Janvier 5, 2022
Par Zones Subversives
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Le mouvement des droits civiques a permis une amĂ©lioration de la vie quotidienne pour la population afro-amĂ©ricaine. Ensuite, il soulĂšve de nombreux enjeux qui restent d’actualitĂ©, comme le racisme, les violences policiĂšres et les inĂ©galitĂ©s sociales.

Le mouvement contre le meurtre de Georg Floyd et les violences policiĂšres Ă©clate aux Etats-Unis en 2020. Cette contestation permet Ă©galement la diffusion des idĂ©es du mouvement Black Lives Matter. Cette rĂ©volte contre le racisme, les violences policiĂšres et les inĂ©galitĂ©s sociales s’inscrit dans une longue histoire. Le mouvement des droits civiques se dĂ©veloppe entre 1955 et 1965. Les enjeux qu’il soulĂšve restent d’actualitĂ©.

DerriĂšre les figures connues de Martin Luther King et de Rosa Parks se construit un vĂ©ritable mouvement de masse portĂ© par des anonymes. Ensuite, le mouvement des droits civiques s’inscrit dans la longue histoire des luttes afro-amĂ©ricaines. L’historien Thomas C. Holt revient sur ce moment fondateur dans son livre intitulĂ© Le Mouvement.

                Le Mouvement. La lutte des Africains-AmĂ©ricains pour les droits civiques

 

Ségrégation raciale

 

La PremiĂšre Guerre mondiale relance l’exigence d’égalitĂ© pour les Africains-AmĂ©ricains. La protestation adopte Ă  nouveau des pratiques traditionnelles. Pendant plus d’un demi-siĂšcle, les Noirs se tournent vers le boycott de la consommation et les sit-ins militants pour protester contre la discimination dans les lieux publics. En 1854, Elizabeth Jennings est expulsĂ©e d’un tramway Ă  New York. Les militants noirs organisent des manifestations et dĂ©posent un recours en justice. Les transports publics sont censĂ©s accueillir la totalitĂ© des usagers, sans discrimination. Cette victoire de Jennings reflĂšte la montĂ©e en puissance du militantisme des Noirs libres du Nord dans les annĂ©es 1850. Ils relient la campagne abolitionniste contre l’esclavage avec la lutte contre les discriminations raciales.

AprĂšs la guerre mondiale, des Noirs montent dans les transports rĂ©servĂ©s aux Blancs et n’hĂ©sitent pas Ă  affronter les contrĂŽleurs et les policiers. La guerre et le patriotisme modifient Ă©galement la vision des Noirs qui se sont battus aux cĂŽtĂ©s des Blancs. « Le sacrifice de leurs soldats dĂ©montrait que les Noirs n’avaient plus rien Ă  “payer” pour obtenir satisfaction Â», dĂ©crit Thomas Holt. Ces incidents permettent d’expĂ©rimenter les tactiques et stratĂ©gies de base des protestations, avec les sit-ins, les boycotts et les manifestations de masse.

Ces actions visent Ă  rallier le public mais surtout Ă  provoquer un dĂ©sordre pour forcer les entreprises et l’Etat Ă  agir. Cette lutte semble efficace aprĂšs la Guerre civile. En 1875 est adoptĂ©e une loi nationale sur les droits civiques qui dĂ©clare illĂ©gale la discrimination dans tous les transports en commun mais aussi dans les restaurants, les thĂ©Ăątres et autres Ă©tablissements ouverts au public. Cependant, au dĂ©but du XXe siĂšcle, les États du Sud multiplient les lois discriminatoires qui visent Ă  rĂ©glementer la prĂ©sence des Noirs dans l’espace public.

La National Association for Advancement of Colored People (NAACP) devient l’organisation centrale dans la lutte pour les droits civiques au XXe siĂšcle. Mais les fonctions dirigeantes de l’association restent occupĂ©es par des antiracistes blancs du Nord. Les avocats et publicistes qui dirigent la NAACP valorisent les poursuites judiciaires et la dĂ©nonciation publique. Des annĂ©es 1910 aux annĂ©es 1950, la NAACP Ă©tudie les failles juridiques des lois Jim Crow qui imposent la sĂ©grĂ©gation.

Cette association siĂšge Ă  New York et reste implantĂ©e surtout dans les villes du Nord et du Sud. La scolarisation permet l’émergence d’une Ă©lite urbaine noire. La crise Ă©conomique des annĂ©es 1930 approfondit les inĂ©galitĂ©s sociales. L’universitaire W.E.B. Du Bois critique l’intĂ©gration et se rapproche du socialisme. Surtout, la NAACP se tourne vers le mouvement ouvrier. Cependant, durant les annĂ©es 1950, l’association prĂ©fĂšre se plonger dans les jeux de pouvoir pour influencer le Parti dĂ©mocrate.

 

      Rosa Parks.

 

Boycotts et sit-in

En 1955, Rosa Parks refuse de laisser sa place Ă  un Blanc dans un bus de Montgomery. Son arrestation dĂ©clenche un mouvement de rĂ©volte. Les Noirs boycottent les bus pendant 381 jours. Ils contestent l’ordre racial de la nation. « Si l’on dĂ©finit le Mouvement des droits civiques comme la mobilisation de masse des communautĂ©s noires pour contester un statut civil qui les place en situation de subordination sur des critĂšres raciaux, ce fut Ă  ce moment-lĂ  qu’il commença Â», observe Thomas Holt. D’autres femmes noires ont dĂ©jĂ  refusĂ© de laisser leur place Ă  un homme blanc, comme Claudette Colvin. Cependant, toutes les classes sociales et les secteurs de la communautĂ© noire de Montgomery peuvent s’identifier Ă  Rosa Parks.

De mĂȘme, le jeune Martin Luther King permet de dĂ©passer les rivalitĂ©s qui opposent les diffĂ©rents pasteurs noirs. De plus, il n’est pas hostile Ă  un rapprochement entre les religieux et le mouvement ouvrier. « Non seulement King Ă©tait particuliĂšrement bien placĂ© pour consolider l’alliance entre les classes sociales que l’arrestation de Parks avait suscitĂ©e, mais ses sermons parvinrent Ă  donner des objectifs historiques, civiques et moraux Ă  une protestation nĂ©e de la colĂšre viscĂ©rale et de la frustration Â», souligne Thomas Holt. Le mouvement accompagne la dĂ©marche juridique de l’action directe. Le boycott des bus de Montgomery provoque la faillite de la compagnie. Mais ce n’est pas encore suffisant pour changer la loi.

En fĂ©vrier 1960, quatre jeunes hommes noirs organisent un sit-in pour protester contre le refus de les servir dans un restaurant du magasin Woolworth. Cette action lance une vague de sit-in qui se propagent dans plusieurs villes. Ce mouvement reste portĂ© par les sections locales de la NAACP. NĂ©anmoins, la direction de l’association continue de dĂ©nigrer les pratiques d’action directe. Cette dynamique de lutte participe Ă  la crĂ©ation du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC).

 

     L'historien Thomas C. Holt dans la marche des droits civiques

Vers la marche de Washington

 

Un mouvement se construit Ă  Birmingham au printemps 1963. L’économie de la ville reste dĂ©pendante des entreprises du Nord. Il semble donc plus facile de faire pression sur ses dirigeants. Des boycotts de commerces, des sit-ins et des marches massives sont organisĂ©s. Les images de violences policiĂšres contre des manifestants pacifistes et des enfants provoquent le soutien de la communautĂ© noire et surtout une importante couverture mĂ©diatique. L’URSS s’empare de ces Ă©vĂ©nements pour dĂ©noncer la violence du modĂšle dĂ©mocratique amĂ©ricain. Des protestations Ă©clatent dans diffĂ©rentes villes du Sud pour dĂ©noncer les violences policiĂšres mais aussi les humiliations liĂ©es Ă  la promiscuitĂ© urbaine dans les bus, les restaurants et les grands magasins.

C’est dans ce contexte que les organisations nationales qui luttent pour les droits civiques organisent une grande marche sur Washington. NĂ©anmoins, beaucoup de militants privilĂ©gient les luttes locales qui permettent des avancĂ©es concrĂštes. « Les militants de terrain, dans les communautĂ©s locales avaient luttĂ© pour mobiliser les masses noires et les aider Ă  faire face aux reprĂ©sailles Ă©conomiques, voire aux meurtres, pour faire plier les autoritĂ©s locales Â», indique Thomas Holt.

Au contraire, la marche de Washington s’adresse au gouvernement et aux Ă©lecteurs blancs du Nord. Cette dĂ©marche considĂšre l’Etat comme un alliĂ© pour adopter une meilleure lĂ©gislation. La NAACP prĂ©fĂšre le lobbying et la conclusion d’accords dans la capitale, plutĂŽt que l’action directe dans les rues du Sud. La marche de Washington reste perçue comme un grand succĂšs. NĂ©anmoins, des meurtres racistes se multiplient. L’assassinat du prĂ©sident Kennedy laisse Ă©galement planer le doute sur la poursuite des nĂ©gociations avec le pouvoir.

 

           

 

Mouvement dans le Nord

 

Les organisations antiracistes se focalisent sur la situation du Sud avec la sĂ©grĂ©gation. Pourtant, la population afro-amĂ©ricaine subit Ă©galement le racisme et les inĂ©galitĂ©s dans le Nord. MĂȘme si ce systĂšme n’est pas lĂ©gal. La sĂ©grĂ©gation dans les Ă©coles, les discriminations Ă  l’embauche et les violences policiĂšres s’observent Ă©galement dans le Nord. Ensuite, les Noirs amĂ©ricains de toutes rĂ©gions observent les limites de la stratĂ©gie qui repose sur la non-violence et sur les politiques d’intĂ©gration.

Une sĂ©grĂ©gation urbaine s’observe dans les villes du Nord, notamment Ă  travers les Ă©coles. Les Noirs vivent dans un centre-ville pauvre tandis que les Blancs habitent dans les banlieues cossues. « A mesure que l’émigration des Noirs du Sud s’accĂ©lĂ©rait, toutefois, la sĂ©paration spatiale au travail et Ă  la maison s’intensifia, aboutissant vers le milieu du siĂšcle Ă  des frontiĂšres strictes dans les domaines politiques et Ă©conomiques mais aussi Ă  une dĂ©marcation entre banlieues blanches et quartiers noirs de la ville Â», dĂ©crit Thomas Holt.

La ville de Chicago illustre cette Ă©volution. Face Ă  cette situation, des associations demandent un accĂšs au logement pour tous. D’autres dĂ©marches visent Ă  organiser les locataires des quartiers pauvres de la ville. Des grĂšves de loyers permettent d’exiger l’application des codes de la construction et le ramassage des ordures. Ces luttes visent Ă  mobiliser la communautĂ© noire pour obliger la ville Ă  amĂ©liorer les conditions de logement des habitants du ghetto. Cette dĂ©marche se distingue de l’objectif de l’intĂ©gration en tant que telle.

L’époque n’est plus Ă  la non-violence. Durant les annĂ©es 1960 s’observe une montĂ©e de la contestation dans le contexte des luttes anticoloniales et de la guerre du Vietnam. En 1968, des rĂ©voltes Ă©clatent Ă  travers le monde de Paris Ă  Mexico. C’est dans ce contexte que Martin Luther King lance une nouvelle marche sur Washington. Elle doit conclure une campagne axĂ©e sur la dĂ©nonciation de la pauvretĂ© et pour la justice sociale. Ce qui doit permettre d’unir les Noirs du Sud et du Nord. Martin Luther King soutient Ă©galement la grĂšve des travailleurs noirs de la voirie de Memphis. Ce qui ne fait pas consensus au sein de son organisation. En avril 1968, Martin Luther King est assassinĂ© Ă  Memphis. Ce meurtre politique est suivi par une vague d’émeutes qui se propage dans de nombreuses villes.

 

            Sit-In

 

DiversitĂ© d’un mouvement de lutte

 

Thomas Holt propose une bonne synthĂšse de la lutte pour les droits civiques. En historien, il replace ce mouvement dans son contexte Ă©conomique et social. Il insiste sur les conditions de vie de la population noire, entre misĂšre et racisme, qui restent dĂ©terminantes pour expliquer cette mobilisation importante. Il permet Ă©galement de questionner la question du racisme et de la sĂ©grĂ©gation dans le contexte de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine.

Thomas Holt reste Ă©galement attentif Ă  la diversitĂ© du mouvement, dans sa composition sociale et ses pratiques de lutte. Son livre permet d’observer les clivages de classe qui traversent la communautĂ© noire. Une petite bourgeoisie intellectuelle semble diriger le mouvement. Les avocats, les journalistes et les pasteurs restent emblĂ©matiques de cette classe sociale. Mais, derriĂšre les grandes figures mĂ©diatiques, la lutte pour les droits civiques repose surtout sur des prolĂ©taires anonymes.

Ce clivage de classe permet Ă©galement de comprendre les dĂ©bats qui traversent le mouvement. Ses dirigeants ne cessent d’insister sur les actions mĂ©diatiques et symboliques dans la perspective d’un lobbying politique en direction du Parti dĂ©mocrate. C’est, en gĂ©nĂ©ral, ce que retiennent les livres d’histoire et les manuels scolaires. En revanche, Thomas Holt montre l’importance de l’action directe. Les boycotts, les sit-in et les diverses actions permettent de protester concrĂštement contre le racisme dans les commerces et les lieux publics. Cette action directe de terrain reste dĂ©cisive dans la lutte pour les droits civiques.

Il est Ă©galement possible de distinguer les actions solidement prĂ©parĂ©es des rĂ©voltes spontanĂ©es. Les deux dĂ©marches ne sont pas forcĂ©ment incompatibles. Une campagne de boycott bien prĂ©parĂ©e se rĂ©vĂšle souvent efficace. Mais les Ă©meutes et rĂ©voltes spontanĂ©es, comme aprĂšs l’assassinat de Martin Luther King, semblent Ă©galement dĂ©cisives.

Thomas Holt montre bien que la force du mouvement des droits civiques repose avant tout sur sa diversitĂ©. Les dirigeants de la communautĂ© noire se veulent respectables et politiciens. Mais ils sont parfaitement conscients que l’action directe et la mobilisation Ă  la base restent dĂ©cisives. Ils tentent d’imposer un discours policĂ© qui repose sur l’intĂ©gration. Mais ils semblent ne pas chercher Ă  contrĂŽler et Ă  verrouiller l’action des comitĂ©s locaux. Le mouvement des droits civiques montre bien que mĂȘme les politiques rĂ©formistes doivent leur avancĂ©e Ă  des luttes sociales qui se construisent Ă  la base.

 

Source : Thomas C. Holt, Le Mouvement. La lutte des Africains-AmĂ©ricains pour les droits civiques, Traduction de Jean-Claude Zancarini, La DĂ©couverte, 2021

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Pour aller plus loin :

VidĂ©o : L’idĂ©al dĂ©mocratique Ă  l’Ă©preuve de l’Ă©galitĂ© ?, dĂ©bat diffusĂ© sur le site du MusĂ©e de l’histoire de l’immigration le 21 avril 2021

Vidéo : John Akomfrah, documentaire La Longue Marche de Martin Luther King diffusé en 2013

Radio : Rosa Parks, “la femme qui s’est tenue debout en restant assise”, documentaire diffusĂ© sur France Culture le 5 septembre 2020

Radio : Les pans oubliĂ©s de l’hĂ©ritage de Martin Luther King, Ă©mission diffusĂ©e sur France Culture le 15 juin 2020

Radio : Sophie Lemp, Martin Luther King, le silence s’est enfin dĂ©chirĂ©, fictions diffusĂ©es sur France Culture le 2 avril 2018

Radio : 50 ans aprÚs les Black Panthers, contre Trump, une histoire des luttes afro-américaines, émission Sortir du capitalisme mise en ligne sur le site Paris-luttes info le 29 novembre 2016

Philippe ArtiÚres, Dans la marche des droits civiques, publié dans la revue en ligne En attendant Nadeau le 28 juillet 2021

Gilles Biassette, « Le Mouvement » de Thomas C. Holt : le combat des Noirs américains, par-delà ses icÎnes, publié sur le site du journal La Croix le 13 juin 2021

Sylvain Boulouque, Une AmĂ©rique entre haine et espoir, publiĂ© sur le site de l’Ours le 3 juin 2021

Olivier Maheo, Note de lecture publiĂ©e sur le site RevueAlarmer le 5 juillet 2021

Jennifer Ghislain, Note de lecture publiée sur le site La CliothÚque le 28 août 2021

RĂ©dac’, Note de lecture publiĂ©e sur le site Critica masonica le 15 juin 2021

Henri Lourdou, Note de lecture publiĂ©e sur le site Lectures politiques le 23 aoĂ»t 2021

Olivier Maheo, Histoire et mémoire du mouvement des droits civiques, terrain privilégié du fratricide rassurant, publié dans la revue Textes et contextes en 2014

Nicolas Martin-Breteau, De l’esclavage Ă  Black Lives Matter. Un musĂ©e d’histoire africaine-amĂ©ricaine, publiĂ© sur le site La Vie des IdĂ©es le 5 dĂ©cembre 2017




Source: Zones-subversives.com