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Le macronisme est il un fascisme ?

D’aucuns ont en effet voulu voir dans la forme du pouvoir exercé par Emmanuel Macron des caractères qui pourraient évoquer le fascisme [1]. Dans un précédent article ([Courant Alternatif n°307-rubrique312]) nous avons tenté de synthétiser les origines et la typologie du fascisme (mouvement, parti-milice, culte de l’État et de la nation, exaltation de la force et de sentiments bruts) pour différencier le présent du passé. Notre ambition était de rappeler quelques évidences et d’affirmer que si le fascisme est le produit des circonstances de son époque c’est bien la démocratie qui le porte au pouvoir. Assimiler le macronisme (dont on aimerait au passage avoir un jour une définition précise) au fascisme c’est passer à coté de la tendance lourde qui est celle du pouvoir, de TOUT les pouvoirs depuis bientôt vingt ans.

Avenue de La Paix

En effet un autre type de critique voit quant à elle, à travers les multiplications des législations d’exception (confinement, couvre feu, état d’urgence sanitaire), la contamination du droit commun par les catégories d’état d’exception et d état d’urgence [2]. Outre que ces remarques partent d’un postulat de départ que le citoyen est un sujet de droit dont les libertés serait garanties par le cadre protecteur de la loi (l’État de droit). Elles font l’économie d’une critique du mouvement général du droit et des cadres législatifs des gouvernements occidentaux, de la construction d’une nouvelle doctrine sécuritaire : la sécurité globale élaborée par les cerveaux et think tank néo cons américains à la fin des années 80 [3].

Ces critiques sur la contamination par les moyens de l’État d’urgence et de l’État d’exception partent surtout d’un postulat de départ que la République est garante de la liberté. Le consensus républicain est donnée d’emblée et ne fait pas l’objet d’une discussion.

C’est faire peu de cas d’une histoire au long cours de la forme républicaine de l État, où finalement si l’on veut bien y regarder les « moments » autoritaires apparaissent comme particulièrement nombreux.

Dans cette deuxième étape de notre réflexion [4] nous voudrions donc rappeler combien le recours a l’autoritarisme est ancré dans le logiciel de la République et ce plus particulièrement lorsqu’il s’agit de traverser des moments de crise.

La République un consensus dur.

Une des grandes victoires des sociaux démocrates est d’avoir fait passer la vie politique d’un mode d’affrontement réel ou simulé à l’instauration d’un consensus fantasmé. La République devient ainsi un régime politique tombé du ciel sans racines historiques puisque nous le savons tous l’histoire est terminée. La République est donc aujourd’hui un mot valise presque exclusivement utilisé par les autorités étatiques, médiatiques, intellectuelles (la bourgeoisie, en fait) pour justifier l’obéissance, l’acceptation passive de ce qui existe. La République est une injonction, toujours du haut vers le bas, à se taire. C’est évident lorsque la République est invoquée contre les minorités pour leur rappeler leur place, mais c’est également plus large que cela : la République, aujourd’hui, c’est l’ordre, c’est l’image réactionnaire d’une société en paix avec elle-même, dont la stabilité, l’homogénéité est garantie par l’État.

Lorsqu’en juin 1848 les ouvriers parisiens se soulèvent pour faire valoir leurs droits, conquis sur les barricades quelques mois plus tôt, l’Assemblée nationale majoritairement « modérée » montre bien ce qui compte le plus pour elle entre l’ordre et la liberté : elle donne les pleins pouvoirs au général Eugène Cavaignac, rappelé d’Algérie, qui applique aux insurgés les techniques de la conquête coloniale, faisant des milliers de morts. La IIe République naît dans la tragédie du prolétariat parisien, comme une répétition de la suivante. En effet comment ne pas rappeler en ce 150eme anniversaire de la Commune la naissance dans le sang de la Troisième République en 1871. Le régime gouvernemental qui va régir la nation française pendant plus de 70 ans trouve son origine dans l’écrasement, la mort et la déportation de plusieurs dizaines de milliers de ses “citoyens”.

Tout au long de son histoire la République va savoir trouver les formes et les hommes pour maintenir son pouvoir. Sous les gouvernements de Briand, Poincaré et plus particulièrement Clemenceau, fantasme absolu des ministres de l’intérieur, la République s’impose avec force. Entre 1906 et 1910 sous le ministère puis sous la présidence du Conseil du « Tigre » la République montre de quoi elle est capable pour imposer et défendre « l’ordre légal » face aux contestations. On envoie en prison les journalistes pour délit de presse (Gustave Hervé et le journal la Guerre Sociale en seront les champions toutes catégories). Les tentatives de grève générale du syndicalisme révolutionnaire se voient confrontées à une répression féroce. En 1907 le Génie de l’armée est mobilisé pour rétablir le courant dans Paris pendant la grève des électriciens. Lors de la bataille pour le droit de grève des fonctionnaires en 1909 des milliers d’entre eux sont révoqués.

Autre moment particulièrement intéressant dans la mythologie républicaine celui du Front Populaire et son retour à l’ordre. En mai 1937 lorsque le gouvernement Blum décrète une pause dans le programme du Front Populaire, il envoie la police dans la ville de Clichy pour contrer une manifestation antifasciste résultat 6 morts et près de 300 blessés. Le ministre de l’intérieur de l’époque Marx Dormoy accusera les gauchistes de la Gauche Révolutionnaire de Marceau Pivert d’être à l’origine des troubles. Quelle originalité !




Début novembre 1938, un large mouvement de grèves avec occupation débute, notamment chez Renault. À Billancourt, 3 000 policiers interviennent pour déloger les grévistes et les 28 000 ouvriers sont licenciés. Le 30 novembre 1938 l’appel à la grève générale est lancée. Ce jour-là, l’armée quadrille Paris et sa banlieue. Dès le lendemain, la répression s’abat : 800 000 ouvriers sont licenciés temporairement ou définitivement, soit près de 10 % de la population ouvrière !

On pourrait citer les grèves de 1947-1948 et d’autres exemples encore pour démontrer que la violence et l’autoritarisme sont consubstantielle à l’histoire républicaine. Le consensus républicain se dévoile alors pour ce qu’il est c’est un consensus imposé par les armes, un consensus du plus fort inscrivant la défaite ouvrière et retournant, l’idée de République contre ceux qui croyaient en ses possibilités émancipatrices.

Ce n’est que dans la parenthèse des 30 glorieuses et sous la pression continue d’un prolétariat combatif, d’une bourgeoisie largement décrédibilisée par son rôle dans la collaboration et de la menace de l’Union Soviétique que L’État et la bourgeoisie daigneront déléguer quelques droits à leurs peuples.

Occulter cette dimension historique de l’histoire de la république française revient à se priver des moyens de comprendre comment, tout un ensemble d’institutions jugées pourtant garantes des droits, peuvent basculer dans une tendance autoritaire

Une dérive des institutions ou un changement de paradigme du droit ?

Alors que nous attaquons tranquillement notre première année d’état d’urgence sanitaire [5], l’accumulation des états d’exceptions et des lois d’urgences ont fait s’interroger les commentateurs sur cette situation juridique. Grossièrement on pourrait résumer leurs remarques selon deux axes. Primo chaque citoyen est considéré comme un danger potentiel, deuzio une atteinte aux libertés en annonce toujours d’autres et c’est désormais l’ensemble du droit qui serait contaminé par le virus de l’exception. Cette dérive serait favorisée par une surveillance globale permise grâce au moyens technologiques et au fichage généralisé de la population.

S’il est indéniable que des profondes mutations du droit et des législations ont eu lieu ces dernières années il faut cependant constater que l’exception n’a… plus rien d’exceptionnel.

Créé en 1955 pour faire face aux événements liés à la guerre d’Algérie, l’état d’urgence est appliqué trois fois durant cette période. La loi du 3 avril 1955 est adoptée au début de la guerre d’Algérie. Alors que les attentats et actes de sabotages se multiplient le gouvernement Faure souhaite se doter d’instruments juridiques pour lutter contre cette insurrection, mais sans reconnaître à ces opérations la qualification d’une guerre et aux fellagas le statut de combattants. Il s’agit de les considérer comme de simples fauteurs de trouble qu’on peut canaliser et réprimer grâce à un instrument de police administrative. C’est pourquoi on ressort alors des cartons ministériels un projet préparé en 1954 par François Mitterrand, ministre de l’intérieur du gouvernement Mendès-France qui visait à ne pas proclamer l’état de siège en Algérie. Pour laisser accroire qu’il ne s’agit pas d’une loi d’exception pour l’Algérie, on présente cette loi, non comme une loi de circonstance, mais comme une loi plus générale applicable sur tout ou partie du « territoire métropolitain, de l’Algérie ou des départements d’outre-mer ». L’exposé des motifs de la loi n’évoque d’ailleurs pas une insurrection mais un « désordre » provoqué par « quelques bandes organisées de hors-la-loi, numériquement peu importantes » et rappelle que l’Algérie, partie intégrante du territoire national, ne peut se voir doter d’un régime d’exception [6]. Le recours à cet instrument juridique est donc bien un moyen pour qualifier l’adversaire ou tout du moins celui qu’on entend combattre en le criminalisant. Il est donc tout a fait normal qu’on retrouve l’état d’urgence lors des troubles en Nouvelle Calédonie durant les années 1980, puis en 2005, lors des émeutes dans les banlieues après la mort des deux jeunes de Clichy sous Bois poursuivis par la police. Le fondement de l’état d’urgence est donc politique.

Il conviendrait donc plutôt de s’interroger sur la capacité du droit à recevoir de telles transformations. Comment de tels changements on pu être assimilés en si peu de temps par les textes qui régissent et qui « font » la loi normalement garantes de la « démocratie » et de « la liberté ». On pourrait même parler de mutation tant les fondements de ce qui constitue le droit pénal se trouvent bouleversés. Avec les lois d’exception, on s’inscrit dans une tendance qui consacre la primauté de la procédure sur la loi. Le recours aux formes d’exceptions ou d’urgences se traduit par la supériorité de l’autorité administrative (le préfet et donc l’État) sur les compétences de l’autorité judiciaire (le juge qui est censé dire et appliquer la loi).


C’est donc le droit en lui même qu’il faut interroger ? Quelles sont les conditions de sa production, de sa rédaction, de son application ? Si l’on considère que le droit n’est ni intemporel, ni neutre, mais qu’il est l’expression des rapport de forces de la société, alors il faut rapporter le phénomène de l’état d’exception au monde de lequel nous vivons, en monde caractérisé tout autant par les modifications des conditions d’exploitation, que par la modification du droit qui régit cette exploitation. On remarquera par exemple qu’en plein confinement, et donc d’interdiction de circuler le ministère du travail, a considéré que la pandémie et le manque de masques ou de gel hydroalcoolique ne constituaient pas « un péril grave et imminent » justifiant l’exercice de son droit de retrait. Tout ceux pour qui le télétravail n’avait aucune validité (les prolos en fait) ont ainsi été sommés de travailler.

Ces lois ne mettent donc pas en place un ordre vide de droit. Bien au contraire, le droit devient un acte un outil qui qualifie politiquement le contrevenant, qui divise le politique en deux camps, « celui du bien et celui du mal ». C’est le caractère politique qui est attribué à l’auteur de l’acte qui permet de le criminaliser. Les lois d’urgences augmentent de façon exponentielle ces tendances déjà à l’œuvre dans les précédentes législations ; la confusion du champ du politique avec celui du pénal, permet au pouvoir exécutif d’exercer une fonction de magistrat, chargé de punir toute opposition, non reconnue par le pouvoir.

L’état d’exception apparaît alors comme une phase de transition vers une nouvelle forme de gouvernement des populations. Une gouvernance qui s’exerçait auparavant dans le cadre des États nationaux avec ses particularités historiques et politiques et dont le paradigme reste encore à définir.

La fameuse révolution macronienne.

Jean Mouloud




Source: Oclibertaire.lautre.net