Juillet 2, 2022
Par Paris Luttes
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Le lièvre, la tortue et le loup

Les élections législatives ont eu un triple résultat : perte de la majorité absolue pour le camp présidentiel, recomposition d’un appareil parlementaire de gauche, percée du Rassemblement National qui devient le principal parti d’opposition (hors coalitions) à l’Assemblée. Si la perte de la majorité absolue fragilise la position de Macron et de son gouvernement, nous ne devons nous faire aucune illusion sur les capacités de l’exécutif à mener à bien sa politique. L’exercice du pouvoir sous le quinquennat Hollande, le recours quasi-immédiat aux ordonnances sous le premier quinquennat Macron et la création du Conseil de défense et de sécurité nationale pendant la pandémie ne laissent aucun doute : Macron gouvernera malgré ce revers, et poursuivra son travail de destruction des politiques redistributives héritées du vieux compromis de classe.

La Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES) a entrepris une recomposition éclair de l’appareil parlementaire de gauche. L’engouement engendré par la dynamique de cette alliance, et qui semble avoir pris jusque dans les rangs du mouvement autonome, ne doit pas nous induire en erreur sur sa nature : la NUPES a été une merveilleuse opération de recyclage et de réhabilitation des éléments encore présentables de la gauche institutionnelle, sous la direction d’une force jusqu’ici minoritaire à gauche (la France Insoumise et les avatars mélenchonistes antérieurs), mais qui s’est néanmoins incarnée dans la figure d’un éléphant dissident, ancien sénateur-député-ministre du Parti Socialiste. L’important effort de communication, qui n’a pas manqué de capitaliser sur la rupture assumée vis-à-vis des débris fascisants et irrécupérables de la gauche institutionnelle en décomposition, a permis de retrouver l’image d’une gauche réunie en une grande famille au service des intérêts des classes laborieuses. C’est bien ce mythe, indispensable à la survie de la gauche institutionnelle, qui s’est exprimé dans la promesse d’un « bloc populaire » à l’Assemblée. Sa résurrection sera de très courte durée : il suffira d’une manifestation offensive contre le second quinquennat Macron pour que cette gauche « de rupture » dénonce les agitateurs et les aventuristes, en appelle à plus de maintien de l’ordre de la part de la Préfecture, et apporte par la même son soutien à une institution policière à la pointe du processus de fascisation. Du reste, le PCF n’aura résisté que quelques heures à la tentation de la trahison de l’entente [1].

Enfin, ces élections législatives ont vu une percée historique du Rassemblement National, qui constitue désormais le premier parti d’opposition au Parlement : si la NUPES a obtenu plus de sièges, leur répartition en interne place la France Insoumise derrière le RN. Le loup est dans la bergerie. Ce score doit permettre aux forces lepénistes de bénéficier d’une plus grande audience qu’elles n’en disposent déjà, mais également de récolter 7 millions d’euros de subventions par an, soit 35 millions d’euros pour le quinquennat. Et de prétendre à la direction de la Commission des Finances, instance chargée de contrôler le budget de l’État français [2]. Une direction disputée par la NUPES [3], la principale force d’opposition coalisée, bien moins susceptible de profiter des faveurs du gouvernement que l’extrême droite. La fascisation du champ médiatique, des corps répressifs et des politiques migratoires sont là pour en attester : le macronisme est prêt à gouverner avec un lepénisme que l’exécutif n’hésite pas à qualifier de « mou » [4].

Le lepénisme, roue de secours du macronisme ?

Le lepénisme sera-t-il le prolongement du libéralisme autoritaire par d’autres moyens, ou servira-t-il de prolongement des moyens du libéralisme autoritaire et de la démocratie représentative en temps de crise ? Outre les avantages pécuniaires et institutionnels liés à sa percée parlementaire, le lepénisme se trouve désormais en position de force vis-à-vis du macronisme, qui devra nécessairement chercher des alliances pour suivre sa feuille de route. Si un rapprochement avec Les Républicains peut sembler naturel, force est de constater que ce n’est pas vers cette formation politique, qui doit encore établir les limites de la « fermeté » et de la « constructivité » de leur « opposition » à venir [5], que le gouvernement a regardé au sortir du scrutin. En effet, en pleine soirée électorale sur BFMTV, le ministre de la Justice et garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti se déclarait ouvert à une collaboration entre le camp présidentiel et le camp néofasciste là où les circonstances le permettraient. A condition bien entendu que le lepénisme fasse preuve de responsabilité et de « bon sens » [6], qualités qui lui semblent à présent acquises, compte tenu de sa dédiabolisation.

Que cette jonction entre le camp libéral-autoritaire et le camp néofasciste s’opère, ou promette de s’opérer, dans le champ de la justice, n’est pas étonnant. Elle s’était d’ailleurs déjà opérée sans dire son nom dans les politiques migratoires et islamophobes déployées depuis l’état d’urgence. Les apôtres de la justice d’exception et du permis de tuer ont désormais pignon sur rue et les positions en la matière, autrefois difficilement assumées en dehors des formations politiques d’extrême droite, sont devenues la norme dans les discours sécuritaires de la droite [7], avant de s’étendre progressivement et à différents degrés à tout le champ politique [8]. De son côté, le RN pourrait facilement justifier sa collaboration ponctuelle avec le macronisme, dont il se veut pourtant l’ennemi le plus résolu, en capitalisant sur sa capacité à lui imposer un volet (faussement) social. En outre, le RN pourrait voter la réforme des retraites et de l’allocation RSA en échange d’une baisse de la TVA et d’une nouvelle loi liberticide ou raciste. Peu importe que la baisse de la TVA ne soit que symbolique et ne concerne qu’un certain type de produits : la tendance plébéienne du néofascisme français y trouvera malgré tout une source de légitimité auprès de la population, et une marque de responsabilité auprès de la droite et du centre. Peu importe que le RN se retrouve à servir de béquille sur des projets de loi clairement inspirés voire plagiés sur son programme : la tendance conservatrice saura mettre en avant sa participation au rétablissement de l’ordre, de la valeur-travail et de l’intégrité territoriale de la nation.

La participation active du lepénisme brouillerait davantage les lignes de démarcation politique entre les différentes tendances de la démocratie représentative (social-démocratie, écologie radicale, centrisme, libéral-conservatisme, néofascisme, etc.) [9]. Un tel phénomène viendrait parachever le détricotage de la conscience de classe opéré par les organisations progressistes, qui trouvent dans les tendances souverainistes et populistes de la gauche « radicale » ses derniers avatars. Une telle participation précipiterait également l’application du programme libéral-autoritaire et garantirait l’accélération du déploiement des outils de surveillance de masse. Si nous avions pu penser hier que la société capitaliste ne nous offrait comme perspective que le choix entre société de surveillance, fascisme et révolution, force est de constater que nous avions tort de distinguer les deux premières options. Il faut dire qu’au moment de leur énonciation, l’arrivée de 89 députés RN au Palais Bourbon et l’intégration en bonne et due forme du lepénisme au jeu parlementaire nous semblaient peu probables, du moins sans système proportionnel. Il semble désormais, au contraire, que la situation réunisse les conditions nécessaires pour mener à bout les mutations nécessaires à la mise à niveau des appareils répressifs [10].

Le républicanisme au cœur du danger fasciste

Un drôle de bal politique appelé par Macron au lendemain des législatives a vu la presse s’emballer autour de la proposition d’un éventuel « gouvernement d’union nationale », faite au RN au même titre qu’aux autres forces d’opposition [11]. Parce que la possibilité du fascisme semble toujours plus se préciser, il importe de développer une analyse claire de ce phénomène, mais aussi du processus de fascisation en cours. Le fascisme est toujours une réaction opportuniste de la bourgeoisie pour restaurer son hégémonie politique et sauvegarder l’économie capitaliste de la ruine, en neutralisant les corps intermédiaires devenus encombrants et les formes d’auto-organisation susceptibles d’opérer comme contre-pouvoirs à sa domination. A ce titre, le fascisme apparaît comme le prolongement de la démocratie représentative par d’autres moyens, comme un mode de gouvernance parmi tant d’autres, mais plus radical et violent que tous. La crise est là : ralentissement économique mondial, dettes impossibles à rembourser, déstabilisations géopolitiques et balkanisation progressive de la périphérie capitaliste, crises d’hégémonie qui s’enchaînent sur chaque continent, etc. En France, les discours racistes, nationalistes et sacrificiels-productivistes sont la norme ; on en appelle sans cesse à la régénération de la nation et au rétablissement de l’État dans ses pleines capacités. Chez les technocrates lepéno-compatibles, on préfère édulcorer et décréter la nécessité de « gouverner différemment » [12]. Or, ce sont ces mêmes acteurs politiques qui ont porté le changement en rompant avec l’alternance droite-gauche, qui ont déployé des moyens de répression hors norme pour mater les contestations, et qui avancent à marche forcée vers la dystopie sécuritaire. Le tout au nom d’une idéologie républicaine érigée en rempart civilisationnel. Gouverner différemment, c’est gouverner pareil mais en pire. Or, vers quoi pourrait bien mener une radicalisation du libéralisme autoritaire ?

La centralité du républicanisme dans la rhétorique répressive et fascisante doit être soulignée, répétée et analysée [13] Elle permet de penser le fascisme et ses expressions contemporaines au-delà de ses formes historiques, militaires et de masse [14]. L’idéologie républicaine est au cœur du processus de durcissement des politiques racistes et islamophobes de l’État, et jouit d’une importante sympathie chez les classes moyennes, directement concernées par ses mythes d’indivisibilité, d’universalité et de méritocratie. En ce sens, les classes moyennes sont moins un groupe social tiraillé entre des intérêts contradictoires bourgeois et prolétariens, qu’une force « chargée de reproduire et de diffuser les principes fondamentaux d’encadrement de la société capitaliste et de ses hiérarchies » [15]. Il n’y a pas de hasard à constater leur investissement dans les mascarades électorales de tout ordre, ou encore leur ralliement massif au macronisme et leur croyance irrationnelle dans les promesses de changement radical de la politique porté par ce technocrate faussement disruptif. En temps de crise économique, quand les privilèges hiérarchiques et matériels des classes moyennes sont menacés et que les politiques de redistribution commencent à leur coûter plus cher qu’elles ne leur rapportent, elles jouent toujours un rôle décisif dans le processus de fascisation en se précipitant dans les bras du premier candidat leur promettant la prospérité par la guerre aux pauvres. Cela vaut pour l’élection de Macron, qu’une part des classes moyennes continue de considérer comme « de gauche » (celle responsable, pragmatique, modérée). Cela vaut aussi pour l’élection de Bolsonaro, qui a su capter le vote des classes moyennes auparavant acquises au Parti des Travailleurs de Lula et Rousseff.

Nous ne pouvons pas nous contenter d’éplucher les scores de l’extrême droite parlementaire et de mettre à jour la liste des groupuscules adoptant une esthétique fasciste. Pour comprendre et combattre la fascisation en cours, nous devons commencer par reconnaître le fascisme lui-même comme prolongement de la démocratie représentative bourgeoise par d’autres moyens. En d’autres termes, nous devons déceler dans la politique du gouvernement et l’action de ses corps de contrôle policier et social tout ce qui participe, au nom de la lutte contre la « crise », à radicaliser les catégories de base de la société capitaliste : État-nation, travail, famille traditionnelle, industrie, xénophobie, colonialisme, division genrée et racialisée du travail et de l’espace, etc. Ce phénomène est synonyme de modernisation des moyens du contrôle social ; ce fut d’ailleurs le rôle historique des régimes fascistes du XXe siècle, dont l’œuvre modernisatrice ne fut jamais abolie, mais bien au contraire sauvegardée et améliorée. Et pour cause, un régime comme celui de Vichy participa grandement à la réalisation de projets d’aménagement du territoire et de rationalisation dans la gestion des populations déjà envisagés par la IIIe République, et joua un rôle essentiel dans l’avènement du mouvement technocratique français [16]. Les limites des forces répressives d’hier, qui nécessitaient le recours à une force armée paramilitaire (corps francs, squadristes, etc.) ne sont plus d’actualité, rendant d’autant plus urgent de rompre avec nos représentations fétichistes et anachroniques du fascisme [17].

Que faire ?

Le crétinisme parlementaire et l’électoralisme infantile ont pu abreuver des camarades d’illusions et d’espoirs confortables : avec l’apparition d’un « bloc populaire » à l’Assemblée, nous n’aurions plus eu besoin de s’occuper de nos affaires ; les bons spécialistes de la politique, expérimentés ou débutants, l’auraient fait pour nous. Maintenant que la chimère s’est envolée, les discussions sérieuses peuvent reprendre. Le premier constat sérieux qui s’impose est qu’aucune possibilité révolutionnaire ne naîtra des appareils politiques de la gauche institutionnelle. Tout ce qui se tiendra de plus haut dans la lutte se jouera en dehors. Nul ne peut l’ignorer, certainement pas après la révolte des gilets jaunes. Il s’agit d’en prendre acte et de réaffirmer par la pratique la primauté politique de la rue. C’est seulement dans la rue que nous serons en capacité de mettre à mal le pouvoir, et avec lui « le vieux schéma militant qui fait qu’on accorde la priorité aux organisations et à ses formes balisées » [18] et domestiquées. La rue, encore la rue, toujours la rue : parce que le pouvoir se prend toujours dans la rue. Toute notre action devrait obéir à un principe stratégique clair : que les travailleurs et les travailleuses, avec ou sans emploi, parviennent à se parler de leur condition et de leurs aspirations sans intermédiaires. Seule la rencontre des segments conscients et organisés de la classe ouvrière, et de ceux atomisés par la désindustrialisation et radicalisés par la misère, permettra de briser la routine ritualisée de la contestation momifiée.

Toro




Source: Paris-luttes.info