L’indépendance de l’Algérie est restée longtemps une idée minoritaire. Messali Hadj construit un véritable courant politique pour porter un nationalisme révolutionnaire. Les forces et les faiblesses du messalisme éclairent l’histoire de l’Algérie. 

Alors que l’Algérie est marquée par un moment de révolte sociale et politique, il semble important de revenir sur son histoire méconnue. La lutte anticoloniale en Algérie reste associée au FLN. Cette bureaucratie militaire est parvenue à s’appuyer sur l’insurrection algérienne pour accéder au pouvoir. Mais le FLN a effacé de l’histoire l’importance du Mouvement national algérien (MNA). Ce parti, incarné par Messali Hadj, s’enracine dans la longue histoire du nationalisme révolutionnaire en Algérie. Nedjib Sidi Moussa retrace l’histoire et les trajectoires du mouvement messaliste dans le livre Algérie. Une autre histoire de l’indépendance.

 

                                     Le messalisme et le nationalisme algérien

 

Mémoire du messalisme

 

En juillet 1954 se tient à Hornu le congrès du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques). Cet épisode marque l’opposition entre les messalistes et les centralistes qui sont les futurs fondateurs du FLN. Les enjeux et les clivages qui traversent ce congrès sont assez mal connus. Ce moment est réduit à la création du FLN. Mohamed Harbi, témoin et historien marxiste, évoque ce congrès pour réhabiliter la mémoire des messalistes et souligne leur importance dans le mouvement indépendantiste.

Daniel Guérin, militant communiste libertaire et proche de Messali Hadj, rend également hommage à ce courant dans ses écrits contre le colonialisme. L’historien Benjamin Stora se penche également sur la figure de Messali Hadj et sur son courant politique dans un registre plus académique. La littérature propose également des personnages qui sont des militants messalistes, comme dans des romans de Boualem Sansal ou de Yasmina Khadra. La Parfumeuse, de Mohamed Benichou mêle histoire et écriture romanesque.

Les mémoires de Moulay Merbah restent un des rares témoignages sur l’engagement messaliste. Le jeune homme fréquente les musulmans réformistes en 1930. Il se tourne progressivement vers les idées de Messali Hadj. Il rejoint ensuite les nationalistes radicaux. Mais ces « mémoires » sont écrites alors que Moulay Merbah est arrêté. Ce texte doit lui permettre de se rapprocher du FLN avant son procès.

Le groupe messaliste se compose surtout d’ouvriers et d’employés. Le FLN reste dirigé par la petite bourgeoisie intellectuelle et libérale. Les messalistes prétendent conduire une révolution anticoloniale par le peuple et pour le peuple. Le courant nationaliste révolutionnaire veut combattre non seulement le colonialisme, mais aussi l’élitisme des couches privilégiées. Néanmoins, les messalistes se démarquent du mouvement ouvrier et développent un populisme aux accents égalitaires.

   

 

Messalisme et mouvement ouvrier

 

L’Etoile nord-africaine (ENA) est créée à Paris en 1926. Elle regroupe les émigrés colonisés. Elle lutte contre le colonialisme et reste portée vers l’action directe. L’ENA est soutenue financièrement par le Parti communiste. Mais, en 1931, elle affirme son indépendance à l’égard de la tutelle bolchevique du PCF.

L’ENA se rapproche à nouveau des communistes à partir de 1934. La lutte antifasciste unit les deux groupes. Mais le PCF adopte ensuite une ligne nationaliste pour se rapprocher de ses partenaires du Front Populaire. Le programme de la gauche reste très faible sur la question coloniale. L’ENA est interdite en 1937. Le gouvernement de gauche et le PCF sont à l’origine de cette dissolution. Messali Hadj tient à maintenir des liens avec le mouvement ouvrier, notamment avec la gauche révolutionnaire de la SFIO.

Le Parti du peuple algérien est créé en 1937. Ce groupe se donne pour objectif l’amélioration matérielle et morale des algériens. Le PPA entend défendre les intérêts de tous. Il rejette la lutte des classes au profit d’un populisme interclassiste. Le PPA rejette l’assimilation et préfère évoquer l’émancipation. Il veut regrouper toutes les composantes du peuple algérien « sans distinction de race et de religion ».

 

Les minorités anticolonialistes et révolutionnaires se rapprochent, notamment en raison de leur marginalité commune. En 1952, Messali Hadj est expulsé d’Algérie. Des groupes révolutionnaires lancent alors un comité pour la libération de Messali Hadj. Il se compose surtout de trotskistes qui préfèrent afficher leur appartenance syndicale plutôt que politique. Le comité Messali reste surtout porté par des groupes minoritaires.

Les trotskistes de Pierre Boussel et le journal La Vérité soutiennent Messali Hadj. En revanche, le courant de Pierre Franck préfère soutenir le FLN. La Fédération communiste libertaire (FCL), incarnée par Georges Fontenis, soutient activement le MNA de Messali Hadj. Pierre Morain est même le premier français emprisonné pour son soutien aux Algériens. Le MNA est également soutenu par la revue La Révolution prolétarienne, proche du syndicalisme révolutionnaire. La gauche de la SFIO avec Marceau Pivert et des exclus du PCF, comme Edgar Morin, soutiennent également le MNA. Dans les années 1960, Messali Hadj se rapproche du Parti socialiste unifié (PSU).

 

           

 

Limites d’un parti autoritaire

 

Des militants algériens cultivent l’antisémitisme et peuvent se tourner vers le fascisme. Néanmoins, des messalistes insistent sur la solidarité entre les communautés. La France accorde la citoyenneté aux Algériens juifs. Ensuite, la colonisation de la Palestine par Israël alimente également l’antisémitisme. Les groupes fascistes s’appuient sur la haine des juifs pour s’implanter parmi la population algérienne. Néanmoins, un meeting de la Ligue anti-impérialiste de 1936 dénonce à la fois le fascisme, l’impérialisme et l’antisémitisme.

En 1956, l’expédition coloniale au canal de Suez, soutenue par la France et par Israël, relance l’antisionisme. Néanmoins, le MNA veut jouer un rôle de médiateur entre les différents nationalismes dans le Moyen-Orient. Nasser soutient le FLN, ce qui conduit le MNA à s’éloigner du chef de la Ligue arabe. Les messalistes deviennent progressivement minoritaires. Ils accordent alors davantage d’importance au rapprochement avec les différentes communautés et minorités en Algérie et dans le monde, comme la Palestine.

Messali Hadj est considéré comme le père de la révolution algérienne. Le modèle de la famille patriarcale structure le courant nationaliste. « Ce recours à la figure paternelle ne doit toutefois pas occulter le rapport de domination, à commencer par la prégnance du patriarcat dans le parti messaliste qui contient l’action politique des femmes ou la condamne à la sphère domestique », analyse Nedjib Sidi Moussa. Messali Hadj incarne également le leader martyr qui devient un exemple pour tenir face à la répression des militants nationalistes. Mais la figure du mouvement indépendantiste est marginalisée avec la création du FLN.

Le rôle des femmes dans la révolution algérienne reste limité. Le nationalisme, les valeurs patriarcales et la religion assignent les femmes au rôle d’épouse et de mère dans le cadre la famille patriarcale. Elles doivent se cantonner à une dimension caritative alors que le rôle de combattant est attribué aux hommes.

Les messalistes se conforment au féminisme différentialiste. Les femmes hébergent les militants de passage et font des gâteaux pour les fêtes. Ces militantes restent liées aux tâches domestiques dans le cadre du patriarcat. Des féministes musulmanes refusent cette assignation des femmes aux rôles domestiques. Elles évoquent Aïda, épouse du prophète Mohamed, qui participe à une expédition guerrière. Mais ces féministes musulmanes insistent sur l’égalité dans l’espace public, sans penser l’égalité des sexes au sein de la famille.

Les syndicalistes émigrées de l’USTA participent aux manifestations et prennent la parole. Elles dénoncent le colonialisme-capitalisme. Elles critiquent également les hommes, « égoïstes » et « oppresseurs ». En 1957, le congrès de l’USTA adopte une « résolution sur l’émancipation de la femme algérienne ».

 

Le messalisme et le nationalisme algérien

 

Après l’indépendance

 

En 1962, après l’indépendance, le MNA tente de se rapprocher du FLN. Les deux groupes rivaux doivent s’unir face à la menace fasciste incarnée par l’OAS. Le MNA sort de la clandestinité pour rentrer dans la politique légale. Les messalistes veulent passer de l’indépendance à la démocratie. Des syndicalistes de l’USTA aspirent même à la révolution sociale.

Néanmoins, le MNA subit la violence du FLN qui veut éliminer son rival. Les militants messalistes sont intimidés, agressés et même assassinés par le FLN. Ce qui provoque un découragement de militants messalistes déjà minoritaires. La mémoire de Messali Hadj et du MNA ressurgit à partir de 1988. Le régime algérien se tourne vers un « pluralisme administré ». Mais c’est la mythologie du FLN qui structure le récit national algérien. Ce parti figure dans le préambule de la constitution. Il est surtout présenté comme le libérateur de l’Algérie dans tous les manuels scolaires.

L’épisode de la dissolution de l’ENA par le congrès musulman algérien de 1936 devient central. Il montre la persécution et la répression que subissent les messalistes depuis longtemps. Il donne du respect au pionnier du parti. Messali Hadj s’appuie sur cet épisode pour insister sur l’importance de l’organisation. « Si toutes les insurrections ont été étouffées par le passé, ce n’est pas parce que les insurrections manquaient de courage ou de combativité, c’est parce que l’insurrection n’avait pas été organisée », estime Messali Hadj. L’importance de la discipline et de la fidélité au parti est rappelée au moment où les défections au profit du FLN sont courantes.

En 1963, un article de Mohamed Harbi dans La Révolution africaine, réhabilite Messali Hadj. Il est présenté comme un révolutionnaire contre les centralistes qui restent des vulgaires réformistes. Cet article est écrit dans le contexte qui suit la décolonisation. L’Algérie est alors dirigée par Ahmed Ben Bella, dirigeant historique du FLN et premier président de la République démocratique et populaire. Mais il est renversé par le colonel Houari Boumediene en 1965.

La propagande du régime associe souvent Messali Hadj aux traîtres et aux harkis pour le calomnier. Néanmoins, la mémoire du MNA se développe progressivement. Des témoignages de militants indépendantistes permettent de réhabiliter la mémoire de Messali Hadj.

 

        

 

Plongée dans un parti indépendantiste

 

Le livre de Nedjib Sidi Moussa contribue à revaloriser l’histoire du courant messaliste. Les historiens se focalisent sur le rôle d’un FLN devenu Parti-Etat et qui a construit sa propre légende. Daniel Guérin, Mohamed Harbi ou Benjamin Stora ont défriché cette histoire des militants indépendantistes et révolutionnaires. Nedjib Sidi Moussa reste attaché à reconstruire l’histoire et la mémoire. Il montre comment ces militants ont été dénigrés et calomniés pour permettre au FLN de s’attribuer toute la gloire de la libération nationale. Les militants messalistes portent une révolution anti-coloniale « par le peuple et pour le peuple ». Ce qui s’oppose à la conception autoritaire et militariste du FLN.

Nedjib Sidi Moussa fait bien ressentir ce « romantisme aristocratique » de militants qui font de leurs défaites une force. Il montre comment la mémoire de ce courant reste liée à la trajectoire de Messali Hadj. D’abord pionnier de l’idée indépendantiste, il est ensuite marginalisé et écrasé. Le messalisme correspond à un état d’esprit qui consiste à tenir bon malgré les calomnies et la marginalité.

 

Si le livre de Nedjib Sidi Moussa œuvre à la réhabilitation du messalisme, il pointe également les limites de ce courant politique. Les militants indépendantistes restent perméables au fascisme et à l’antisémitisme. Le nationalisme porte en lui-même une ambiguïté qui concerne les frontières de la Nation et sur qui en est exclu. Les militants indépendantistes conservent également une vision très traditionnelle du rôle de la femme dans la société. Ils valorisent la famille et le modèle patriarcal.

Ensuite, le MNA reste dans le moule du parti discipliné sur le modèle marxiste-léniniste. La figure de Messali Hadj se rapproche du culte du chef. Cette valorisation de la centralité de l’organisation politique contribue à marginaliser le MNA face à un FLN qui s’appuie habilement sur les révoltes spontanées de la rue algérienne. Le messalisme conserve une vision classique de l’organisation, avec une séparation entre le politique et le syndical.

Néanmoins, le MNA reste moins confus que le FLN. Les débats politiques sont clairs et fixent la ligne du parti. Le FLN reste tiraillé entre une direction politique et une direction militaire. Ce sont finalement les officiers qui prennent le contrôle du FLN et de l’Algérie. En revanche, le FLN et le MNA conservent une même vision de la société. Le courant messaliste s’appuie sur une vision populiste. Il ne prend pas en compte les conflits qui opposent les différentes classes sociales. Le peuple doit alors s’unir pour permettre la libération nationale.

Mais l’absence d’une analyse de classe peut déboucher par la prise de pouvoir par une petite bourgeoisie militaire. L’histoire des luttes anticoloniales reste importante à analyser. Ces révoltes ont réussit à tenir tête à un Etat français à la pointe des techniques de contre-insurrection. Mais elles ont échoué à cause de leurs contradictions internes. L’anticolonialisme doit s’articuler avec la lutte des classes et l’auto-organisation des exploités pour ne pas sombrer dans la dictature.

 

Source : Nedjib Sidi Moussa, Algérie. Une autre histoire de l’indépendance. Trajectoires révolutionnaires des partisans de Messali Hadj, PUF, 2019

Articles liés :

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Nedjib Sidi Moussa, « Les messalistes, histoire de trajectoires ensevelies par le récit national », émission enregistrée par Radio M le 27 mars 2019

Vidéo : L’Algérie en révolution…, conférence mise en mise sur le site de La Société Louise Michel le 8 mai 2019

Vidéo : Messali Hadj de la sanctification militante à l’exclusion officielle, conférence enregistrée le 21 juin 2006

Vidéo : Colloque International sur Messali Hadj – Tlemcen 2011

Vidéo : Algérie: Témoignages sur l’Histoire du Nationalisme Algérien, documentaire mis en ligne le 27 octobre 2016

Vidéo : Une résistance oubliée (1954-1957), des libertaires dans la guerre d’Algérie, documentaire mis en ligne sur le site de l’Union Communiste Libertaire le 12 octobre 2017

Radio : Comprendre le mouvement populaire en Algérie, émission Vive la sociale du 6 juin 2019 

Radio : Algérie, une révolution ?, émission L’Egregore du 15 avril 2019

Radio : émission avec Nedjib Sidi Moussa diffusées sur France Inter

Radio : émission avec Nedjib Sidi Moussa diffusées sur France Culture

Revue de presse publiée sur le site de Nedjib Sidi Moussa

Freddy Gomez, Aux perdants de l’indépendance, publié sur le site A Contretemps le 16 avril 2019

Guillaume Davranche, Lire : Nedjib Sidi Moussa, « Algérie. Une autre histoire de l’indépendance », publié sur le site de l’Union Communiste Libertaire le 23 juin 2019

Akram Belkaïd, Remonter l’histoire, publié dans le journal Le Monde diplomatique de juillet 2019

Hana Menasria, Les messalistes, la révolution et l’exil, publié sur le site Liberté Algérie le 31 mars 2019

Nedjib Sidi Moussa, La révolution au pluriel. Pour une historiographie de la question messaliste, publié dans la revue L’Année du Maghreb en 2014

Nedjib Sidi Moussa, Analyser le mouvement nationaliste algérien avec lucidité, publié sur le site Histoire coloniale et postcoloniale le 4 novembre 2017

Articles de Nedjib Sidi Moussa publiés sur le site Textures du temps

Articles de Nedjib Sidi Moussa publiés sur le site du journal CQFD

Articles de Nedjib Sidi Moussa publiés dans le portail Cairn


Article publié le 18 Juil 2019 sur Zones-subversives.com