D’une ampleur rarement atteinte par une contestation populaire depuis longtemps et s’inscrivant dans la durée, le Mouvement des Gilets Jaunes (MGJ) secoue la France depuis bientôt trois mois au moment où j’écris ces lignes. Peut-on enfin y voir un pas vers la démoutonisation et encore mieux, vers ce qui serait sans doute son corollaire, une révolution sociale et libertaire, ou bien au contraire, toute cette agitation ne se terminera-t-elle qu’en un feux de paille étouffé à coups de matraques et de mesurettes gouvernementales ? Tentons de décortiquer un peu la situation afin d’être en mesure d’apporter des éléments de réponse à cette question qui pourrait s’avérer cruciale pour la suite des évènements.

La moutonisation c’est, à mon sens, cette facilité instinctive et héréditaire qu’ont la plupart des gens à s’ancrer dans la pensée dominante, à suivre le mouvement général et à faire « comme tout le monde » sans comprendre que d’autres manières de penser et d’agir sont possibles et souhaitables. Il faut dire que tout est fait pour ça ! Depuis l’école, on leur apprend à obéir et à rester bien sagement dans le rang sous peine de sanctions, et ça continue ensuite, dans le monde du travail. C’est donc ainsi qu’ils deviendront, non sans le concours des politicien.nes, des religions et des médias abrutissants, des travailleur-consommateurs dociles et serviles, pour le plus grand bénéfice de l’oligarchie.
Mais cela serait-il en train de changer, en France avec le MGJ, et même dans d’autres endroits du globe avec d’autres mouvements ou révoltes plus ou moins similaires apparus ces dernières années ? C’est bien possible, mais restons ici concentrés sur le pays du fromage et des droits de l’homme.

Du fait de la paupérisation de la société, les classes moyennes (ou semi-aisées) commencent-elles aussi à sérieusement perdre du pouvoir d’achat, en plus des classes populaires (prolétariennes et défavorisées) qui elles sont déjà considérablement touchées par cette perte depuis au moins la crise financière de 2008. Et c’est là un fait nouveau qui a son importance car, de nombreux Gilets jaunes sont issus des classes moyennes et ne sont donc pas des habitué.e.s des manifestations et des contestations. Beaucoup d’entre eux/elles font ça pour la première fois.
Excédées par toujours plus de taxes auxquelles elles ne peuvent échapper pendant qu’en même temps on supprime l’ISF, accablées par la casse du code du travail et exaspérées par la disparition des services publics, les classes moyennes, tirées vers le bas, rejoignent progressivement les moins aisés dans ce qui devient un ras-le-bol généralisé. En outre, elles se retrouvent, elles aussi, de plus en plus victimes de la gentrification et donc reléguées dans les zones rurales et périurbaines délaissées, ce qui les rend encore davantage dépendantes de la voiture par exemple. D’où, un sentiment d’injustice puisque, même en travaillant et en gagnant correctement sa vie on constate, soit qu’on n’est plus en mesure de pouvoir en profiter comme avant pour certains, soit qu’on galère financièrement pour s’en sortir pour d’autres.
Le capitalisme a habitué les gens à un certain confort de vie auquel un grand nombre de personnes a aujourd’hui du mal à se passer. D’où, des gilets jaunes dans des Audi et sur le dos de gens qui partent en vacances en avion à l’autre bout du monde. L’écrasante majorité des Gilets jaunes ou de leurs épigones ne sont en rien anticapitalistes ou altermondialistes, et nombreux sont, parmi eux, les sympathisants FN/RN et un peu moins nombreux, LFI. On y trouve aussi un grand nombre de personnes n’ayant aucune conscience politique ou tout simplement, apolitiques. Cependant, l’entonnaison récurrente de La Marseillaise et la présence massive de drapeaux tricolores chez eux (au passage, on y voit très peu de drapeaux noirs) dénotent un certain attachement à la nation et un esprit plus ou moins conservateur, réactionnaire et franchouillard, selon les cas.
Toutefois, même s’il est certain qu’une partie de la population devrait plutôt apprendre à ne plus gaspiller et à vivre plus simplement à la place de demander toujours plus de sous (!!), la révolte est compréhensible et même, légitime. Quasiment tous les Gilets jaunes ont bien saisi qu’une classe de privilégiés (la bourgeoisie pour faire simple) profite ou se gave sur leur dos. C’est par conséquent à une alliance des classes populaires et moyennes que nous devons la force et la continuité du MGJ. Une alliance qui rappelle les Grandes Jacqueries de l’Ancien Régime et la Révolution française de 1789, où les populations se soulevaient à force d’être tondues comme des moutons par un pouvoir bien trop gourmand.

Ainsi, en se révoltant vêtue d’un gilet jaune, une grande partie des français.es, apolitiques ou de tendances politiques diverses, découvrent ce que nous, anarchistes et libertaires, savions déjà depuis la nuit des temps : l’État et les médias à sa botte peuvent détourner la vérité, mentir, exagérer des faits, en passer d’autres sous silence… bref, on commence à se rendre compte que la machine étatique et médiatique possède le pouvoir de manipuler l’opinion à sa guise et de criminaliser des luttes légitimes. Ils/elles découvrent en prime que la répression peut s’avérer féroce et qu’elle n’est pas réservée aux seuls délinquants ou aux « casseurs » (Éh oui !). De fait, certain.es découvrent aussi la solidarité et l’entraide en se rencontrant et en échangeant sur les ronds-points et dans les manifs, et même dans les lycées.
Toute révolte comporte son lot de revendications bien sûr. À celle de départ, le rejet de l’augmentation de la Taxe Intérieure de Consommation sur les Produits Énergétiques (TICPE), le MGJ en a ajouté d’autres allant principalement vers plus de justice sociale et d’égalité ainsi que vers une démocratie participative, voire directe. Nous retrouvons, en partie, ces revendications dans le projet de société anarchiste, le fédéralisme libertaire, et c’est là un fait intéressant à noter.
De même que d’autres similitudes avec l’anarchisme apparaissent également dans les attitudes ou dans les modes de fonctionnement du MGJ : le refus du chef et de le représentation, la défiance vis à vis des professionnel.les de la politique, les assemblées ou chacun.nes peut prendre la parole, l’autogestion, le rejet des grands médias…

D’abord opposés à toute concession aux Gilets jaunes, le jeune empereur des français, Emmanuel Ier, et sa coterie de flagorneurs qui lui sert de gouvernement, renoncent finalement à la TICPE, lâche « 100 balles et un mars » dans la mangeoire du peuple et lance un « grand débat national » dont on sait qu’il ne s’agit que d’une vaste fumisterie destinée à étouffer le feu de la révolte. Pendant ce temps, la mobilisation continue et par conséquent, la répression aussi, avec maintenant sa dizaine de morts et son nombre considérable de blessé.e.s. Le peuple reprendra-t-il sa place dans le troupeau pour autant ? Rien n’est moins sûr cette fois ou, tout du moins, peut-être pas de la même manière qu’auparavant.

Malgré le grand hétéroclisme du MGJ, qui se dit d’ailleurs apolitique (alors que tout est politique !), celui-ci se veut partiellement anarchique, aussi bien dans ses revendications que dans ses attitudes et ses modes de fonctionnement. On pourrait y voir là le résultat d’années et d’années de propagande anarchiste et libertaire. Pourtant, je crois bien que les drapeaux noirs ne sont pas prêts de remplacer les drapeaux tricolores car, un mouvement anarchique n’est pas un mouvement anarchiste.
Alors, même s’il semble qu’un pas vient d’être franchi vers la démoutonisation, nous sommes tout de même encore un peu loin de la grande révolution sociale et libertaire qui nous permettrait de sortir du capitalisme et de reprendre réellement nos vies en main. Néanmoins, des graines anarchistes sont plantées… ça et là…

Frédéric Pussé,
Groupe de Metz de la Fédération Anarchiste
33Février 2019


Article publié le 27 Mai 2019 sur Monde-libertaire.fr