Par Etienne Savoye {JPEG}

Qu’appelez-vous le « moment 2008 » ? En quoi représente-t-il un changement dans l’interventionnisme militaire français ?

« À partir de 2008, la France a modifié son comportement sous l’influence d’une série d’évènements : crise financière, récession économique, aggravation de la crise environnementale, crise géopolitique marquée par l’enlisement généralisé des États-Unis et l’émergence d’insurrections populaires contrariant le maintien des régimes despotiques en Afrique et au Moyen-Orient. Bref, c’est la fin de la “mondialisation heureuse” dans laquelle nous serions entrés après l’effondrement de l’URSS en décembre 1991 et qui aurait été caractérisée par l’extension du format “PDF” (Peace, Democracy, Free market) à l’ensemble du globe.

Ce moment 2008 a eu des répercussions très importantes sur la France. Économiquement, elle perd du terrain sur les marchés mondiaux, y compris dans certains secteurs fleurons tels que l’automobile et l’agroalimentaire. Ses échanges commerciaux avec l’Union européenne sont fortement déficitaires. Et elle perd de l’influence dans les prises de décisions communautaires au profit de l’Allemagne.

Par contraste, le dynamisme des groupes aéronautiques et de l’armement, porté par la conjoncture mondiale et la diplomatie française de ventes d’armes à tout prix [1], ont permis à la France de se maintenir dans le top 5 mondial des ventes de matériels militaires. Par ailleurs, le moindre interventionnisme des États-Unis conjugué à l’implosion de plusieurs États “relais” de la France en Afrique l’ont obligée à monter en première ligne pour défendre l’ordre mondial. Il est néanmoins très difficile de recenser le nombre exact d’interventions militaires françaises [2] car aucun décompte officiel n’est disponible ; d’ailleurs, le Parlement n’exerce aucun pouvoir de contrôle dans ce domaine, qui demeure le pré carré du Président dans la Constitution de la Ve République. On sait juste que ce nombre est très élevé, à tel point qu’un rapport du Sénat s’était sérieusement demandé en juillet 2016 si l’intervention militaire était une “passion française”. Ce qui l’est beaucoup moins en revanche, c’est le montant de l’aide publique au développement social. Pour le Mali, il est cinq fois inférieur au coût des opérations Serval-Barkhane. »

Ce dynamisme de l’industrie d’armement, dont les produits sont testés lors des interventions militaires, sert de cache-misère au délitement continu du tissu industriel français ?

« L’industrie d’armement a des effets pervers sur l’économie. Un système productif est constitué de toutes sortes d’interdépendances, et on peut identifier des secteurs moteurs en termes de commandes, d’emplois, de retombées technologiques – notamment les machines-outils, la chimie, l’automobile ou les technologies de l’information. L’armement, lui, n’en est pas un. Les promoteurs de cette industrie affirment que si on y investit un milliard d’euros, cela crée des emplois. C’est une tautologie ! Il faut plutôt comparer ce qui passe dans l’armement avec la valeur ajoutée qui serait créée avec ce même milliard dans d’autres activités. Sans surprise, comme le montrent des chercheurs américains, c’est dans le développement durable, l’éducation ou la santé que vous obtiendrez les retours sur investissements les plus significatifs en termes d’emplois.

L’autre argument, avancé par les ministres de la Défense Florence Parly et Jean-Yves Le Drian, est celui de l’effet d’entraînement technologique des innovations militaires sur l’industrie civile. Ce discours n’est même plus tenu par la Direction générale de l’armement, consciente que le socle déterminant de la recherche et des innovations se trouve dans le monde civil. En effet, les exigences des militaires en termes de technologies sont très spécifiques, très coûteuses et elles mettent des dizaines d’années à être satisfaites. Les principaux transferts de technologies du militaire au civil ont concerné l’aéronautique et aujourd’hui le sécuritaire. Quelles puissances à peu près comparables à la France ont réussi à bâtir un tissu industriel diversifié et robuste dans la seconde moitié du XXe siècle ? L’Allemagne et le Japon ! Deux pays qui à la suite de la Seconde Guerre mondiale, ont abandonné le militarisme et cessé de faire de l’industrie d’armement le vecteur de leur politique technologique. »

Malgré de nombreuses critiques, un consensus semble perdurer en France autour de l’interventionnisme militaire et plus généralement sur la place de l’institution militaire dans la société. Comment l’expliquer ?

« Les dernières manifestations antimilitaristes de grande ampleur en France datent de la guerre du Rif en 1925. Certes, des ONG contre la guerre se font entendre – comme avec la campagne contre les ventes d’armes aux pays impliqués dans la guerre au Yémen – et on assiste à des actions sporadiques comme, en mai 2019, le refus de dockers marseillais de charger des armes à destination de l’Arabie saoudite, conformément à une tradition pacifiste remontant à la guerre d’Indochine. Mais dans ce domaine, la France reste pour le moment en deçà d’autres pays occidentaux.

Ces difficultés ont des causes multiples. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France a cherché à se placer dans le camp des vainqueurs disposant de responsabilités internationales avec son siège de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Plus tard, dans les années 1960, la maîtrise de l’arme atomique a participé à l’enracinement profond du militaire dans les institutions et la société française. Et il ne faut pas oublier le rôle majeur joué par le général de Gaulle qui parvint, au moment de la fondation de la Ve République en 1958, à régler son compte à la faction colonialiste et raciste de l’armée, redonnant ainsi à l’institution militaire une légitimité et un solide ancrage économique, tout en la mettant au service d’un récit sur l’indépendance voire la grandeur de la France.

De plus, au sein de la plupart des grandes entreprises d’armement, il y a une habitude de négociations sociales qui tend vers l’obtention d’un large consensus. Ainsi, entre 2001 et 2013, la liquidation progressive de la Société nationale des poudres et explosifs et son absorption par le groupe Nexter [3] a été accompagnée de plans sociaux s’élevant à des centaines de millions d’euros afin que les salariés soient tous reclassés. Ces éléments permettent de mieux comprendre pourquoi la France n’a pas connu de mouvements anti-guerre de la force de ceux qui ont agité la Grande-Bretagne, comme encore récemment à propos du Yémen avec des millions de manifestants dans la rue. »

Alors que la IIIe République avait transformé l’armée en « Grande Muette », on voit des bataillons d’officiers de réserve ou en retraite envahir les plateaux de télévision et les librairies tandis que plusieurs militaires d’active figurent sur des listes aux prochaines élections municipales. Cela peut-il révéler une velléité d’émancipation de l’armée par rapport au contrôle politique ?

« Il faut distinguer ce qui est de l’ordre de la bulle médiatique et ce qui relève d’une implication plus forte du militaire. Compte tenu de l’obsession militaro-sécuritaire qui semble avoir gagné les sociétés occidentales, il est logique que l’armée cherche à avoir de plus en plus voix au chapitre et qu’elle se sente particulièrement chez elle dans la Ve République française. Dans l’épisode général de Villiers [4] versus président Macron en juillet 2017 autour du budget de la Défense, il ne faut pas voir un quelconque antagonisme. Les deux sont favorables à l’augmentation de ce budget jusqu’à 2 % du Produit intérieur brut (PIB), comme recommandé par l’Otan [Organisation du traité de l’Atlantique nord] et réclamé par Donald Trump. Peut-être le général de Villiers se voyait – ou se voit encore – un destin politique national une fois l’intermède macroniste dissipé.

Mais il y a quelques éléments plus inquiétants, comme l’insistance du ministère des Armées pour que soient financées des recherches académiques dans divers domaines intéressant la Défense. Le phénomène est ancien mais pourrait rencontrer moins d’hostilité de la part de présidents d’université ou de directeurs de laboratoires désespérément en quête d’argent. Concernant les 15-25 ans, on trouve l’affaire de l’épreuve d’histoire-géographie du brevet des collèges 2017 dans laquelle on demandait aux élèves de “montrer que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne”. Ou encore le fait qu’en 2015, l’armée s’est présentée dans une campagne de communication comme le premier recruteur de contrats longs du pays. Ce qui dresse un constat accablant sur l’état du marché du travail et les perspectives offertes à la jeunesse. »

Vous montrez que faire la guerre à l’extérieur nécessite une union nationale solide obtenue par le recours à un régime parfois attentatoire aux libertés individuelles. Comment sortir de ce triptyque « interventionnisme militaire-attentats-état d’urgence » ?

« Si je me place du côté du citoyen, du salarié ou de l’individu lambda, plutôt attaché à la paix et à des relations sociales apaisées, je ne peux que constater depuis 2015 un renforcement de l’option militaro-sécuritaire et un renouvellement de la figure de l’ennemi intérieur qui prend fréquemment les traits du jeune des quartiers populaires. À tel point que la France sera peut-être le deuxième pays au monde après la Chine à se doter d’un vaste système de surveillance de sa population à base de reconnaissance faciale.

L’importance du militaire en France se vérifie sous de nombreuses formes, par exemple les nombreuses interventions extérieures, les ventes d’armes sans réserve à des pays belligérants, ou encore les bassins d’emploi de l’industrie d’armement où la perspective d’activités alternatives est nécessaire. Beaucoup de mouvements citoyens s’auto-organisent pour lutter contre tel ou tel aspect des choses, mais la centralité du militaire appelle, autant que les enjeux environnementaux, à une réflexion sur les choix de société. »

Propos recueillis par Iffik Le Guen

Article publié le 01 Sep 2020 sur Cqfd-journal.org