Février 3, 2020
Par Lundi matin
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Bonjour Roula, peux-tu te présenter et me dire un peu comment fonctionne ce groupe féministe avec lequel tu t’organises ?
Je suis tunisienne et russe, je vis à Beyrouth depuis 9 ans. Je suis venue ici parce que je pensais que c’était le modèle le plus proche de la démocratie dans le monde arabe. Mais ce n’est pas du tout vrai. On parle de décentralisation et de démocratie mais en fait ce n’est qu’un système confessionnel basé sur le sectarisme. J’ai quand même trouvé une niche de personnes avec qui je pouvais travailler. Je m’organise avec le mouvement féministe à Beyrouth. Mon groupe n’a pas de nom officiel, c’est un mouvement plutôt organique, ça fait quelques années qu’on se retrouve dans chaque mobilisation liée à l’immigration, les réfugiés, les luttes des femmes, le droit de garde des enfants ou les violences domestiques.

Depuis des années, chaque fois qu’il y avait une mobilisation, on était là. Et quand est arrivé le 17 octobre, on était aussi là. Assez rapidement on a réalisé qu’au lieu d’être juste présents à des appels à la mobilisation, on pouvait faire des appels nous-mêmes. Notre rôle particulier a été d’injecter certains slogans, certains chants, et certaines revendications.

Quand ce type de mouvement se présente, il a souvent une couleur nationaliste. L’omniprésence des drapeaux libanais et beaucoup d’autres choses sont là pour rappeler que c’est une révolution “libanaise”. Alors qu’en réalité, si on compte les non-libanais qui sont “enregistrés” et ceux qui n’ont pas de papiers… 40% de la population n’est pas libanaise ! Entre les Palestiniens, qui pour certains sont là depuis 70 ans, les travailleurs syriens ou encore les travailleuses domestiques c’est une honte de parler uniquement de révolution “libanaise”. Car le capitalisme et le patriarcat jouent sur les intersections de classe et de genre en exploitant certains segments de la population.

C’est une question de justice économique. Quand on grandit dans une culture capitaliste où la compétition est sacralisée, tu dois être concurrentiel pour parvenir à ton objectif, sinon quelqu’un va le faire avant toi ou t’enlever ce que tu as. Ceci n’est pas acceptable. Alors nous essayons de rappeler aux gens que ça n’est pas une compétition entre des groupes qui demandent des droits. La question n’est pas d’enlever des droits aux libanais, mais de les étendre à plus de monde et d’en obtenir de nouveaux. Ce sont des choses que nous faisons, mais aussi des actions directes.

Dans quelle mesure vous vous intéressez aux révolutions ailleurs ?
Premièrement, on essaie de déconstruire le discours du gouvernement qui dit que l’on reçoit de l’argent de l’étranger ou que l’on a des agents auprès de gouvernements étrangers et d’injecter un contre-discours.

Quand on voit l’alliance entre le régime syrien et le Hezbollah et que personne ne se pose de questions sur le fait que des combattants libanais ont été envoyés combattre en Syrie on se rend compte que les puissants collaborent constamment. Dans les coulisses, ils partagent les armes, ils ont des intérêts communs. Entre les gouvernements il y a un soutien transnational.

Je me rappelle pendant la révolution tunisienne, Ben Ali avait reçu des armes de la France et pourtant quand on trouvait un français dans les manifestations on se disait : “ah mais tu es français qu’est-ce que tu fais ici ?”. Ce n’est pas possible pour les gens qui veulent la justice mais c’est possible pour les gouvernements.

Dans le discours que l’on essaye de créer, on rappelle que les révolutions ont des continuités. Il y a des points de rencontre entre ce qui se passe au Chili ou ce qui s’est passé au Bahreïn, la révolution syrienne par exemple trouve sa continuité ici.

On ne va pas s’excuser de dire ça, parce que c’est vrai. Quel est le problème d’avoir des liens de solidarité et des soutiens transnationaux ? Pourquoi faudrait-il dire que cette résistance est authentiquement locale ? On ne peut pas penser la justice que localement, surtout au Liban ou l’oppression joue sur toutes ces divisions.

Alors on a écrit un chant “ Thawra bi kil l’bilden” (la révolution dans tous les pays, voir la vidéo au début de l’article) : qui mentionne les révoltes à Hong Kong, au Chili, au Yémen… pour créer des ponts. Avant, nous avions aussi écrit des chants contre la privatisation de l’électricité, contre les taxes des opérateurs de téléphonie et on a lancé ça dans les rues. C’est puissant quand on voit dans d’autres révolutions que les gens reprennent les mêmes demandes ou quand tu vois dans le centre ville des tags qui demandent la libération des prisonniers politiques en Égypte.

Comment tu ressens la réaction des gens par rapport à vos différents slogans ?
Ces chants ont été repris dans plusieurs endroits. Quand, chez moi, j’entends les enfants dans la cours de récréation qui entonnent nos chants, c’est une victoire.

Le chant par exemple qui dit “bienvenue aux réfugiés” a eu des répercussions. Une amie à moi, qui a été une des premières à chanter ces slogans, a été convoquée pour un interrogatoire. La chaîne du président Aoun a créé une série de vidéos sur elle pour expliquer que c’est une agent de la CIA. Elle s‘est faite insultée et harcelée en ligne.

Quand on parle juste de justice, pas de souci, mais quand ça concerne la justice pour les réfugiés, c’est plus compliqué. Donc nous, on a parlé entre nous du “non-compromis” même si c’est susceptible de nous mettre en danger. Mais si ça nous met en danger ça veut aussi dire que ça fonctionne. Quand tu demandes de la justice, le gouvernement peut dire “oui je vais te la donner”. Mais il ne va jamais dire “oui ‘j’aime bien les réfugiés, laissons-les ici”.

Parfois aussi quand je chante, des gens me disent “oui je suis d’accord avec tes revendications, mais pourquoi tu dis qu’ils doivent rester, ils ont leurs pays, ils peuvent rentrer chez eux”.

Une fois, j’ai répondu à un gars qui m’avait dit ça : “ si tu n’es pas d’accord, prends ton temps et trouve moi un argument valable de pourquoi ils doivent partir, après viens me retrouver, je suis dans cette tente sur la place” Il est revenu quelques heures plus tard pour me dire : “tu as raison finalement”.

Il se passe aussi quelque chose sous l’effet de la foule. Au début, quand des gens chantaient des slogans contre Nasrallah, beaucoup n’osaient pas et puis finalement comme ils voyaient les autres le faire, ils ont osé. Ça normalise un petit peu les choses dans le bon sens. C’est pareil pour l’homosexualité. Au début, les gens hurlent puis on dit, “bah pourquoi, quel est le problème ?” Et un peu après ils disent “Ah oui après tout, il y a pas vraiment de raison de leur en vouloir”.

Nous sommes surtout actives à Beyrouth, mais on voit comment les gens reprennent ces revendications et y apportent des réponses ailleurs. La rue n’attend pas. Parfois, on crée un événement ou une conférence et on voit un tag qui a été fait dans ce sens alors qu’on ne connaît personne dans cette ville. Alors on se rend compte qu’il y a des gens qui nous ont devancés.

Nous on est à la métropole, on a accès à l’éducation, aux institutions, à plusieurs langues et ça ce n’est pas le cas de tout le monde. Mais pourtant, c’est eux qui lead la révolution. Et nous on suit, mais surtout pour s’assurer que certaines revendications y trouvent leur place.

Je connais bien la communauté féministe et ça a toujours ressemblé à une niche, mais là, la révolution fait apparaître des voix que je ne connaissais pas, surtout dans d’autres régions. Ca fait du bien, car on voit que nous ne sommes pas seules. Même si on ne s’est jamais rencontrées, je vois leur présence en ligne, dans les rues.

Comment vous faites vos choix d’alliances en tant que féministes ?
On a beaucoup avancé par rapport aux discours des mouvements socialistes où l’on entendait surtout ce qui concernait la classe :”ah non, c’est pas une priorité”. Donc certaines femmes ont pris une distance avec ce type d’organisations, ce qui fait que maintenant, il y a une vraie pluralité. Les tendances féministes sont diverses, il y en a certaines qui ne sont pas idéologiques, qui fonctionnent sans forcément brandir un discours particulier.

Mais on se pose constamment la question des alliances. Sur la place Riad El Solh par exemple, avant il y avait des tentes pour chaque organisation, mais avec l’hiver on nous a proposé de rejoindre la grande tente. On a demandé : “Quelles sont les règles qui vont s’appliquer dans cette grande tente ?”, “Est-ce que l’on sera obligé de faire des compromis si on reconnaît un harceleur”, “Est-ce que l’on doit partager la tente avec lui ?”

C’est ce type de questions dont on a discuté : quelles sont les lignes rouges que l’on ne peut pas dépasser ?

Parfois, il y a différentes actions directes qui se font en secret et en petit comité. Quand tu brûles une banque tu ne fais pas une alliance, tu préfères que personne ne le sache. Mais pour faire du lobbying il a fallu investir le terrain et il y a beaucoup de groupes qui viennent nous voir pour demander si on veut les rejoindre ou signer quelque chose.

Concernant la façon de faire des alliances, c’est compliqué parce que nous croyons dans les relations organiques de long terme. Nous commençons par travailler doucement ensemble et petit à petit si nos visions convergent, on commence à faire communauté. On cherche le temps, mais où est le temps ? Donc il y a une tension entre nos croyances dans les relations de long terme et l’urgence de la révolution. Il y a besoin de plus de monde alors on est obligé de se poser différemment la question des compromis qu’on est prêt à faire.

Quand on a commencé à chanter dans les rues et que les gens commençaient à nous identifier “Ah ça c’est les féministes”. Les gens nous demandaient “Vous allez où ? Vous revenez quand ? Comment on peut vous rejoindre ? C’est quoi votre groupe whatsapp ?”

On ne veut pas laisser traîner les gens. Mais est-ce qu’on leur dit : ”Rejoignez nous à ce rendez-vous” ou on les invite à participer aux réunions directement ?

Il faudrait mieux les connaître, mais pendant la révolution il n’y a pas le temps nécessaire. On est en train de vivre pleinement le moment. On a toujours attendu la révolution et voilà, la révolution est arrivée.

Tu me parlais de la question des non-libanais, quelle a été l’implication des Syriens et des Palestiniens d’après toi ?
Pour les Palestiniens, c’est beaucoup plus simple. Ils sont là depuis beaucoup plus longtemps, ils ont des possibilités de s’organiser, des lieux. Dans le cas de la Palestine il y a un trauma commun. Pour les Syriens, c’est plus difficile car ils sont beaucoup dispersés. C’est difficile aussi car ils ne savent pas toujours si certains ne sont pas pro-régime, car si certains ont fui le régime d’autres seulement Daesh. Parfois il y a un manque de confiance. Les seuls endroits où ils s’organisent en tant que Syriens, c’est pour obtenir l’asile européen. Un système d’ailleurs qui capitalise sur les critères orientalistes, car pour avoir l’asile ils doivent prouver qu’ils sont mieux que les autres Syriens, qui eux mériteraient de rester. Ça capitalise sur l’individualisme comme culture générale et ça met des barrières entre eux et la possibilité de s’organiser en tant que communauté. Donc c’est encore difficile de voir un mouvement syrien au Liban pour l’instant, mais dans le futur ça sera possible.

Pour les Palestiniens il y a eu beaucoup plus de présence, et même si cette présence n’était pas aussi explicite que ça, avant le 17 octobre il y avait eu ce que l’on a appelé le “mouvement des camps”. Un mouvement déclenché après que le ministre du travail décide de mettre en place des politiques xénophobes exigeant aux Palestiniens de demander un permis de travail pour pouvoir travailler. Alors que les Palestiniens n’ont, historiquement, pas le droit de travailler dans plus de 70 métiers. Ils n’ont pas le droit d’être ingénieurs, architectes, etc. Ils doivent essentiellement remplir des métiers de “cols bleus”.

Donc il y a eu un mouvement simultané de révolte dans plusieurs camps palestiniens contre ça, sans distinction d’ancienneté d’arrivée au Liban. Même si l’idée de retour est forte, beaucoup considèrent que leur vie est ici. Donc il y avait des mouvements chaque jour. Pendant 90 jours, il y a eu chaque jour une marche. Et pour la première fois il y avait des Libanais qui sont entrés dans les camps palestiniens en manifestation.

D’autre part, il y a eu aussi un mouvement féministe important appelé Taliaat à la suite du harcèlement d’une jeune femme palestinienne parce qu’elle avait diffusé des vidéos avec son fiancé. Des femmes palestiniennes ont pris contact avec des femmes libanaises. Et il y a eu des marches dans plusieurs endroits dans le pays au son du slogan : ”Pas de pays libéré sans des femmes libérées”. Il y a pas un pays libéré sans le droit de retour mais aussi sans la libération des femmes.

Ça c’était un défi contre l’idée d’une cause globale : on peut aussi parler de violences domestiques avant qu’on règle la question de l’occupation. Comme il y a un occupant dans le pays, il y a le patriarche dans le foyer. Et ça c’est des choses qu’on ne peut plus écarter.

C’est un peu pareil aujourd’hui dans le sens où on peut pas dire “là il faut parler de l’Économie et ce n’est pas le moment de parler des LGBTQ”. Si c’est un moment révolutionnaire alors c’est le moment de parler de toutes ces luttes. Oui, aujourd’hui, c’est le moment.

Alors oui, les Palestiniens et les Syriens ils sont présents dans la mobilisation, mais pas en tant qu’identité reconnaissable, car le gouvernement les instrumentalise comme des pions pour dire : “ce sont des infiltrés de la manifestation”.

En 2015 par exemple, je me rappelle qu’il y a eu un moment terrible. Il y avait un gars soudanais qui allait acheter du pain ou je ne sais plus quoi, il était dans la rue, pas dans la manif. Mais les forces de l’ordre, comme s’ils étaient très contents de trouver “le gars noir” dans la manifestation, ils l’ont utilisé pour dire “voilà l’infiltré”, c’est un agent de l’étranger, il y a un “agenda étranger” et tout ce type de conneries. Et ça fait peur à des gens, même parmi les plus progressistes. Tout le monde n’est pas antiraciste, et comme là on compte sur la masse et on constate que la masse se réduit, le gouvernement augmente son discours sur les infiltrations. Donc tout est sur le dos des réfugiés, comme l’électricité, c’est pareil en France non ? C’est un conte aussi ancien que ce monde.

Pour eux-mêmes c’était dur d’évaluer le danger qu’il y avait à participer à la révolution et s’il y a plus à perdre qu’à gagner.

Et puis il y a le cas des travailleuses domestiques. Ici, comme dans les pays du Golfe, il y a le système de la kafala : ce sont des personnes qui viennent travailler en tant que domestiques, comme femme de ménages, jardinier, etc. Il y a quelques hommes soudanais et du Bangladesh. Mais en général ce sont des femmes d’Ethiopie, de Madagascar, du Cameroun, du Bangladesh ou du Sri Lanka.

Comme le Liban n’a signé aucune convention internationale liée au droit du travail des étrangers, elles ne sont protégées ni par les lois du travail libanais ni celles internationales donc elles n’ont aucune protection légale.

Elles viennent à travers la Kafala, mais ceci n’est pas un texte écrit, ça dit juste que cette personne vient sous la charge d’une personne libanaise, qui sera leur patron. Et ce sont eux qui décident de tout. Ils ne peuvent pas ouvrir un compte bancaire, ils ne peuvent pas vivre ailleurs que dans les maisons de leurs patrons, ils n’ont pas accès au mariage, à une activité sexuelle. En 2014, il était écrit quelque part qu’elles n’avaient même pas le droit de “tomber amoureuses”. Donc concrètement leur présence est réduite à leur statut de travailleuse esclave. Il n’y a pas de garantie de conditions minimales pour leur vie.

Si j’habite dans un petit studio et que je veux ramener une travailleuse étrangère, je peux le faire. Elle peut dormir dans la salle de bain, tout le monde s’en fiche. C’est évident qu’il y a énormément de mauvais traitements : un jour sur deux il y en a une qui se “suicide” ; entre guillemets parce que beaucoup sont tuées aussi.

Pour les faire venir ils payent directement des agences. En général, la première fois ils payent une somme de l’ordre de 2000 dollars. Il n’y a pas de contrat qui détermine la durée du travail. Quand elles veulent rentrer c’est compliqué. Elles gagnent environ 100 dollar par mois, ce qui n’est rien pour le Liban. Et le salaire dépend aussi de la couleur de peau. Plus tu es noire, moins tu es payée.

Quand tu sors de chez ton patron sans autorisation ou parce que tu ne veux plus travailler, le gouvernement t’emprisonne et normalement il t’ajoute une autre peine. Comme un vol ou autre chose. L’ONU dit qu’elle veut améliorer la situation, mais ils sont complétement stupides donc ils font que l’empirer. Ils donnent au gouvernement libanais 20 dollars par jour par “prisonnière” parce qu’ils pensent que le gouvernement va acheter de la nourriture ou des médicaments. Mais en fait, pour toucher plus, ils emprisonnent encore plus de monde.

L’Ethiopie a fermé la frontière car ils savent que beaucoup de leurs citoyens meurent là bas du jour au lendemain. La femme éthiopienne, elle émigre à travers un deuxième pays et quand elle arrive, elle est illégale dans son pays et elle est illégale au Liban. Donc personne ne se demande où est cette femme, personne ne peut la protéger. On ne sait même pas si elle existe. Dans mon immeuble par exemple, je ne sais même pas combien il y en a parce que certaines d’entre elles n’ont pas le droit de sortir de la maison.

Avec le consensus international qu’il faut “reconstruire la Syrie” les cliniques et les centres d’aides internationaux sont en train de fermer et donc toute personne sans papiers ne peut plus y aller, alors que c’était les seuls endroits où ils pouvaient se soigner. Alors ils ne peuvent pas tomber malade, tomber enceinte, ils n’ont même pas le droit de mourir, car ils n’ont pas le droit d’être enterrés ici. Tu ne peux pas vivre, tu ne peux pas mourir ici.

Est-ce que les groupes de féministes avec qui tu t’organises font des choses avec les travailleuses domestiques ou les réfugiés ?
Déjà la plupart d’entre nous travaillons dans le secteur non-gouvernemental. Comme journalistes, dans le social, parfois à travers la société civile. C’est complètement bidon et on les déteste car on préfère le travail de terrain avec les concerné.e.s. C’est très difficile car nous sommes sous-payées et pas assez. Nous n’avons pas assez de capacité organisationnelle pour faire autre chose.

De plus notre pouvoir d’influence est très faible face à la machine qu’est le gouvernement. Donc c’est surtout du travail de dépannage. Du travail humanitaire, mais sans résoudre les racines du problème. Depuis une décennie le mouvement antiraciste du Liban, avec qui on est en contact, a poussé pour l’annulation du système de Kafala, demande à offrir des contrats de travail classiques. Ce n’est pas comme si les solutions n’existaient pas, mais le gouvernement ne veut rien changer car il tire un bénéfice de ces situations.

C’est minuscule, mais quand on fait une marche par exemple, on chante pour les domestiques qui nous regardent aux fenêtres. Au moins ça introduit le discours que même si ces personnes ne peuvent pas nous rejoindre elles font partie de la révolution.

Le 17 octobre, le premier jour de la révolution, il y a avait un bâtiment en construction qui a été brûlé avec deux travailleurs syriens à l’intérieur qui sont morts. Et quand c’est arrivé, le discours mainstream disait : “ah pas grave, voilà ce sont les réfugiés syriens qui sont pauvres et qui font du harcèlement sexuel blababla” au lieu de comprendre que s’ils étaient dans cet immeuble c’est parce qu’ils n’avaient pas d’autre endroit où aller. Donc on essaye de construire un discours qui inclut ces personnes là en tant que martyrs de la révolution parce que ce ne sont pas seulement les gens de nationalité libanaise qui meurent. Malgré le fait que ça soit “par erreur”. Mais ce n’était pas “par erreur”. C’est parce que le système ne donne pas d’espace. Les riches, ils ne meurent pas “par erreur”, c’est seulement les gens de classes particulières.

Il y a eu aussi des Ethiopiens et des Soudanais qui ont fait des manifestations devant l’UNHCR. Ils ont campés devant pendant 3 mois. Les médias alternatifs essayent de parler de ça au lieu de juste se concentrer sur le plan d’ensemble de la révolution “libanaise”. A l’opposé du discours gouvernemental qui dit que quand les réfugiés partiront, tout ira mieux.

C’est comme le fait que la femme ne puisse pas donner la nationalité aux enfants, c’est pour protéger le système confessionnel. Parce que si elle le pouvait ça influencerait les divisions confessionnelles et il faudrait renégocier la division du pouvoir. Du coup, il y a plein de femmes libanaises qui doivent aller dans les préfectures pour obtenir des titres de séjour pour leurs enfants dans leur propre pays. Alors il faut penser ça comme une question émancipatrice, les questions de nationalité et les libérations. Ce n’est pas juste une cause de femme c’est une cause de libération.

C’est très important pour le gouvernement de maintenir les divisions. Par exemple, depuis le début de la révolution les gens sont beaucoup plus mobiles. Des gens qui ne sont jamais sortis de leur ville bougent. Et là, il y a ce nouveau phénomène de “tourisme révolutionnaire”. Pas dans le sens où des étrangers viennent ici, mais plutôt dans le sens où, quand tu viens de Beyrouth, tu ne vas pas à Nabatiyeh parce qu’on t’a appris que les gens de Nabatiyeh te détestent et s’ils te voient ils vont te tuer et vice-versa. Le gouvernement parle alors d’infiltrés.

Tu me disais que vos groupes féministes n’ont pas de nom ou de structure, est-ce que c’est une question que vous vous posez pour la suite ?
On fait attention à la question de l’”ONGisation”. Vu qu’on connait bien leur mode de fonctionnement, à travers des demandes précises, des subventions et des valeurs d’évolution ou de progrès qui dans la plupart du temps ne sont pas adéquates ou pertinentes et dont tout le monde se fout.

C’était déjà apparu pendant le mouvement 2015 où la société civile a essayé de reprendre le mouvement pour apporter le changement, mais en fait ce ne sont que des réformistes qui croient qu’il faut utiliser les structures existantes pour amener un changement.

Leur idée du progrès est linéaire et ils pensent qu’on peut le quantifier numériquement. Je fais parti d’une coopérative indépendante qui ne dépend pas de financements et qui essaye de créer d’autres structures d’organisations et d’économie alternative. Avec la perspective de la crise, on se demande comment on va être capable de s’organiser en communauté. On est en train de discuter de comment faire pour créer une école par exemple. C’est du community organizing mais on pense à comment lui donner une structure minimale. Loin du fonctionnement de la société civile.

Tout ce qui a été conçu comme des projets humanitaires comporte une bonne dose de condescendance et est parfois ridicule. Leur conception de la solidarité ne sera jamais de se retrouver dans la même merde que les autres.

Pour nous, la question c’est plutôt une question de complicité. Par exemple, les groupes indigènes au Brésil ou ailleurs, ils disent : “Ne travaille pas pour ma cause parce que tu veux être solidaire avec moi, me faire la charité. Travaille avec moi parce que tu comprends que quand le système d’oppression va être levé sur moi, ça va aussi être levé sur toi”. Si on revient sur le cas des travailleuses domestiques au Liban, on remarque aussi que beaucoup de femmes libanaises font exactement le même travail. Il faut surtout organiser les liens.

Pour beaucoup d’organisations de la société civile, qui ont beaucoup d’argent et se considèrent comme progressistes, quand le 17 octobre est arrivé, on ne les a pas vus. Ce n’était pas dans leur agenda. Ils disaient : “On peut pas parler d’un statut social unifié, parce que il y a la cause des femmes”. Alors que la rue, qui étaient à des années lumières d’eux, parlait du démantèlement de tout le système confessionnel, que le nom de Nasrallah avait été prononcé.

Donc sur la question de savoir si on veut s’organiser, on est en train d’apprendre, de chercher des moyens plus efficaces mais on fait attention. On a peur de la structure qui limite la créativité et qui récupère les gestes et les discours radicaux.

Ici, on est pris entre une extrême méfiance des avant-gardes et du volontarisme, qui a pu impliquer que l’on perde totalement les réflexions sur ce que l’on peut ajouter à une situation. Et d’autre part, un sentiment d’urgence qui ne nous permet plus de rester enfermés dans certaines des postures des deux dernières décennies.
Oui, on a exactement les mêmes conversations. On se pose la question de la structure adéquate. Mais est ce que on va avoir une trésorière par exemple ? Ce genre de choses on ne sait pas. On ne sait pas bien créer des modèles alternatifs. Ce sont des questions que l’on doit explorer car on aimerait bien être plus efficaces. C’est certain qu’il y a des endroits où nous n’avons pas pu faire de contributions parce que nous n’étions pas assez bien organisées.
On rame aussi pour essayer de trouver les pistes de réponse à tout ça. Donc on est curieux de voir quelles réponses commencent à percer de votre côté.

Sur la question des moyens matériels, quand on voit la force ici des formes de solidarités confessionnelles, comment vous arrivez à imaginer, à trouver de formes nouvelles et concurrentes à ces solidarités là ?

C’est difficile. Je me souviens avant le 17 octobre, on était en train d’imaginer le futur dans une vision idéale. Par exemple, on a imaginé comment serait le centre ville s’il n’était plus gentrifié, si on pouvait y manger du maïs ou je ne sais pas quoi (rire). Des trucs qui étaient plutôt rêvés. Et puis après la révolution, on va au centre ville, et voilà : il y a les gens avec des narguilés, des petits vendeurs et ça discute partout. C’est la question de la réappropriation de l’espace, même si ça n’a pas beaucoup d’impact immédiatement, c’est le type de choses que l’on imagine, que l’on envisage. On croyait avoir des visions exagérées et puis c’est ce qu’il s’est passé avec la révolution.

Avec l’arrivée du crack économique inévitable, on commence aussi à penser des modes d’organisation et des manières pour être autonomes. Sans dépendre de l’État. On ne veut pas demander éternellement des droits à l’État. L’État est là juste pour des raisons administratives où pour ramasser les poubelles de la rue, mais pas plus. Et ceci c’est pas pour excuser l’État ou enlever une partie de la charge qu’il devait prendre.

La question pour nous, c’est, est-ce que nous avons la capacité de nous organiser dans la rue, en parallèle du gouvernement ? C’est ce qu’on fait déjà, mais on fait ça dans des espaces qui sont en rupture avec les structures capitalistes. Même si on dit que le capitalisme est partout, que ça nous envahit, qu’on ne peut pas y échapper, cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir des espaces de rupture qui puissent se multiplier et grandir. Et il faut que ça se passe dans plusieurs territoires, il ne faut pas que ça se centralise ici, là où on a accès à la langue, au discours.

Il faut réfléchir à la question de l’auto-production. Par exemple, de plus en plus de gens sont en train de penser à des coopératives agricoles. Ils sont tellement effrayés par le futur, qu’ils veulent avoir leurs tomates, leurs pommes de terres. Encore une fois, je ne sais pas si c’est un rêve.

En ce moment les gens se demandent à quoi ça sert l’État ? Si ce n’est pas pour emprisonner les gens, reproduire les logiques nationalistes, pour produire un corps citoyen discipliné. C’est une structure d’oppression, ce n’est pas ce qui nous donnera nos moyens d’existence. Donc il faudra réussir à instituer le discours qu’il est nécessaire de se réapproprier nos moyens d’existence. Bien sûr ça va prendre beaucoup d’années mais on essaye.

Et puis il y a des trucs juste de bon sens, on ne va pas produire une alternative économique pour sauver la crise financière du régime. Dans la rue on a des demandes basiques : Il ne faut pas taxer les pauvres, il faut taxer les riches, c’est tout. Donc taxez les putains de riches.

Est ce que vous avez l’impression que pendant la révolution vous avez rencontré beaucoup de nouvelles personnes ? Et toi qui parle de « niche », comment penses-tu pouvoir rendre ce mouvement plus populaire ?
J’ai deux réponses, la première c’est à partir de la théorie QUEER qui dit que la justice se trouve toujours sur les marges. Donc le moment où tu deviens mainstream c’est le moment où tu perds quelque chose de ta radicalité. Si les choses que tu défends deviennent très acceptables, ça veut dire que tu commences à te conformer aux stéréotypes des oppressions. De prendre cet espace là, c’est quelque chose qui nous fait peur. On ne veut pas parler au nom de quelqu’un. Quand beaucoup de personnes commence à se réapproprier notre discours parce que ce discours est devenu normalité, c’est vrai que ça peut être puissant mais il faut se demander si l’on rate quelque chose. Est-ce que notre discours est devenu acceptable parce que l’on a fait des compromis ? Je crois qu’il n’y a pas une réponse tranchée par rapport à ça mais ça exige une auto-réflexion sur ce sujet.

La seconde c’est que les gens se sont engagés à un tel niveau qu’il n’y a pas de chemin de retour. Au delà des allures de moment romantique de la révolution, il y a aussi la réalité matérielle qui nous rassemble, les risques… Beaucoup de gens qui nous rejoignent n’étaient pas spécialement engagés avant. C’est leur première expérience politique et ils ont peur, ils ne savent pas ce qu’ils peuvent faire après. “Est ce que l’on va continuer à se voir après ?” “On va pas arrêter de s’organiser ?”

Bien sur, peut être que ça prendra des formes différentes, nous serons moins présentes dans la rue, mais il y aura d’autres stratégies et actions à élaborer.

On ne peut que constater et se réjouir du retour en force du mouvement féministe dans le monde entier depuis plusieurs années. Plus personne ne peut faire comme si ça n’existait pas. D’un point de vu transnational, on pourrait dire que l’unique mouvement qui semble inarrêtable dans le monde c’est la révolution féministe. Dans quelle mesure est-il révolutionnaire partout ? Et est-ce qu’il peut être interrompu provisoirement comme celui des années 60-70 ? Ce sont des questions. Mais plus que n’importe laquelle, cela semble tout de même une vague inarrêtable.

Alors je voulais te demander pour le Liban, quand tu prends du recul et que tu regardes le mouvement féministe ici tu dirais qu’il en est où ?

Il y a un accumulation historique d’expériences par les mouvements féministes du passé. On peut dire que l’on a beaucoup appris de tous les conflits qu’on a eu pendant les moments révolutionnaires dans le passé. Quand tu penses aux féministes d’État, comme il y en a eu en Tunisie, tu vois la désillusion que sont les idées réformistes tunisiennes par exemple. Pour autant, l’intégration de la dimension de genre est devenue mainstream. C’est devenu accessible.

Les critiques qui disaient que nos demandes sont des choses pas assez réalistes, pas ancrées dans l’idée de justice économique, c’est quelque chose qui est en train de changer.

Quand tu dis que tu es féministe dans la rue, ce n’est plus la même chose. On a plus de présence dans la rue, notre discours est plus accessible, donc notre visibilité sur le terrain augmente. Il y de plus en plus de nouvelles personnes qui veulent nous rejoindre. On commence à avoir un vrai pouvoir d’influence sur le discours dominant.

C’est le moment où l’on va pouvoir s’étendre. Je ne sais pas où ça va aller par la suite, encore une fois parce que c’est facile de récupérer quelque chose quand c’est à la mode. Donc devenir mainstream est toujours un petit peu inquiétant, mais en même temps je crois que c’est le moment pour le mouvement féministe au Liban. Je crois que le moment est arrivé.

Entretien réalisé par Lucas Amilcar dont les recherches indépendantes, essayent d’interroger et de faire vivre, la question des circulations révolutionnaires transnationales.

A suivre : une série d’articles du média Megaphone traduit de l’arabe

Amilcaar at riseup.net




Source: Lundi.am