nord, d’oĂč, sitĂŽt libĂ©rĂ©es « elles feront tout pour revenir ici et tenter la traversĂ©e, c’est sans fin Â», soupire Babacar.

Cette triste musique, on l’a dĂ©jĂ  entendue Ă  Calais et partout aux marches de l’Europe oĂč les exilĂ©s sont devenus les pions de politiques mortifĂšres, cyniques et dĂ©shumanisantes, aux consĂ©quences toujours plus tragiques. DĂ©sormais le risque est que la zone de dĂ©part sur la route des Canaries se dĂ©place toujours plus au sud, augurant des voyages encore plus longs et dangereux, et que sur le mur invisible de l’Atlantique, de nouvelles vies se fracassent, toujours en silence.

Frédéric Peylet


3 Le prĂ©nom a Ă©tĂ© modifiĂ©.

4 Le rapport cite un trafiquant interviewĂ© par le journal espagnol La Vanguardia  : « Pour la police et pour nous, les “trafiquants”, la migration est intĂ©ressante. Nous gagnons de l’argent ensemble. Tous les deux ou trois mois, ils arrĂȘtent un trafiquant pour montrer qu’ils font leur travail, mais je n’ai pas peur, j’ai de bons contacts. Â»

6 SituĂ©es sur le continent africain.




Source: Cqfd-journal.org