Septembre 25, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Fin septembre, le Rat noir vous propose d’embarquer sur l’AĂ©rostat Ă©rotique « Argo », d’AndrĂ©as Embiricos. Puis en compagnie des pirates juifs, fuyant les conquistadors et l’Inquisition, pour s’installer dans les Ăźles CaraĂŻbes ; Quant Ă  Flora Tristan, elle nous fait passer le Cap-Horn Ă  la mĂȘme Ă©poque pour nous emmener dĂ©couvrir le PĂ©rou d’alors.

Argo ou Vol d’AĂ©rostat d’AndrĂ©as Embiricos

AndrĂ©as Embirikos est nĂ© Ă  Braila (Roumanie) en 1901. PoĂšte et prosateur, Ă©galement photographe et psychanalyste, il arrive en GrĂšce ĂągĂ© d’un an. AprĂšs des Ă©tudes de philosophie et de littĂ©rature anglaise Ă  AthĂšnes et Ă  Londres, il vit Ă  Paris oĂč il frĂ©quente les cercles surrĂ©alistes, s’exerce Ă  la psychanalyse avant de regagner la GrĂšce et commencer Ă  Ă©crire. Visionnaire, on lui doit l’introduction du surrĂ©alisme et de la psychanalyse en GrĂšce, rien de moins ! Il fut Ă  l’origine de bien des polĂ©miques au sujet de son Ɠuvre en raison de sa libertĂ© d’expression et de son contenu Ă©rotique.

Ce petit texte Argo ou Vol d’AĂ©rostat (acte sud) traduit par Michel Saunier, pourrait tout aussi bien ĂȘtre qualifiĂ© de « long poĂšme Ă©rotique en prose ». Il commence par le rĂȘve que fait don Petro Ramirez, professeur d’histoire (machiste et Ă©gocentrique) Ă  l’universitĂ© de Santa FĂ© de Bogotta en 1906. Don Petro est tirĂ© de sa rĂȘverie par l’arrivĂ©e de sa fille Carlotta, trĂšs excitĂ©e par l’évĂ©nement annoncĂ© : le lancement du ballon aĂ©rostat, le lendemain dans la ville, en grande pompe. Don Petro, homme terriblement jaloux aperçoit le bouquet de fleur que tient sa fille dans les mains et insiste pour savoir qui lui a offert. Elle finit par avouer que c’est leur voisin, un Indien mĂ©tissĂ©, marchand de bestiaux. Fou de jalousie, il lui ordonne de les jeter et lui interdit pour la punir, d’assister Ă  l’inauguration de l’aĂ©rostat le lendemain. Sa fille partie, don Pedro recommence Ă  rĂȘver d’une « d’un fleuve aux eaux tantĂŽt bouillonnantes, tantĂŽt paisibles, se lovant d’une maniĂšre visiblement voluptueuse et nonchalante dans un lit profond, le long duquel apparait sur les rives pleines de joie et de lumiĂšre, le Grand Pan dans les transes du dĂ©lire divan avec sa grande verge Ă©ternellement dressĂ©e » 
 RĂȘve qui fait rĂ©apparaĂźtre l’image de sa femme morte de phtisie et se termine en une errance des plus Ă©rotiques, tout comme « les fleurs de papier des jouets japonais, en tombant dans l’eau, transforment un verre en un jardin multicolore du proche ou de l’ExtrĂȘme-Orient ». RĂȘve qu’il se force Ă  interrompre alors qu’il s’aperçoit de sa dimension incestueuse. Suit la scĂšne hallucinĂ©e, hilarante, de la cĂ©rĂ©monie du lancement de l’aĂ©rostat devant les trois aĂ©ronautes Ă©trangers, les officiels et toute la ville de la capitale colombienne. Lancement dans les airs digne du dieu Pan, et nous ne sommes pas au bout de nos surprises et de ce que vont survoler les aĂ©ronautes durant le survol de la ville

Petit texte provocateur et sulfureux Ă  souhait dont certains passages furent censurĂ©s dans l’édition française originale, tant ils ont choquĂ©. Un chef-d’Ɠuvre du genre Ă©rotico-psy. Amateurs, ne pas s’abstenir !

Les pirates juifs des CaraĂŻbes

Le rat a reçu Ă©galement Les pirates juifs des CaraĂŻbes d’Edward Kritzler (Ă©d. L’éclat poche, 9€), un livre avec lequel on voyage beaucoup de l’Europe au Bassin mĂ©diterranĂ©en, des cĂŽtes d’Afrique au « Nouveau monde ». En compagnie des juifs sĂ©pharades convertis, les « marranos » (ou en espagnol : porcs, maudits) d’Espagne et du Portugal. Car, comme il l’explique dans son prologue, Edward Kritzler a dĂ©couvert en 1967, alors qu’il effectuait des recherches Ă  la bibliothĂšque nationale de JamaĂŻque sur les premiers boucaniers Ă  avoir accostĂ© dans l’üle, que celle-ci avant sa conquĂȘte par les Anglais, avait appartenu Ă  la famille de Christophe Colomb. Et que ce dernier, probablement d’origine juive, offrit l’hospitalitĂ© aux juifs d’Europe persĂ©cutĂ©s par l’Inquisition, en quĂȘte d’un nouveau monde oĂč s’établir. Il s’agit d’un livre passionnant, solidement documentĂ©, notamment grĂące aux retranscriptions des procĂšs conservĂ©s dans les archives. Il n’est guĂšre possible de rĂ©sumer tous les aspects de cet ouvrage tant il est riche, Ă  l’appui de ses nombreuses sources historiques, digne d’un des meilleurs romans d’aventure.

Celle-ci commence en 1504, tandis que Christophe Colomb et les quelques douzaines d’adolescents marranes qui lui restent fidĂšles aprĂšs une mutinerie, dĂ©barquent en JamaĂŻque. Il y laisse cette petite communautĂ© de « crypto-juifs » dont nous allons suivre l’évolution, tandis que lui, se rĂ©fugie sur son bateau. Le gouverneur d’Hispaniola (HaĂŻti) a ces derniers Ă  l’Ɠil. Le chapitre suivant nous raconte, parallĂšlement, les aventures d’autres explorateurs juifs « conversos » (convertis au catholicisme pour Ă©chapper Ă  l’Inquisition) du « Nouveau Monde », tels les Portugais, Gaspar Corte-Real, qui louait ses services aux grands explorateurs, Vasco de Gama ; Pedro Alvarez Cabral ; Fernando de Noroha, l’un des pionniers du capitalisme qui commercialisa la flore brĂ©silienne ; Joao Rodriguez Cabrilho (aux origines encore discutĂ©es) ; Hernando Alfonso, premier « hĂ©rĂ©tique judaĂŻsant », brĂ»lĂ© vif dans le Nouveau Monde, ainsi que le Florentin Amergo Vaspucci. Ces derniers Ă©tant partis Ă  l’assaut des nouvelles terres partagĂ©es entre Espagnols et Portugais par le pape Alexandre VI Borgia. Ce chapitre aborde Ă©galement la lutte entre Charles Quint et François Ier qui se dĂ©chirent pour assurer leur suprĂ©matie dans ces nouveaux territoires. Notamment, les Ăźles CaraĂŻbes, qui vont devenir le point de convergence de tous les boucaniers, flibustiers et autres Ă©cumeurs des mers. OĂč les juifs marranes se taillent une belle part en tant que nouvelle Ă©lite de la bourgeoisie commerçante et commencent Ă  ce titre, Ă  s’attirer les jalousies. L’Inquisition n’est jamais loin pour leur rappeler qu’ils ne sont pas de « sang pur ». A la mĂȘme Ă©poque, en Europe, l’Espagne affronte les Ottomans pour s’arracher le contrĂŽle du bassin mĂ©diterranĂ©en.

Dans le chapitre suivant, on quitte les CaraĂŻbes pour suivre l’itinĂ©raire du rabbin nĂ© au Maroc, Samuel Palache et de son frĂšre. PourchassĂ©s par l’Inquisition, ces derniers trouvent refuge Ă  Amsterdam, baptisĂ©e « la Nouvelle JĂ©rusalem ». En 1536, cette jeune rĂ©publique se bat pour s’affranchir des Espagnols, et dans laquelle les juifs marranes qui ne reprĂ©sentent que 1% de la population contrĂŽlent 10 % du commerce (de nombreux d’entre eux sont reprĂ©sentĂ©s dans certains tableaux de Rembrandt). Nous y suivons le parcours des « conversos » portugais sĂ©pharades, Joseph Diaz Soeiro et Antonio Avez Henriquez qui mettent sur pied, avec leurs partenaires hollandais, le plus grand rĂ©seau marchand du Nouveau Monde. Nous partons ensuite pour le nord-est du BrĂ©sil, oĂč plusieurs comptoirs sont ouverts par les Hollandais et des juifs marranes, notamment, MoĂŻse Cohen Henriques et Pier Heyn, surnommĂ©s « les guerriers de Sion » Ă  Recife qui, pour un temps (24 ans), s’appelle alors la « Nouvelle Hollande » et ceci au grand dam des Portugais, majoritaires au BrĂ©sil. Dans cette Nouvelle Hollande, vivent en relative harmonie, catholiques ; nouveaux chrĂ©tiens ; juifs ; calvinistes et indigĂšnes. Nous apprenons au passage dans ce chapitre, que les juifs participĂšrent alĂ©grement, tout comme les autres communautĂ©s, Ă  la traite des esclaves noirs (seul le juif portugais Querido affranchira les siens) et Ă  l’exploitation de la canne Ă  sucre, importĂ©e des Canaries par Christophe Colomb. Cet Ăąge d’or dura peu. Une guerre civile fomentĂ©e par les Portugais jaloux, dĂ©cima une grande partie de la communautĂ© juive dont les survivants s’enfuirent soit vers la Nouvelle Amsterdam (Ney-York), ou le PĂ©rou et le Mexique, d’oĂč ils ne tardĂšrent pas Ă  ĂȘtre de nouveau chassĂ©s. Leur restait la JamaĂŻque comme derniĂšre bouĂ©e de sauvetage.

C’est alors qu’Edward Kritzler revient sur l’histoire de cette Ăźle, pleine de rebondissements, qui depuis Christophe Colomb devient le repĂšre des corsaires, boucaniers et pirates. Elle fut bientĂŽt convoitĂ©e par le Portugal redevenu indĂ©pendant en 1640, ainsi que par les Anglais, (notamment par le sulfureux Duc de Buckingham), attirĂ©s par le mythe du « trĂ©sor cachĂ© » de Colomb et de ses 38 mĂ©daillons en or, Ă©changĂ©s contre des babilles aux Indiens primo-rĂ©sidents. Dans les chapitres suivants, apparait Cromwell, qui veut lui aussi se tailler une part de lion dans tous les petits trafics caraĂŻbes et qui pour ce, aprĂšs moultes circonvolutions diplomatiques avec L’Espagne et les Pays-Bas, propose officieusement de protĂ©ger les juifs de la JamaĂŻque. C’était sans compter sur l’insatiable Inquisition qui continuait Ă  sĂ©vir dans la rĂ©gion. Si les Espagnols en avaient perdu le monopole, ils espĂ©raient toujours y ouvrir de nouveaux comptoirs commerciaux. Un autre chapitre nous rapporte l’histoire de la grande famine qui fit 5 000 victimes dans l’üle, puis l’arrivĂ©e massive de boucaniers juifs de l’üle de la Tortue (Ă  l’organisation libertaire et autogestionnaire) et autres pirates, flibustiers, marchands, prostituĂ©es et aventuriers attirĂ©s par le fameux trĂ©sor de Christophe Colomb qui participĂšrent Ă  son repeuplement. C’est alors que l’on parle de « l’ñge d’or de la JamaĂŻque » oĂč s’éclatait tout ce joli monde et qu’un prĂ©lat de passage, Ă©pouvantĂ©, qualifia de Nouvelle Sodome et Gomorrhe.

On retrouve en fin de volume, plusieurs personnages dĂ©jĂ  croisĂ©s prĂ©cĂ©demment, tels les Balthasar, les Cohen, Morgan (etc.), (tous dignes de figurer en vĂ©ritables hĂ©ros de romans d’aventures), tandis que « l’üle aux pirates » passe sous domination anglaise et se transforme petit-Ă -petit en « Ăźle aux esclaves ». Entre 1680 et 1688, 61 000 d’entre eux furent transportĂ©s Ă  Port Royal. Jusqu’au terrible tremblement de terre de 1692 qui marqua la fin de l’histoire de la ville, submergĂ©e par les eaux. Dans l’épilogue, Edward Kritzler se penche longuement sur le dossier du trĂ©sor perdu de Christophe Colomb, Ă  l’appui des nombreux documents aujourd’hui accessibles aux Archives jamaĂŻcaines. L’auteur cherchant Ă  savoir si ce dernier exista bien, tandis que certains « boucaniers modernes » continuent de nos jours Ă  la rechercher 
 Un livre passionnant qui retrace trĂšs prĂ©cisĂ©ment, grĂące Ă  ses nombreuses sources, l’histoire pleine de rebondissements de ces juifs maronnes, peu Ă©voquĂ©s en gĂ©nĂ©ral par les historiens et poussĂ©s par l’Inquisition Ă  trouver de nouveaux refuges.

Flora Tristan et les pĂ©rĂ©grinations d’une Paria

Flora Tristan, d’origine franco-pĂ©ruvienne est nĂ©e en 1803. Elle est la fille d’un aristocrate pĂ©ruvien et d’une femme de la petite bourgeoisie française, mais leur mariage n’ayant jamais Ă©tĂ© rĂ©gularisĂ©, Flora est donc considĂ©rĂ©e comme enfant illĂ©gitime. Une estampille qui va marquer le reste de son existence. D’autant que, nouveau coup du sort, mariĂ©e Ă  l’ñge de 17 ans Ă  un homme mĂ©diocre, jaloux et brutal, elle est victime de violences conjugales, humiliĂ©e et sĂ©questrĂ©e. Son seul refuge est la littĂ©rature et ses trois enfants, dont l’un d’eux meurt trĂšs jeune. Le divorce ayant Ă©tĂ©, aprĂšs la RĂ©volution, exclu du droit français, elle rĂ©ussit nĂ©anmoins Ă  Ă©chapper aux griffes de son mari et finira mĂȘme, de longue lutte Ă  obtenir la sĂ©paration de biens. Mais son mari rĂ©ussit Ă  rĂ©cupĂ©rer leur fils survivant. Flora s’empresse de placer sa fille chez une nourrice amie de sa famille, avant de s’embarquer pour le PĂ©rou. Elle a pour objectif de rencontrer la famille de son pĂšre dĂ©cĂ©dĂ© afin de toucher sa part de l’hĂ©ritage qu’il a laissĂ©e aux bons soins de la grand-mĂšre paternelle de Flora. Voyage durant lequel, Flora Ă©crit un journal qui deviendra PĂ©rĂ©grinations d’une Paria. RentrĂ©e en France, elle subit encore les attaques de son mari qui essaie d’attenter Ă  sa vie en novembre 1838 et sera condamnĂ© Ă  vingt ans de travaux forcĂ©s. Elle s’engage alors sur le terrain social et devient dans les annĂ©es 1840, une figure du « socialisme utopique » initiĂ© par Charles Fourier, qu’elle frĂ©quenta ainsi que Joseph Proudhon. Cependant, sa conception du « socialisme humanitaire » est marquĂ©e d’une foi religieuse et mystique totalement Ă©trangĂšre Ă  la lutte des classes, telle que dĂ©finissent Karl Marx et Friedrich Engels. Elle ne rencontrera d’ailleurs jamais ces derniers, mais les citera cependant dans un de ses Ă©crits. Parfois occultĂ©e par ses camarades masculins gĂȘnĂ©s par son messianisme, elle apparaĂźt cependant de nos jours comme une figure majeure des luttes de la classe ouvriĂšre et pour l’émancipation de la condition fĂ©minine, et ce, partout dans le monde.

AprĂšs les CaraĂŻbes nous embarquons Ă  la mĂȘme Ă©poque avec l’aventureuse Flora Tristan Ă  la dĂ©couverte du PĂ©rou, grĂące Ă  ses PĂ©rĂ©grinations d’une Paria (Ă©d. Babel, 12,70€). Pour sa part, le rat noir a dĂ©couvert l’étendue de l’engagement de Flora Tristan tandis qu’il Ă©crivait avec trois de ses camarades, son prochain livre Ă  paraitre, La longue marche des femmes vers l’émancipation. (Un peu de publicitĂ© militante fĂ©ministe ne fait jamais de mal, y compris aux MuridĂ©s). Flora Tristan, symbole mĂȘme de la Paria. Paria qui, comme nous l’avons Ă©voquĂ© plus haut, aprĂšs tant de dĂ©sillusions personnelles, dĂ©cide de fuir pour un temps, une France oĂč la domination masculine, aprĂšs l’abolition du divorce en 1815, « fait porter aux femmes les consĂ©quences du dĂ©sordre social ». Et c’est, seule, qu’elle s’embarque, un beau jour d’avril 1833, pour aller dĂ©couvrir le pays de son pĂšre et y retrouver son oncle au PĂ©rou, avec le lointain espoir de toucher son hĂ©ritage, bien que fille illĂ©gitime.

Ses PĂ©rĂ©grinations, sont une sorte de journal de bord qui ne substitue en rien les contradictions de Flora Tristan. Contradictions qu’il faut bien Ă©videmment replacer dans le contexte de l’époque : sous le rĂšgne de Louis Philippe. Le livre parait en France en 1937, mais est, selon le prĂ©facier de l’ouvrage, immĂ©diatement boycottĂ© par les hommes, sous le prĂ©texte qu’« Une seule George Sand suffit bien Ă  ces Messieurs » ! Sorti un peu plus tard au PĂ©rou, le livre est brĂ»lĂ© en place publique. C’est peu dire si celui Ă©tait aussi dĂ©rangeant en France que dans le Nouveau monde. Il ne s’agit pourtant que d’un journal de voyage, d’une sincĂ©ritĂ© confondante et qui est aujourd’hui glorifiĂ© au PĂ©rou ! Sans en dĂ©voiler la substance, nous allons essayer d’en retracer les grandes lignes et les grandes Ă©tapes, tout au long de ce voyage de Flora Tristan.

PĂ©rĂ©grinations d’une Paria
s’ouvre sur une lettre un peu provocatrice que Flora Tristan destine aux PĂ©ruviens. Puis, dans son introduction, elle nous donne les grandes lignes de sa conception du monde Ă  l’époque de son voyage au PĂ©rou, qui prĂ©figure par certains thĂšmes qu’elle y dĂ©veloppe, ses futurs combats. AnticlĂ©ricale, si elle n’a que des reproches Ă  adresser « Ă  l’église qui a perverti le message des premiers chrĂ©tiens pour le transformer en prĂ©jugĂ©s », elle n’en reste pas moins attachĂ©e Ă  la croyance d’un dieu « reprĂ©sentant l’espoir d’un monde meilleur ». L’introduction fait Ă©galement le procĂšs du sexisme et de l’esclavage, tout en plaçant la souffrance personnelle de Flora comme moteur dans sa « lutte pour une nouvelle organisation sociale ». Puis, dans son avant-propos, Flora nous rĂ©vĂšle les grands traits de sa vie depuis sa petite enfance jusqu’à son voyage au PĂ©rou, en insistant particuliĂšrement sur son mariage ratĂ© et les violences qu’elle a dĂ» subir de la part de son mari. Pour quelles raisons elle prĂ©fĂ©rait se faire passer pour veuve plutĂŽt que femme sĂ©parĂ©e. Elle Ă©voque l’épisode douloureux oĂč son mari lui « vola » son fils survivant et surtout comment elle fut contrainte de « placer » Aline, sa fille chĂ©rie (la future mĂšre du peintre Gauguin) chez des amis de confiance avant de partir. Si cette introduction retrace bien le parcours de Flora, tant personnel qu’idĂ©ologique, le plus intĂ©ressant est encore Ă  venir, car durant tout son voyage, elle va tenir un journal que l’on pourrait qualifier de « mise en perspective de l’expĂ©rience », des plus minutieux et dans lequel elle a dĂ©cidĂ© de « tout dire avec la plus grande sincĂ©ritĂ© ».

A peine embarquĂ©e en avril 1933, elle commence par nous dĂ©crire dans en dĂ©tail l’équipage du brick Le Mexicain, du capitaine au moussaillon, ainsi que les cinq passagers qui font la traversĂ©e avec elle. Leur physique, leur caractĂšre qu’elle a eu tout le loisir d’étudier durant ce long et pĂ©nible voyage. PĂ©nible pour Flora, qui ne se dĂ©partira pas jusqu’à l’arrivĂ©e d’un mal de mer persistant. Elle nous dĂ©crit ensuite, vĂ©ritable dĂ©lice, la premiĂšre Ă©tape du brick Ă  La Praya, au Cap Vert. Elle nous explique au passage, que rencontrant beaucoup d’étrangers, elle y trouve l’occasion de lutter contre un de ses prĂ©jugĂ©s et prend conscience pour la premiĂšre fois de sa vie, que « la diffĂ©rence est le plus grand atout de l’humanitĂ© ». Elle n’est pourtant pas encore prĂȘte, bien que fonciĂšrement antiesclavagiste, Ă  s’affranchir d’un des clichĂ©s de son temps. Lorsqu’elle est pour la premiĂšre fois en contact avec des Noirs d’Afrique, elle affirme que « la sueur des NĂšgres rĂ©pand une odeur dĂ©sagrĂ©able », un concept repris Ă  l’époque et plus tard encore, par beaucoup de savants du XVIII et XIXĂšme siĂšcles. Passons. Est Ă©galement intĂ©ressante dans ce passage, sa maniĂšre de mettre dans le mĂȘme sac, une Jeanne d’Arc et une Charlotte Corday et de les qualifier toutes deux de « martyres de la rĂ©volution » ! Passons encore
 Mais c’est nĂ©anmoins Ă  La Praya, plaque tournante du trafic d’esclaves entre les cĂŽtes africaines et le Nouveau Monde, que Flora a l’occasion de se rendre compte in visu, de la rĂ©alitĂ© de l’exploitation des esclaves noirs par les Blancs.

Elle alterne son rĂ©cit avec l’évocation des merveilleuses nuits qu’elle passe Ă  discuter sur le pont avec le sympathique CabriĂ©, capitaine du brick. BeautĂ©s de la pleine mer. Suit le rĂ©cit de l’effroyable passage du cap Horn oĂč Flora dĂ©couvre la rĂ©alitĂ© des conditions de vie des matelots -malgrĂ© l’attention que leur porte le capitaine-, « ces oiseaux voyageurs », leur mentalitĂ©, leurs rĂȘves et leur solitude. Un trĂšs beau passage digne des rĂ©flexions du timonier grec, Nikos Kavvadias dĂ©jĂ  rencontrĂ© dans cette rubrique. Mais, comment Flora va-t-elle bien pouvoir s’en sortir quand le gentil capitaine va tomber amoureux d’elle et lui proposer le mariage, tandis qu’elle est encore mariĂ©e Ă  son bourreau de mari et ne peut rien en dire ? On ne s’ennuie jamais en compagnie de Flora Tristan, la paria. Suivent, ses rĂ©flexions sur l’horreur de la promiscuitĂ© durant ces cinq mois de voyage, confinĂ©e, seule femme dans un petit espace, au milieu de tous ces hommes. Les engueulades et les truculents Ă©changes Ă  bord, durant les repas entre le capitaine rĂ©publicain et deux passagers, l’un carliste (fervent de Charles X) et l’autre bonapartiste. Flora pour ne pas se dĂ©voiler, se contente de les Ă©couter, de tout enregistrer pour tout noter dans son journal. Leur lançant tout de mĂȘme parfois quelque vĂ©ritĂ©, comme au sujet du nationalisme : « C’est le hasard qui fait que nous naissions dans un lieu plutĂŽt qu’un autre. Regardez mes traits et dites-moi Ă  quelle nation j’appartiens », lance-t-elle un jour excĂ©dĂ©e Ă  ces derniers. Le « tĂ©lĂ©phone arabe » fonctionnant bien dans la marine marchande, les Français de Valparaiso (Chili) sont dĂ©jĂ  au courant que Flora, la niĂšce du fameux Don Pio de Tristan (sujet de tous les cancans de la ville) doit faire escale dans la ville, avant de se rendre au PĂ©rou. Mais Ă  peine dĂ©barquĂ©e, Flora y apprend que sa chĂšre Grand-mĂšre paternelle (qui gardait sa part d’hĂ©ritage) vient de mourir. AprĂšs ces longs jours passĂ©s en compagnie du capitaine ChabriĂ©, elle le quitte non sans Ă©motion, mais est trĂšs déçue de ne pas avoir eu le temps de dĂ©couvrir la ville.

Elle s’embarque le 1er septembre 1833, sur le LĂ©onidas pour faire une nouvelle escale Ă  Islay, au sud de la cĂŽte pĂ©ruvienne. Ce navire plus spacieux est occupĂ© en majoritĂ© par des Anglais et des AmĂ©ricains que Flora nous dĂ©crit, toujours avec la mĂȘme ironie et le mĂȘme soin du dĂ©tail. AprĂšs huit jours de traversĂ©e, elle arrive enfin Ă  destination. Mais elle est déçue par la stĂ©rilitĂ© du paysage autour d’une ville infestĂ©e de puces. D’autant que l’y attend une lettre de son oncle aussi « ambigĂŒe que sa rĂ©putation dans le pays », au sujet de ses droits Ă  l’hĂ©ritage, en tant que « fille naturelle » de son dĂ©funt pĂšre. ArrivĂ© Ă  ce point du rĂ©cit, on se demande pourquoi Flora ne renonce pas Ă  tout et ne retourne pas Ă  Bordeaux ? IntrĂ©pide, elle dĂ©cide tout de mĂȘme de se rendre chez son oncle. Pour ce faire, elle traverse le dĂ©sert pour rejoindre Arequipa. Non sans humour, toujours, elle nous dĂ©crit les difficultĂ©s de la traversĂ©e, Ă  dos de mule, de cette « mer de feu », les mirages, les squelettes d’animaux, la beautĂ© des sommets de la CordillĂšre des Andes.

Elle nous parle Ă©galement des belles rencontres qu’elle fait durant les Ă©tapes, notamment le passage magnifique oĂč un chat angora et s’éprend d’un adorable petit garçon indien. Puis, des cousins l’accompagnent jusqu’à Arequipa et l’installent dans la maison de son oncle absent « Je me trouvais enfin dans la maison oĂč Ă©tait nĂ© mon pĂšre, maison dans laquelle mes rĂȘves d’enfance m’avaient si souvent transportĂ©s. » Sa cousine Carmen lui tient compagnie tandis que Flora explique Ă  celle-ci, sa conception de la condition fĂ©minine. Passage clĂ© pour apprĂ©hender l’étendue de la pensĂ©e de Flora Tristan. Une Flora qui connait Ă  Arequipa, son premier tremblement de terre, mais qui est surtout surprise par la teneur des fĂȘtes religieuses pĂ©ruviennes (avec une trĂšs belle description des dĂ©tails), tandis que « l’église exploite au profit de son influence, les goĂ»ts de la population en l’abrutissant. Le culte de Rome et ses reprĂ©sentants, ces farouches sectaires qui lapident les pauvres ». Mais, tout comme dans un roman d’aventure, voici que tout-Ă -coup, rĂ©apparait lors d’une escale le capitaine ChabriĂ©. Il lui propose une fois encore le mariage, de tout laisser tomber et d’aller vivre tous les deux en Californie. Flora rĂ©ussira-t-elle une fois encore Ă  s’en sortir ?

C’est dans un style vigoureux, qui non seulement Flora nous rend tĂ©moin des tensions et joies qu’elle vit, mais pour plus de vĂ©racitĂ© reproduit les lettres qu’elle reçoit du capitaine et de tous ses compagnons de voyage. Elle nous dĂ©crit ensuite la communautĂ© des quelques français d’Arequipa « qui passent leur temps Ă  se dĂ©tester et se jalouser entre eux ». De trĂšs beaux passages descriptif de la ville et de ses environs, avec notamment l’histoire de Cruzo, l’ancienne capitale de l’Empire Inca. Cependant, forte de ses diverses dĂ©sillusions, Flora se fait trĂšs sĂ©vĂšre dans ses descriptions et n’hĂ©site pas au passage Ă  nous resservir les clichĂ©s de l’époque, notamment sur les trois classes de races : europĂ©enne, indienne et nĂšgre, qu’elle semble mĂ©priser tout autant. Seuls les Lamas trouvent grĂące Ă  ses yeux, ainsi que le respect que les Indiens leur tĂ©moignent. TrĂšs beau passage sur la condition animale. Durant les trois mois que Flora attend l’arrivĂ©e de son fameux oncle, celle-ci s’ennuie et nous dĂ©peint une fois encore avec brillo, les gens qui l’entourent. Dont un certain Viconte de Sartige, effĂ©minĂ©, la « papillonne comme diraient les fouriĂ©ristes » Ă©crit-elle, cependant sans aucun jugement pĂ©joratif de sa part.

Dans le second tome, nous abordons enfin l’arrivĂ©e du fameux oncle espagnol, Don Pio de Tristan. Flora nous dĂ©crit son caractĂšre et essaie de comprendre quel individu se cache derriĂšre cet homme « Ă  l’aspect enjĂŽleur ». Elle nous prĂ©sente Ă©galement le reste de sa famille. Mais lorsque la discussion aborde l’hĂ©ritage, Flora, « fille naturelle », ne se voit concĂ©der par l’oncle avare qu’un cinquiĂšme de l’hĂ©ritage de son pĂšre, au nom des lois. AprĂšs s’ĂȘtre battue surtout dans l’intĂ©rĂȘt de ses enfants, elle finit par s’y rĂ©signer et abandonner l’idĂ©e de lui intenter un procĂšs. Mais Ă  Lima, vient d’éclater une guerre civile qui va encore compliquer la situation. Flora acceptera-t-elle encore l’hospitalitĂ© offerte cependant dans la maison de don Pio, ou choisira-t-elle alors la voie de la libertĂ© et la pauvretĂ© ?

Dans un chapitre passionnant, n’avons-nous dĂ©jĂ  soulignĂ© que l’on ne s’ennuie jamais avec Flora, elle nous explique « tant bien que mal », l’histoire de cette jeune « rĂ©publique pĂ©ruvienne amĂ©ricaine-espagnole indĂ©pendante » qui doit se dĂ©battre pour exister entre la prĂ©sidence de trois co-prĂ©sidents qui se dĂ©chirent la lĂ©gitimitĂ© de la place et ne font qu’attiser la guerre civile. DĂ©clenchant, tandis que l’attaque se prĂ©cise, la peur des propriĂ©taires terriens pris de panique dans une ville bouleversĂ©e dans ses petites combines et habitudes et qui courent se planquer avec leurs biens dans les couvents de la ville. Encore un passage Ă©tourdissant. Mais Flora en profite aussi pour nous raconter au passage, les trois jours qu’elle passe dans un couvent pour aller visiter sa cousine « recluse et ensevelie vivante dans cet amas de pierre ». Les jalousies, la haine et l’hypocrisie qui y rĂšgnent en maĂźtres. Passages hauts en couleur avec pour seul exemple, une mĂšre supĂ©rieure dont le seul rĂȘve est de retourner en Espagne pour « y rĂ©tablir la Sainte Inquisition » ! Lorsqu’elle sĂ©journe dans un second couvent de la ville elle y dĂ©couvre son antithĂšse. Mais nous laissons aux lecteurs le plaisir de savourer ces histoires dignes d’un conte.

Flora enchaĂźne sur la bataille de Cangallo qu’elle nous dĂ©crit avec sa verve habituelle. Dans un conflit qui oppose le sulfureux moine Nieto Ă  son ennemi San Roman, ce dernier menaçant les habitants d’Arequipa, « ces avares qui lĂšchent comme le chien, la main qui les battait ». Ces les nantis qui passent, selon les nouvelles et les ragots rapportĂ©s sur la bataille, d’un camp Ă  l’autre. Pour sa part, Flora hait la guerre et « ces hommes cupides qui sous des prĂ©textes politiques provoquent la guerre civile afin de piller les biens de leurs concitoyens ». Guerre civile entre soldats d’opĂ©rette, qui fait plutĂŽt penser ici, Ă  l’armĂ©e de La Duchesse de Gerolstein de Jacques Offenbach et Ă  son gĂ©nĂ©ral Boum !… Flora saisit l’occasion pour nous raconter l’histoire rarement abordĂ©e des Ravanas, ces indiennes volontaires et indĂ©pendantes qui suivaient les troupes avec leurs enfants, ces « femmes supĂ©rieures qui n’appartiennent Ă  personne et sont Ă  qui les veulent et ne pratiquent aucune religion ».

En alternance, Flora nous raconte la suite des aventures de Don Pio de Tristan, tandis que les deux factions majoritaires restantes dans le pays, s’opposent pour le pouvoir. Elle nous dĂ©crit son dĂ©sarroi tandis qu’elle se retrouve seule dans la maison familiale et une fois encore nous surprend par son courage. Elle a pour un temps, la tentation de se rapprocher d’Escudero pour entrer dans le jeu politique (on la surprend mĂȘme, en pleine contradiction avec ses convictions profondes faire l’apologie du libre-Ă©change dans un entretien avec San Roman !). Mais elle en abandonne vite l’idĂ©e et envisage sĂ©rieusement, aprĂšs sept mois passĂ©s dans la ville, de quitter Arequipa pour, dĂ©sillusionnĂ©e, rejoindre Lima, contre l’avis de tous. Et fait, que lui concĂ©dera finalement, Don Pio pour tout hĂ©ritage ?

Toujours est-il que le 25 avril 1834, Flora repart vers son destin. Nous la suivons retraverser le dĂ©sert en sens inverse, pour s’embarquer d’Islay vers la capitale du pays sur une frĂ©gate anglaise. Mais ses aventures sont loin d’ĂȘtre terminĂ©es. Nous allons dĂ©couvrir Ă  Lima et la femme française haute en couleur qui l’accueille, « malheureuse Vestale expatriĂ©e de l’OpĂ©ra de Paris ». Mais, comment, se retrouvant sans un sou, Flora va-t-elle faire pour survivre ? Que dĂ©couvrira-t-elle encore dans cette ville ? Encore nombre de personnages. Et, entre autres, les monstrueuses prisons de l’Inquisition ; les combats de taureaux, « vĂ©ritables boucheries sanguinaires » ; les Ă©glises « qui servent de lieu de rendez-vous aux bourgeoises de la ville » ; les sucreries oĂč les esclaves « NĂšgres et Indiens » sont traitĂ©s pire que les chiens et encore, bien d’autres choses. AprĂšs deux mois passĂ©s Ă  Lima, Flora reçoit des nouvelles de la situation Ă  Arequipa et en profite pour nous raconter une nouvelle page d’histoire compliquĂ©e de la Colombie. Ce qui lui donne dans un passage suivant, l’occasion d’une fois encore nous expliquer ses convictions fĂ©ministes. Puis, Flora embarque finalement sur le William Ruhton, Ă  destination de Liverpool. Elle termine ses PĂ©rĂ©grinations sur ces mots : « Enfin le moment du dĂ©part, ma curiositĂ© Ă©tait satisfaite, la vie matĂ©rielle de Lima me fatiguait et c’est ainsi que je rentrais, seule, entre deux immensitĂ©s, l’eau et le ciel. »

Sans avoir lu les impressionnantes PĂ©rĂ©grinations d’une Paria, il parait difficile de comprendre toutes les raisons de l’engagement d’une Flora Tristan qui, une fois rentrĂ©e en France, va s’engager corps et Ăąme sur le terrain social, dans la lutte pour les idĂ©es utopistes et dans la lutte entre les classes, ainsi que pour les droits de femmes. Dernier dĂ©tail : la prĂ©face autant que tout au long de l’ouvrage, les notes de StĂ©phane Michaud sont d’une grande utilitĂ© pour nous aider Ă  comprendre le contexte historique d’une Ă©poque. Mais Ă©galement pour suivre le dĂ©roulement de l’évolution intellectuelle de Flora Tristan qui l’amĂšnera Ă  ses combats. Un ouvrage Ă  dĂ©vorer sous la forme bien agrĂ©able d’un journal dans lequel on dĂ©couvre tous les aspects de la personnalitĂ© de celle que l’on considĂšre de nos jours, comme la pionniĂšre du fĂ©minisme


Patrick Schindler, individuel FA AthĂšnes




Source: Monde-libertaire.fr