Septembre 19, 2021
Par Lundi matin
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Le mal qui est entré ici le mois dernier, c’était un signe [1].

Le chef du village de Ban srisomboon.

Quand se produisent des fléaux comme la pandémie de grippe qui a emporté le petit frère de ma mère, avec 40 à 100 millions de personnes en 1918, il est difficile de se faire une image claire de la souffrance individuelle. Les grandes épidémies, comme les guerres mondiales et les famines, massifient la mort, qui devient un événement à l’échelle de l’espèce, défiant notre entendement et nos émotions. Les affligés meurent, en conséquence, deux fois : l’agonie physique se redouble du naufrage de la personnalité dans les eaux troubles de la grande tragédie. Comme le dit camus, « puisqu’un homme mort n’a de poids que si on l’a vu mort, cent millions de cadavres semés à travers l’histoire ne sont qu’une fumée dans l’imagination [2]. » Personne ne pleure une foule ou ne se lamente sur la tombe d’une abstraction. Contrairement à d’autres animaux sociaux, nous n’avons aucun instinct de deuil ou de solidarité biologique qui s’éveillerait automatiquement devant la destruction de membres de notre espèce. Pire, nous trouvons au contraire un certain sublime, pervers mais souvent jouissif, dans les pestes noires, les tsunamis, les massacres, les génocides et les effondrements de gratte-ciel. Pour nous attrister d’un cataclysme, encore faut-il que nous le personnifions. La solution finale, par exemple, ne nous bouleverse pas réellement tant que nous n’avons pas lu Le Journal d’Anne Frank ou vu les objets déchirants du Musée de l’Holocauste à Washington. Alors, il devient possible de pleurer.




La menace d’une grippe aviaire – une plaie en devenir qui, selon les craintes de l’OMS, pourrait tuer près de 100 millions de personnes ces prochaines années – se fait peut-être plus prégnante si l’on songe au cas de Pranee Thongchan et de sa fille Sakuntala. En réalité, l’image de cette adolescente de onze ans mourant dans les bras de sa jeune mère a été la pieta qui a donné un sens viscéral à l’écriture de ce petit livre, livre qui analyse l’échec de notre gouvernement et d’autres états à protéger le monde du danger imminent d’une terrible épidémie de grippe. Notre grande proximité émotionnelle avec cette tragédie mère-fille, voilà précisément ce qui sera perdu si la grippe aviaire devenait, comme beaucoup le prédisent, la prochaine grande peste de la mondialisation, après le VIH.

Ban Srisomboon est un village de 400 habitants dans la province de Kamphaeng Phet, au nord de la Thaïlande, une région agréable, tranquille, dont les temples et les palais en ruine attirent quelques touristes mais célèbre surtout dans le pays pour ses bananes. À Ban Srisomboon, comme ailleurs en Thaïlande, les poulets sont très importants. Les villageois élèvent des volailles en plein air, en tirent un revenu puis investissent dans des coqs de combat, qui sont une véritable obsession nationale. Fin août 2004, cependant, des poulets ont commencé à mourir mystérieusement à Ban Srisomboon, comme les rats d’oran au début de La Peste. Contrairement aux malheureux colons du roman de camus, pourtant, les fermiers du village ont compris que les poulets morts étaient porteurs de la grippe aviaire, qui se diffusait insidieusement en Thaïlande depuis novembre 2003.

Ce sous-type de grippe, immatriculé « H5N1 », a été identifié pour la première fois à Hong-Kong en 1997, lorsqu’il est passé du gibier d’eau aux humains et a tué six de ses dix-huit victimes. Un abattage désespéré de la volaille de la ville a contenu la première épidémie mais le virus est simplement resté caché, certainement dans le « réservoir silencieux » des canards domestiques. En 2003, il est réapparu brusquement en chine et en Asie du sud-est, à une échelle épidémique. Les chercheurs étaient horrifiés de découvrir que le H5n1 – comme le virus apocalyptique du bon vieux thriller de Michael Crichton, La Variété Andromède – devenait « progressivement plus pathogène », à la fois pour les poulets et pour l’être humain. Pendant les trois premiers mois de 2004, tandis que de nouveaux décès étaient enregistrés au Vietnam et en Thaïlande, plus de 120 millions de poulets et de canards étaient abattus, avec une aide internationale massive pour limiter la diffusion de l’épidémie. La plupart de ces volailles appartenaient à de petits fermiers ou à des producteurs sous contrat qui ont été ruinés.

Les chefs de famille de Ban Srisomboon ont fait face à un dilemme terrible. D’un côté, ils étaient conscients de la dangerosité de la maladie pour leurs enfants et leurs poulets et de leurs obligations légales envers les autorités. De l’autre, ils savaient que le gouvernement ferait abattre tout leur cheptel, notamment leurs précieux coqs de combat. La compensation officielle n’était que de 20 bahts par oiseau (environ 50 centimes), alors que les coqs pouvaient valoir jusqu’à 10 000 bahts – c’était parfois la principale richesse de la famille [3].

Les journaux de Bangkok ont donné différentes versions de ce qui s’est passé au village. Dans un des récits, les villageois ont décidé de cacher l’épidémie en attendant des jours meilleurs. Dans un autre, ils ont averti à deux reprises le ministre de l’agriculture de la mort d’un nombre anormal de poulets mais les fonctionnaires n’ont jamais organisé d’inspection au village. En tout cas, l’oncle de Sakuntala, Somsak Laemphakwan, a déclaré plus tard aux journalistes qu’il avait creusé des trous profonds pour que ses oiseaux morts ne transmettent pas l’infection. Malgré ces précautions, sa nièce qui, comme d’autres enfants du village, avait des contacts quotidiens avec les oiseaux, a rapidement développé des maux de ventre et une fièvre suspects. Somsak l’a emmené dans une clinique locale mais l’infirmière a diagnostiqué un mauvais rhume. Cinq jours plus tard, pourtant, Sakuntala a commencé à vomir du sang et a été emmenée en urgence dans l’hôpital régional de Kamphaeng Phet (25 000 habitants). Comme son état continuait à se détériorer, sa tante, Pranom Thongchan, a appelé la mère de Sakuntala, qui travaillait dans une usine de vêtements près de Bangkok et lui a demandé de venir rapidement [4].

Pranee a été horrifiée de découvrir sa fille en phase terminale d’une pneumonie virale : crachant du sang et n’arrivant plus à respirer (la pneumonie tue par une lente suffocation). La dernière nuit, racontent les infirmières, elle tenait sa fille dans ses bras, l’embrassant, la caressant, lui murmurant des choses tendres. Espérons, du moins, qu’un tel amour ait allégé les terreurs et les souffrances de la fillette. (Ce récit était particulièrement poignant pour moi car il me rappelait le récit que me faisait ma mère – âgée de huit ans en 1918 – de la mort de son tout jeune frère dans les bras de sa belle-mère).

L’hôpital a déclaré que la cause du décès de Sakuntala était la « dengue » et la crémation a eu lieu avant qu’on ait le temps de prélever un échantillon des tissus. À l’enterrement, Pranee s’est plainte de courbatures et d’une très grande fatigue et sa famille l’a emmenée dans la même clinique qui avait sous-diagnostiqué la fatale maladie de sa fille. Répétition macabre de l’incompétence première, Pranee a été rassurée, on lui a dit qu’elle ne souffrait que de chagrin et d’épuisement. Elle est retournée travailler à l’usine. Elle s’est rapidement effondrée et a été emmenée en urgence à l’hôpital où elle est morte le 20 septembre, deux semaines après sa fille. Elle n’avait que trente-six ans.

Tandis que le personnel de l’hôpital public attendait le rapport d’autopsie de Pranee, sa sœur, Pranom, était à l’isolement médical avec des symptômes similaires. Heureusement, les médecins se doutaient désormais qu’il s’agissait de la grippe aviaire et ils ont rapidement administré un traitement à l’oseltamivir (Tamiflu), un antiviral puissant qui, s’il est prescrit rapidement, s’avère efficace contre les souches de grippe les plus létales. Tandis que Pranom se rétablissait, des hommes équipés de masques à gaz et de combinaisons de sécurité entraient nerveusement à Ban Srisomboon, désormais « zone rouge » pour abattre, mettre dans des sacs et enterrer tous les oiseaux encore vivants. D’autres équipes avec des bottes en caoutchouc et des combinaisons pulvérisaient du désinfectant sur « à peu près n’importe quoi, des camionnettes remplies d’écoliers jusqu’aux tracteurs à trois roues ». Dans une atmosphère de quasi-panique, les villageois évitaient leur quartier mais, à la première quinte de toux ou au premier éternuement, ils courraient aux urgences de l’hôpital local, terrifiés à l’idée d’avoir attrapé la peste aviaire.

Leur peur n’avait rien d’irrationnel. Le 28 septembre, l’OMS annonçait que Pranee avait probablement contracté l’infection chez Sakuntala, désignant ainsi le patient zéro de la grippe aviaire, depuis l’émergence du sous-type virulent en 1997. L’OMS et le gouvernement thaïlandais ont tenté de minimiser la signification de la mort de Pranee – « une impasse infectieuse », selon les mots d’un fonctionnaire. Mais pour les spécialistes de la grippe, cette révélation méritait bien de faire les gros titres des journaux et de sonner l’alarme dans le monde entier. Si le virus aviaire avait acquis des gênes d’une souche de grippe humaine, Pranee était potentiellement la première victime d’une longue série car, sous cette forme (transmission volaille-humains), la grippe aviaire tuait les deux tiers des personnes contaminées.

Comme nous allons le voir, il s’agit en substance d’une grippe mutante d’une virulence cauchemardesque, qui a évolué et s’est maintenant installée dans les nouvelles niches écologiques créées par l’agro-industrie capitaliste mondiale, une grippe qui cherche le ou les nouveaux gènes qui vont lui permettre de se propager très rapidement dans les populations urbaines et surtout pauvres du globe. Ces mutations, nous en sommes largement responsables. À cause des chocs environnementaux – tourisme balnéaire, destruction des zones humides, « révolution du bétail », urbanisation du tiers-monde et croissance concomitante de méga-bidonvilles – la mutabilité darwinienne de la grippe est devenue une des forces biologiques les plus dangereuses de notre planète assiégée. De même, notre vulnérabilité terrifiante à ce fléau et à d’autres maladies émergentes est due à la pauvreté urbaine, au faible développement des vaccins dont se désintéresse l’industrie pharmaceutique qui juge les maladies infectieuses « peu rentables » mais aussi à la détérioration, voire à l’effondrement, des infrastructures de santé publique dans de nombreux pays, qu’ils soient riches ou pauvres. Le mal qui a visité Ban Srisomboon, autrement dit, n’était pas quelque fléau ancestral arraché au sommeil, si tant est que puisse exister un tel phénomène indépendamment des circonstances historiques. Il s’agit d’une réalité nouvelle que nous avons façonné, certes par mégarde mais sans relâche. Et ça, comme le déclaraient les villageois de Ban Srisomboo, c’est sûrement un « signe ».




Source: Lundi.am