Mai 6, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Mardi 17 mars, midi. Nous entrons dans une période de confinement contraint et nécessaire. Et ça vous fait quoi d’être confiné ? Sur proposition de Pierre, chaque jour un témoignage personnel sur le jour d’avant.

Chroniques au jour le jour

05/05/2020
La journée touche à sa fin. En attendant le lendemain, je dormirai mal… Le temps est à l’incertitude et l’inquiétude sur le devenir de nos sociétés : sauvageries maboules, démocraties présidentielles, monarchistes, dictatures… Ou républiques sociales, cités d’autogouvernement, écologie douce et souriante. Le calendrier me nargue en signalant que demain, 6 mai, est chrétiennement le jour de « sainte Prudence » ! Vous pouvez vérifier, mes sœurs et mes frères…
Juste avant la pièce policière de cet an de disgrâce virologique, le gauleiter Lallement, à sa prise de fonction à la préfecture de Paris, avait réuni les syndicats des archers du roi : « Vous connaissez ma réputation : je suis encore pire.» Ce grand enfant carnassier jouait avec son téléphone portable dont l’image de fond est un képi blanc de légionnaire. Ses troupes demandent encore à tire-larigot les auto-autorisations à toutes les délinquances civiles qui errent, à la recherche d’un peu d’espace.
Et moi je regarde ce petit monde – qui est tout de même le mien, même si ça me chagrine – et je ravale mes tristesses…
Je ne suis pas à plaindre : ma maison est modeste mais suffisamment large pour ne pas me cogner aux murs ; mon jardin est petit mais ma chienne y gambade comme dans une vaste prairie ; ma retraite est minable mais elle tombe régulièrement, même les mois de blocage viral ; ma tête est suffisamment farcie pour ne pas subir l’ennui et la rage du vide ; mes amis et amies sont assez solidaires pour ne pas m’oublier dans le désert téléphonique ; ma compagne n’est pas en guerre avec moi.

Mais… Les douleurs innombrables des vivants pleurant leurs disparus ; les malheureux entassés dans les cagettes de cet immeuble de brique délabré de ma rue d’Aubervilliers ; les voix qui enflent et jaillissent des fenêtres ouvertes, avec des cris parfois de femmes et d’enfants ; les fantômes gris qui titubent, le soir, quand je promène ma petite bestiole par les rues douteuses du quartier ; les boulangeries qui servent les pains de la faim ; les boutiques bizarres qui accueillent la pauvreté plus ou moins colorée, sans trop de souci des postillons vénéneux ; la distanciation cyniquement dénommée «sociale » ; le silence des cités, ponctué toutefois par des chants d’oiseaux revenus… Je vois, j’entends tout ça.

Bien sûr, et heureusement, comme le dit Tomás Ibañez, anarchiste de Barcelone : « Par chance, la longue histoire de l’humanité nous apprend qu’il est toujours resté des poches de résistance et d’énergies insoumises, qui ont su promouvoir des pratiques de liberté, même dans les situations les plus inhospitalières. Ce sont ces pratiques et les luttes qu’elles encouragent qui permettent de nourrir un certain optimisme… malgré tout. »

Bon, ce soir, je n’irai pas à l’Opéra (l’ausweis policier ne mentionne pas cette autorisation) ; il reste la lecture, la musique et l’étrange lucarne… Tiens, on passe un film chilien sur Neruda : le poète écrivait, c’est vrai, comme un ange laïc aux doigts d’argent ; il parlait de la douleur du monde, de la violence de certains hommes, de la beauté des autres…
Qui se souvient du salaud contrôlant les exilés espagnols, près de Bordeaux, en 1939, s’agglutinant au pied des passerelles menant au Winnipeg, bateau salvateur qui emporterait une foule de survivants vers le Chili, loin de la barbarie nazie arrivant au galop ? Ce chef des matons triait, sur la jetée, les hommes et les femmes. « Communiste : oui ; socialiste : moui ; républicain sans parti : oui ; apolitique : oui ; anarchiste : non ! » C’était Pablo, le poète humaniste… Avant la poésie, il y avait la foi stalinienne. En quelque sorte, un Aragon des Andes.
Pour sourire et voir la belle face du monde, j’ai lu dans les chroniques du ML de jolies choses en forme d’humanité : « Un élève élabore son travail dans un temps qui lui est propre, et possède « sa » posture face aux apprentissages. Je m’adapte à eux, c’est mon travail » (Mylène l’instit’ – que je ne connais pas).
Le confinement a permis à des milliers d’hommes et de femmes de se retrouver et de faire l’amour… Dans neuf mois, nous aurons un baby-boom comparable à celui des lendemains de la guerre 1939-1945 ; je viens de cette ancienne nichée et je souhaite tout le bonheur du monde à ces vies futures.
Serge Utgé-Royo

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Source: Monde-libertaire.fr