Le marxisme ne se réduit pas à de froides équations sur la plus-value relative pour justifier un implacable déterminisme économique. Il existe aussi un marxisme utopiste, qui valorise la créativité et la spontanéité contre la rationalité marchande. Cette approche nourrit également une critique écologiste du capitalisme et de son productivisme. 

Le marxisme hétérodoxe s’attache à penser des perspectives émancipatrices. Il ne se réduit pas à une dénonciation de la domination et des dérives de l’économie. Michael Löwy, sociologue et philosophe, incarne un marxisme critique attaché à l’utopie et au romantisme révolutionnaire. Il étudie le marxisme latino-américain, l’Ecole de Francfort, Karl Marx et ses écrits de jeunesse, le messianisme juif, Rosa Luxemburg, mais aussi André Breton et le surréalisme. Ce marxisme hétérodoxe refuse les dogmes et les idéologies figées. Il peut s’inspirer du sociologue Max Weber et du messianisme religieux.

Michael Löwy reste un intellectuel engagé. Sa vision du monde demeure luxemburgiste et internationaliste. Il reste un militant antistalinien de la IVe Internationale trotskiste. Dans les années 1970, il adhère à un courant « luxemburgiste » de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Il évolue vers un écosocialisme qui mêle la critique marxiste de l’exploitation et la critique écologiste du productivisme. Arno Münster et Fabio Mascaro Querido présentent cette trajectoire intellectuelle dans le livre Le marxisme « ouvert » et écologique de Michael Löwy.

 

                            

 

Marxisme et romantisme

 

Michael Löwy est né en 1938. Il est issu d’une famille de juifs viennois qui émigrent au Brésil en 1934 pour fuir le fascisme. En 1961, Michael Löwy s’inscrit en thèse à Paris auprès de Lucien Goldmann. En 1964, il soutient sa thèse sur La théorie de la révolution chez le jeune Marx. Il propose une lecture luxemburgiste. Il insiste sur la philosophie de la praxis et sur l’auto-émancipation des prolétaires. En 1969, il s’installe définitivement à Paris pour faire carrière au CNRS.

Dans les années 1990, après la chute du mur de Berlin, il reste attaché au marxisme pour résister à la logique de la rentabilité et du profit afin de lutter contre la marchandisation de tous les aspects de la vie. L’URSS reste un régime bureaucratique éloigné de toute forme d’émancipation. L’effondrement du stalinisme doit permettre de penser le communisme comme société dans laquelle les individus librement associés prennent en main la production de leur vie.

La pensée de Karl Marx doit être complétée par les apports marxistes du XXe siècle, notamment de Rosa Luxemburg, de Trotski, de Gramsci, de Walter Benjamin, d’Herbert Marcuse et d’Ernst Bloch. Le marxisme doit également se nourrir de courants critiqués par Marx, comme le socialisme utopique ou les socialismes libertaires. Cette démarche d’ouverture se tourne même vers des courants hostiles au matérialisme historique, comme la sociologie de Max Weber ou le messianisme religieux. Michael Löwy veut également s’inspirer de philosophes comme Jürgen Habermas qui nie l’exploitation capitaliste pour valoriser le dialogue dans une « éthique de la communication ». De manière plus pertinente, Michael Löwy cherche à renouveler le marxisme pour le débarrasser des travers productivistes et inventer un écosocialisme.

Michael Löwy se penche sur le romantisme révolutionnaire. Ce courant apparaît comme « un vaste mouvement culturel de protestation contre la société industrielle/capitaliste moderne, au nom des valeurs précapitalistes », décrit Michael Löwy. Ce romantisme valorise la dimension qualitative contre le modernisme et l’uniformisation marchande. Ce mouvement attaque le « désenchantement du monde, la quantification de toutes les valeurs, la mécanisation de la vie et la destruction de toutes les communautés », observe Michael Löwy. Mais ce romantisme peut dériver vers un passéisme nostalgique pour des communautés idéalisées. Contre cette dimension conservatrice, Michael Löwy insiste sur le romantisme révolutionnaire qui se tourne vers l’avenir.

Michael Löwy étudie le judaïsme libertaire dans le livre Rédemption et Utopie. Dès la fin XIXe siècle, toute une génération d’intellectuels juifs d’Europe centrale influence les penseurs anarchistes. La rédemption messianique nourrit l’utopie libertaire. Gustav Landauer incarne ce courant. Ce militant anarchiste participe activement à la révolution allemande de 1918. En 1907, son essai La Révolution puise aux sources mystiques, romantiques et libertaires. Il relie le christianisme médiéval et l’utopie socialiste. Il associe le passé et l’avenir, le conservatisme et la révolution. Landauer s’oppose à la modernité industrielle et à son État centraliste. Il propose un réseau de structures autonomes qui s’appuie sur des communautés pré-capitalistes. La spiritualité religieuse se transforme en messianisme révolutionnaire. C’est désormais la Révolution qui doit apporter la rédemption. Mais Landauer critique le Parti bolchevique centralisé et préfère s’appuyer sur les conseils ouvriers et l’auto-organisation du prolétariat.

Avec le reflux des luttes des années 1968, Michael Löwy se tourne vers le marxisme de l’Amérique latine. Juan Carlos Mariategui incarne un romantisme révolutionnaire qui permet de comprendre les luttes indigènes. Des communautés résistent au progrès et à la colonisation capitaliste. Dès les années 1960 se développe un « christianisme de la libération ». Ce mouvement social et socio-religieux porte les révoltes dans l’Amérique latine des années 1960. La révolution à Cuba devient le symbole de cette dynamique nouvelle.

L’Eglise catholique brésilienne évolue également. La Théologie de la libération insiste sur une « attention prioritaire pour les pauvres ». Comme en France, des prêtres ouvriers se lient aux mouvements sociaux, comme le Mouvement des Travailleurs Sans-Terre (MST) au Brésil. Ce christianisme propose une critique de la modernité et une lecture des Évangiles en faveur des pauvres. Ces réflexions intellectuelles alimentent les nouveaux mouvements sociaux. Un autre rapport à la nature est développé par les mouvements indigènes du Pérou ou de Bolivie. Une pluralité de groupes sociaux participent aux luttes : les femmes, les chômeurs, les sans papiers, les indigènes.  

     Une scène de Chernobyl, la série de HBO sur la pire catastrophe nucléaire de tous les temps. Photo HBO.   

Écosocialisme

 

Michael Löwy actualise sa pensée et se tourne vers l’écologie. Son marxisme luxemburgiste, internationaliste, antistalinien et non dogmatique débouche vers l’écosocialisme. La catastrophe de Tchernobyl en 1987 devient un déclic sur le danger écologique et nucléaire qui s’annonce. La critique du productivisme devient incontournable avec la croissance industrielle, la pollution, la destruction des écosystèmes, le dérèglement climatique. La critique du capitalisme issue du mouvement ouvrier doit intégrer la résistance écologiste contre le productivisme.

Michael Löwy oriente le pessimisme de Walter Benjamin vers un « optimisme militant ». Il se rapproche du courant de la décroissance qui critique le consumérisme. Il se tourne également vers l’écologie sociale de Murray Boockchin, théoricien du municipalisme libertaire. Il subit l’influence de l’incontournable André Gorz. Mais Michael Löwy semble plus proche des théoriciens marxiste de l’écologie que des mouvements politiques comme le Parti socialiste unifié (PSU) ou les Verts.

Michael Löwy incarne désormais le courant de l’écosocialisme. Ce projet de société estime que l’écologie passe par un contrôle démocratique, une égalité sociale et sur la prédominance de la valeur d’usage sur la valeur d’échange. Cette société « suppose la propriété collective des moyens de production, une planification démocratique qui permette à la société de définir les buts de la production et les investissements, et une nouvelle structure technologique des forces productives », présente Michael Löwy.

Cette transformation révolutionnaire vise à remplacer la société existante fondée sur le mode de production capitaliste, avec l’accumulation de marchandises et la destruction des ressources naturelles. Ce projet de société s’oppose à l’idéologie productiviste du progrès, au consumérisme et à la logique marchande. La production doit s’organiser en fonction de la satisfaction des besoins sociaux et de la protection de l’environnement. Michael Löwy dénonce les courants dominants de l’écologie politique, souvent alliés aux partis sociaux-démocrates. Ils veulent se contenter de réformes pour réguler le capitalisme et contrôler ses excès, à travers des « écotaxes » par exemple. En France, EELV refuse d’intégrer les remises en cause du productivisme et l’analyse marxiste. Ce groupuscule a même gouverné avec le Parti socialiste.

Mais la pensée marxiste doit également évoluer pour intégrer les apports de l’écologie. Le socialisme doit rompre avec son scientisme, son idéologie du progrès linéaire, sa valorisation des technologies et sa défense de la civilisation industrielle moderne. Mais socialisme et écologie se retrouvent dans les valeurs qualitatives qui insistent sur la satisfaction des besoins et sociaux et la valeur d’usage contre la logique marchande. Michael Löwy définit l’écosocialisme comme « un courant de pensée et d’action écologique qui fait siens les acquis fondamentaux du marxisme tout en le débarrassant de ses scories productivistes ». Il s’inspire également du trotskiste Ernest Mandel et de son concept de planification centraliste mais démocratique. C’est l’ensemble des travailleurs qui est censé déterminer le choix des priorités. Ce projet de société suppose une « transformation révolutionnaire constante de la société, de la culture, des mentalités et de la politique », précise Michael Löwy.

 

Les militants écologistes ont tendance à rejeter en bloc la critique marxiste du capitalisme. Marx serait uniquement un productiviste fasciné par le progrès technique. Michael Löwy connaît bien les textes du jeune Marx qui critique l’argent, la mécanisation et regrette la disparition des communautés paysannes. Néanmoins, Michael Löwy reconnaît que le marxisme du XXe siècle valorise le progrès technique et ignore les enjeux écologiques. Les textes de Marx sont parfois contradictoires et il reste difficile d’en puiser une pensée homogène et cohérente sur question de la nature. Même si la critique de la logique marchande et quantitative rejoint les préoccupations écologistes. Néanmoins, la décroissance doit également être critiquée. L’ascèse et la sobriété supposée heureuse ne peuvent être considérées comme des solutions réalistes.

Michael Löwy puise son écosocialisme dans le marxisme hérétique. Walter Benjamin attaque la civilisation industrielle. Mais sa critique antimoderne reste éloignée des idéologies réactionnaires. Son pessimisme révolutionnaire vise l’émancipation des classes opprimées. Il propose une nouvelle harmonie entre la société et l’environnement naturel. Charles Fourier propose une critique du travail et de l’exploitation. Il veut remplacer la contrainte par la créativité et les désirs. Le travail doit laisser place à de « multiples créations virtuelles qui sommeillent en son sein ».

              

 

Marxisme et réformisme

 

Arno Münster et Fabio Mascaro Querido proposent des textes synthétiques qui présentent la trajectoire intellectuelle de Michael Löwy. Ils évoquent les diverses facettes de la réflexion de ce penseur marxiste contemporain. Ce livre permet d’entrevoir l’originalité mais aussi les limites du marxisme de Michael Löwy.

La filiation du romantisme révolutionnaire demeure l’apport indispensable de Michael Löwy. L’universitaire a permis de faire resurgir toute une tradition intellectuelle méconnue et pourtant passionnante. Le marxisme orthodoxe réduit le capitalisme à sa dimension économique. Au contraire, le marxisme romantique montre l’emprise de la logique du capital sur tous les aspects de la vie. Ce courant critique le culte de la rationalité et de la bureaucratie mais surtout la dimension quantitative. Contre un marxisme déterministe et mécanique, le romantisme anticapitaliste insiste sur l’utopie et l’horizon révolutionnaire.

Michael Löwy fait remonter cette tradition romantique au jeune Marx et la conduit jusqu’aux situationnistes. La dimension qualitative contre le quantitatif, la créativité, l’utopie restent au cœur de ce courant original. Michael Löwy, dans le sillage de Rosa Luxemburg, insiste également sur l’auto-organisation des prolétaires et sur la spontanéité de la révolte. Il se démarque alors clairement du marxisme-léninisme selon lequel un parti doit guider les masses.

 

Michael Löwy conserve un attachement peu critique à cette tradition romantique qui comporte une dimension anti-matérialiste. Certes, Michael Löwy dénonce les dérives de la critique de la modernité. Des courants réactionnaires peuvent valoriser un retour au passé, avec ses traditions patriarcales voire féodales. L’universitaire marxiste valorise le romantisme qui critique la modernité pour mieux se tourner vers l’avenir et l’utopie.

Néanmoins, Michael Löwy critique peu la dimension messianique du romantisme. Cette tradition du messianisme révolutionnaire permet de maintenir un horizon de rupture avec la civilisation marchande. Néanmoins, cet imaginaire semble peu fécond pour agir dans la société actuelle. Le messianisme peut déboucher vers l’attente du Paradis sur terre, et donc sur la passivité politique. L’utopie révolutionnaire doit également s’articuler avec les luttes immédiates pour ne pas sombrer dans la résignation.

Ensuite, Michael Löwy reste un militant trotskiste. Malgré l’originalité de ses réflexions sur le romantisme et le luxemburgisme, il demeure un indécrottable marxiste-léniniste. Ses réflexions sur l’écosocialisme dévoilent les contradictions de sa pensée. Il insiste sur la critique de la modernité marchande et du règne du quantitatif. Il s’inscrit dans une critique romantique du désastre écologique. Mais, au-delà du constat pertinent, son écosocialisme ne propose qu’un trotskisme frelaté.

Ses propositions écosocialistes restent figées dans le moule trotskiste. Michael Löwy valorise le modèle de la « planification démocratique » qui n’est qu’un contrôle de la société par l’Etat. C’est la bonne vieille avant-garde des intellectuels et des militants qui doit diriger l’économie. Le catastrophisme écologiste peut déboucher vers des dérives autoritaires.

Des experts et des ingénieurs peuvent prendre le pouvoir au nom de l’urgence écologiste. Les individus peuvent alors se retrouver sous le contrôle d’un État qui sait mieux que tout le monde comment sauver la planète. Michael Löwy insiste sur la responsabilité des entreprises, mais peu sur celles des États et des experts. Son écosocialisme s’apparente à un programme de gouvernement pour mieux gérer la catastrophe écologiste.

Au contraire, ce sont les luttes sociales qui doivent renverser le modèle productiviste et la civilisation marchande. La solution ne peut pas venir des États et de programmes gestionnaires. Seules les luttes sociales peuvent permettre de réorganiser la société pour permettre une satisfaction immédiate des besoins depuis la base.

 

Source : Arno Münster et Fabio Mascaro Querido, Le marxisme « ouvert » et écologique de Michael Löwy. Hommage à un intellectuel « nomade », L’Harmattan, 2019

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Pour aller plus loin :

Vidéo : Rosa Luxemburg Reloaded, émission diffusée sur le site Hors-Série le 9 février 2019

Vidéo : Michaël Löwy et Michel Aglietta, A-t-on encore le droit de critiquer le capitalisme ?, séminaire mis en ligne sur le site de la revue La règle du jeu enregistré le 26 mai 2013

Vidéo : Michael Löwy et Isabelle Garo, Le dernier Marx, communisme et devenir de Karl Marx, débat à La Parole Errante 12 décembre 2018

Vidéos : Michael Löwy sur Marx Weber, Walter Benjamin, romantisme & Marx (conférences vidéos) mises en ligne sur le site Pensée radicale en construction le 19 Avril 2014

Vidéo : M. Löwy 1/4 : l’écosocialisme comme alternative à la barbarie capitaliste, conférence mise en ligne le 4 mars 2019

Radio : Michael Lowy, « Écosocialisme : L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste », conférence mise en ligne sur le site de l’Université Populaire de Toulouse le 16 mars 2014

Radio : émissions avec Michaël Löwy diffusées sur France Culture

Frédéric Thomas, LÖWY Michael, notice biographique publiée dans le site du Maitron le 9 avril 2012

Darren Roso, Le marxisme de Michael Löwy, entre critique de la modernité et projet écosocialiste, publié sur le site de la revue Contretemps le 22 mars 2018

Articles de Michael Löwy publiés sur le site de la revue Contretemps

Articles de Michael Löwy publiés sur le site Presse-toi à gauche !

Articles de Michael Löwy publiés sur le site Mediapart

Articles de Michael Löwy publiés sur le portail Cairn

Articles de Michael Löwy publiés sur le portail Persée

Michael Löwy : « Sans révolte, la politique devient vide de sens », publié sur le site de la revue Ballast le 29 décembre 2014

Michael Löwy à propos de Rosa Luxemburg, publié sur le site Critique sociale le 27 novembre 2018

Max Demian, La théorie de la révolution chez le jeune Marx, Michael Löwy, publié sur le site Révolution Permanente le 30 juillet 2018

Kévin « L’Impertinent » Boucaud-Victoire, Michael Löwy : « Mai 68, c’est la rencontre du romantisme révolutionnaire et de la révolte populaire », publié sur le site de la revue Le Comptoir le 17 février 2015


Article publié le 21 Mai 2020 sur Zones-subversives.com