Ce sont deux histoires parallèles, deux histoires qui se croisent parfois : celles de l’esprit et de ses sciences, et celle des pratiques d’émancipation collective et leurs théories. Ce sont deux des moteurs intellectuels les plus puissants de l’histoire occidentale au 20e siècle – les luttes collectives d’émancipation, de classe, décoloniales, féministes, queer, crip, etc. – et la popularisation de la psychologie. Et leur actualité ne s’est pas tarie. Mais l’alliance de ces deux idées est fructueuse en contradictions, ainsi qu’en tensions potentielles – un jeu d’attirance et de répulsion, d’idéalisme contre matérialisme. Car le mental, c’est ce qui fait de nous des individu.x.es – et c’est donc souvent une arme redoutable contre l’idée de collectif. Et inversement, l’émancipation collective a du mal à se penser sans une libération des esprits à sa hauteur.

La Librairie la Dispersion à Genève vous propose quelques textes choisis, tirés des livres de son stock, qui parlent des problématiques politiques de la santé mentale, notamment de la façon dont la souffrance des corps pèse sur les esprits, des tactiques de résistances psychologique et de soin et du façonnement de l’individu contemporain par les agents du capitalisme.

Dans toute cette matière, nous gravitons autour de la notion de « santé mentale », concept utilisé largement depuis les années 1980 de manière publique et politique pour aborder la question de ce qui traite de l’esprit, du mental, de la psyché ; de son bien-être ou de ses souffrances. Nous explorons tout au long de ce cycle différentes pistes hétérogènes pour se réapproprier, s’approcher ou parfois de s’éloigner de cette définition et questionner l’usage de ces termes.

« La psychopolitique néolibérale invente des formes toujours plus raffinées d’exploitation, » estime le philosophe sud-coréen professeur de philosophie à l’Université des arts de Berlin. Deux extraits sur la violence de la positivité pratiquée dans le néolibéralisme ainsi qu’une nouvelle définition philosophique de l’idiot comme singularité créatrice d’espaces de libertés.

La formule magique des guides de bien-être (well-being) en vente dans les librairies américaines, c’est : healing. Elle est caractéristique de l’auto-optimisation, qui se doit, au nom de l’efficacité et de la performance, de guérir par une thérapeutique appropriée toute forme de déficience fonctionnelle, de blocage mental.

Byung-Chul Han, Psychopolitique.

Healing as Killing

La psychopolitique néolibérale invente des formes toujours plus raffinées d’exploitation. Ateliers de savoir-être, week-ends de motivation, séminaires de développement personnel et cours de préparation mentale promettent en grand nombre une optimisation de soi et un accroissement d’efficacité sans limites. Ils sont inspirés par la technique néolibérale de domination, qui vise à exploiter non seulement le temps de travail mais la personne entière. La psychopolitique néolibérale découvre l’être humain et en fait un objet d’exploitation.

L’impératif néolibéral d’auto-optimisation ne sert qu’à assurer le parfait fonctionnement du système. Les blocages, les faiblesses, les erreurs doivent être éliminés par une thérapie appropriée pour accroître l’efficacité et les performances. À cette fin, tout est rendu comparable et mesurable et soumis à la logique du marché. Ce n’est pas le souci de la vie bonne qui est le moteur de l’auto-optimisation, dont la nécessité découle uniquement de contraintes systémiques, de la logique du succès commercial quantifiable.

L’âge de la souveraineté est l’âge du prélèvement, qui consiste à soustraire et à détourner biens et services. Le pouvoir souverain se traduit sous la forme du droit de prise et de disposition. En revanche, la société disciplinaire mise sur la production. C’est l’époque où l’industrie s’active à créer de la valeur. Cette époque de création de valeur réelle est à présent révolue. Dans le capitalisme financier d’aujourd’hui, on assiste même à une destruction radicale de valeurs. Le régime néolibéral ouvre l’âge de l’épuisement. C’est à présent la psyché qui est exploitée. C’est pourquoi ce nouvel âge s’accompagne de maladies psychiques comme la dépression ou le burnout.

La formule magique des guides de bien-être en vente dans les librairies américaines, c’est : healing. Elle est caractéristique de l’auto-optimisation, qui se doit, au nom de l’efficacité et de la performance, de guérir par une thérapeutique appropriée toute forme de déficience fonctionnelle, de blocage mental. L’auto-optimisation permanente, qui coïncide exactement avec l’optimisation du système, est destructrice. Elle provoque un effondrement mental. L’auto-optimisation se révèle comme une exploitation totale de l’individu par lui-même.

L’idéologie néolibérale de l’auto-optimisation prend un tour religieux, voire fanatique. Elle représente une nouvelle forme de subjectivation. Le travail sans fin sur le Moi ressemble à l’introspection et à l’examen de conscience du protestantisme, pratiques qui représentent elles aussi une technique de subjectivation et de domination. Au lieu des péchés, ce sont maintenant les pensées négatives que l’on traque. Le Moi se trouve une nouvelle fois en lutte avec lui-même comme contre un ennemi. Les prédicateur.x.ice.s et évangéliques d’aujourd’hui se comportent en managers et en motivateur.x.ice.s pour prêcher le nouvel Évangile de la performance et de l’optimisation sans limites.

La personne humaine ne se laisse pas complètement soumettre au dictat de la positivité. Sans négativité, la vie s’étiole jusqu’à devenir un « être mort ». C’est précisément la négativité qui maintient vivante la vie. La souffrance est constitutive de l’expérience. Une vie qui ne serait faite que d’émotions positives et d’expériences optimales (flow experience) ne serait pas une vie humaine. C’est précisément à la négativité que l’âme humaine doit sa tension profonde : « cette tension de l’âme humaine dans le malheur, qui l’aguerrit, son ingéniosité et sa vaillance à supporter le malheur, à l’endurer, à l’interpréter, à l’exploiter jusqu’au bout, tout ce qui lui a jamais été donnée profondeur, de secret, de dissimulation, d’esprit, de ruse, de grandeur, n’a-t-il pas été acquis par la souffrance, à travers la culture de la grande souffrance ? »

L’impératif d’auto-optimisation illimité exploite même la douleur. Le célèbre motivateur américain Anthony Robbins écrit : « Lorsque vous vous êtes fixé un but, obligez-vous à respecter la devise CANI : Constant Never Ending Improvement – Progrès constant et sans fin ! Reconnaissez votre désir de vous améliorer constamment et sans fin, ce désir qu’éprouvent tous les êtres humains. La pression provoquée par le mécontentement, par les tensions liées à un mal-être passager, se transforme en force. C’est le genre de douleur dont vous avez besoin dans votre vie. » La seule douleur tolérée est donc celle qui peut être exploitée à des fins d’optimisation.

Mais la violence de la positivité est tout aussi destructrice que la violence de la négativité. Par sa manipulation industrielle de la conscience, la psyschopolitique néolibérale détruit l’âme humaine, qui n’est rien moins qu’une machine à positiver. Le sujet du régime néolibéral périt de l’impératif d’auto-optimisation, de l’obligation d’être toujours plus performant. Il se révèle que guérir, c’est tuer.

Le Moi se trouve une nouvelle fois en lutte avec lui-même comme contre un ennemi.

L’idiotie, dernier chapitre

Dans son cours de 1980 sur Spinoza, Deleuze fait cette remarque : « À la lettre, je dirai : Il font leurs idiots. Faire l’idiot. Faire l’idiot, ça a toujours été une fonction de la philosophie. Dès le départ, la philosophie est étroitement liée à l’« idiotie ». Tout philosophe qui produit un nouvel idiom, une nouvelle langue, une nouvelle pensée, aura forcément été un idiot. L’idiot seul a accès au tout-autre. L’idiotie ouvre à la pensée un champ d’immanence constitué d’évènements et de singularités qui se dérobe à toute subjectivation et à toute psychologisation.

Aujourd’hui, l’étranger, le fou, l’idiot ce sont des types qui semblent quasi disparus de la société. L’interconnexion et la communication totale du monde numérique accroissent considérablement la tendance compulsive au conformisme. La puissance du consensus majoritaire étouffe les idiotismes. Botho Strauss connaît bien la différence entre le conformisme contemporain et les conventions bourgeoises : « Pour lui, pour l’idiot, c’est comme si tous les autres étaient accordés subtilement les uns sur les autres lorsqu’il parle. Réglés sur l’opinion la plus anodine. […] Norme beaucoup plus inflexible que toute celle de l’époque bourgeoise autrefois. »

L’idiot est un « idiosyncrate. » Le terme d’ « idiosyncrasie » signifie littéralement un mélange particulier de fluides corporels et d’hypersensibilité qui en résulte. Lorsqu’il s’agit d’accélérer la communication, l’idiosyncrasie représente un obstacle en raison de ses défenses immunitaires contre autrui. Elle oppose des frontières aux échanges communicationnels. Par conséquent, l’immunosuppression est nécessaire pour accélérer la communication. La réaction immunitaire est massivement inhibée pour que s’accélère la circulation de l’information et du capital. La communication atteint sa vitesse maximale là où le semblable réagit au semblable. La résistance est l’indocilité de ce qui est autre ou étranger perturbe et retarde en revanche la communication aisée du même. C’est précisément dans l’enfer du même que la communication atteint sa vitesse maximale.

Face à l’impératif de communication et de conformisme, l’idiotie représente une pratique de liberté. Par nature, l’idiot est celui qui n’est pas relié, qui n’est pas connecté, qui n’est pas informé. Il habite l’immémorial au-dehors, qui échappe à toute forme de communication et de mise en réseau : « L’idiot tournoie comme une rose arrachée à son rosier dans le fleuve tourbillonnant des ambitieux – des gens du consensus, incorporés, intégrés à une communauté étrangement unanime.

L’idiot est un hérétique moderne. Le terme d’hérésie signifie « choix » à l’origine. Ainsi, l’hérétique est-il celui qui dispose d’une liberté de choix. Il a le courage de s’écarter de l’orthodoxie. Il s’affranchit courageusement du conformisme obligatoire. L’idiot en tant que hérétique est une figure de la résistance à l’oppression du consensus. Il sauve la magie du marginal, du solitaire. Face à la pression croissante du conformisme, il serait plus urgent que jamais d’aviver la conscience hérétique.

L’idiotie s’oppose au pouvoir néolibéral despotique, à la communication totale et à la surveillance totale qu’il impose. L’idiot ne « communique » pas. Ou plutôt, il communique avec le non-communicable. C’est pourquoi il s’entoure du silence. L’idiotie crée des espaces de liberté, de silence, de calme et de solitude dans lesquels il est possible de dire quelque chose qui vaille véritablement la peine d’être dit. Deleuze annonçait cette politique du silence dès 1995. Elle est dirigée contre la psychopolitique néolibérale qui précisément impose la communication et l’information. (…) L’idiotie ouvre un espace vierge, qui est le lointain dont la pensée a besoin pour se mettre à parler différemment. (…)

Ce qui distingue l’idiot, ce n’est pas l’individualité ou la subjectivité, c’est la singularité. Il s’apparente aux enfants, qui ne sont encore ni des individus ni des personnes. Ce ne sont pas des qualités individuelles mais des évènements impersonnels qui constituent leur existence : « Par exemple les tout petits enfants se ressemblent tous et n’ont guère d’individualité ; mais ils ont des singularités, un sourire, un geste, une grimace, évènements qui ne sont pas des caractères subjectifs. Les tout petits enfants sont traversés d’une vie immanente qui est pure puissance, et même béatitude à travers les souffrances et les faiblesses. » L’idiot ressemble à cet « homo tantum » qui « n’a plus de nom, bien qu’il se confonde avec aucun autre. ». Le plan de l’immanence auquel il a accès est la matrice de la dé-subjectivation et de la dé-psychologisation. Il est la négativité qui arrache le sujet à lui-même et le libère en lui ouvrant cette « immensité du temps vide. » L’idiot n’est pas un sujet : « Plutôt une existence de fleur : simple ouverture à la lumière. »

Traduction de l’allemand par Oliver Cossé et quelques corrections par nos soins.

Portraits :

Byung-Chul Han [né en 1959] : Philosophe coréen du sud, il est professeur en philosophie à l’Université des arts de Berlin. Ses travaux élaborent un examen de l’impact des technologies et d’informations sur le processus politique de la démocratie. De nombreux ouvrages sont traduits en français, notamment Sauvons le beau : L’esthétique à l’ère numérique, 2016, et La société de transparence, 2017.

Botho Strauss [né en 1944] : Dramaturge, romancier, essayiste et écrivain allemand. Le théâtre de Strauss met le doigt sur les blessures les plus profondes des sociétés contemporaines, vues le plus souvent à travers les individus mêmes, les rapports de couples et de groupes. Parmis d’autres : Le temps et la chambre (1990), La Trilogie du revoir (1976) et Grand et petit (1977) ont été montés dans des pays francophones.

Bibliographie :

Byung-Chul Han, Psychopolitique. Le néolibéralisme et les nouvelles techniques du pouvoir, 2016.

Gilles Deleuze, Spinoza – Philosophie pratique, 1970

Fernand Deligny, Oeuvres, 2017. Reconstitution par l’édition l’Arachnéen de textes, images, fac-similés, les étapes d’une trajectoire qui conduisit cet éducateur sans diplôme de la lutte contre l’institution “Sauvegarde de l’enfance” à une approche expérimentale de l’autisme.


Article publié le 16 Juin 2020 sur Renverse.co