Janvier 22, 2021
Par Contretemps
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Extrait de : MarlĂšne Benquet et ThĂ©o Bourgeron, La finance autoritaire. Vers la fin du nĂ©olibĂ©ralisme, Paris, Raisons d’agir, janvier 2021.

Présentation

Donald Trump part mais ses soutiens demeurent et l’on ne peut que s’interroger face Ă  la montĂ©e de rĂ©gimes autoritaires aux États-Unis, au Royaume-Uni de Boris Johnson ou au BrĂ©sil de Jair Bolsonaro. À travers le cas du Royaume-Uni, ce livre montre que, loin d’ĂȘtre une insurrection Ă©lectorale des classes populaires, l’ascension de ces rĂ©gimes est le produit de l’action organisĂ©e d’une nouvelle forme de patronat. Les sources de financement du Brexit rĂ©vĂšlent le poids considĂ©rable d’une partie de la finance, celle des fonds d’investissement et des hedge funds, qui voient l’Union europĂ©enne comme un obstacle Ă  la libre circulation de leurs capitaux.

Cette seconde financiarisation promeut un courant idĂ©ologique puissant mais mĂ©connu : le libertarianisme. Niant toute forme de solidaritĂ© collective, ses partisans prĂŽnent un État minimal destinĂ© Ă  protĂ©ger la propriĂ©tĂ© privĂ©e, quitte Ă  rĂ©duire les libertĂ©s civiques et dĂ©mocratiques. Soucieux d’élargir leurs sources de profits, ces acteurs financiers s’attaquent dorĂ©navant Ă  l’environnement, qu’ils sont prĂȘts Ă  acheter et vendre par morceaux. Le dĂ©sordre Ă©conomique mondial qui ne cesse de croĂźtre est loin d’ĂȘtre un frein Ă  leurs ardeurs prĂ©datrices – et bien au contraire, ils envisagent dĂ©sormais l’éventualitĂ© de conflits militaires qui se dessinent au Sud comme au Nord.

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Extrait

Il n’est pas aisĂ© de qualifier le projet politique des acteurs de la seconde financiarisation. Ce sont des acteurs de l’ombre, qui s’expriment peu et aiment Ă  faire des affaires Ă  l’abri du feu mĂ©diatique. Ce n’est d’ailleurs pas en les Ă©coutant que l’on a appris ce qu’ils ne veulent pas, ou plutĂŽt ce dont ils ne veulent plus, l’Union europĂ©enne, mais en suivant l’argent qu’ils Ă©taient prĂȘts Ă  dĂ©penser pour la quitter. En outre, il n’existe pas d’élections mettant en concurrence les diffĂ©rents rĂ©gimes politiques d’accumulation imaginĂ©s par le patronat, ni de commission Ă©lectorale recensant les financements versĂ©s aux croyances Ă©conomiques disponibles. Il s’agit donc de tenter de dessiner les contours de ce projet politique Ă  partir de signes et indices Ă©pars, les rares dĂ©clarations de ces acteurs financiers, les donnĂ©es disponibles sur leurs trajectoires personnelles, leurs appartenances Ă  des clubs, think tanks et groupes de pression qui, rassemblĂ©s, laissent apparaĂźtre la cohĂ©rence d’une vision du monde Ă  venir.

Il ne suffit en effet pas de payer pour renverser un rĂ©gime politique. En tout cas, pas seulement. Pour convertir leurs intĂ©rĂȘts Ă©conomiques en un arrangement institutionnel qui pĂ©rennise leur domination, les acteurs financiers Ă©mergents doivent aussi investir la sphĂšre des idĂ©es. À mesure qu’ils accumulent des capitaux, ils se dotent non seulement de lobbies et de mouvements politiques qui les reprĂ©sentent, mais financent Ă©galement un large rĂ©seau d’intellectuels et de think tanks. Tout au long des annĂ©es 2000, ces organisations ont secrĂ©tĂ© les idĂ©es qui ont accompagnĂ© la montĂ©e en puissance financiĂšre et politique de la seconde financiarisation. Elles sont aussi les lieux dans lesquels s’élabore les coalitions d’acteurs qui sous-tendent le nouveau rĂ©gime politique d’accumulation. L’étude des conseils de surveillance et des sources de financement de ces think tanks montre qu’ils reprĂ©sentent non seulement les intĂ©rĂȘts des acteurs de la seconde financiarisation, mais aussi ceux d’autres secteurs Ă©conomiques (tels le BTP, les industries de l’énergie fossile et du tabac). Pour que les coalitions se mettent en place, il est nĂ©cessaire que les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques de leurs diffĂ©rents membres puissent ĂȘtre articulĂ©s les uns aux autres et collectivement dĂ©fendus.

GĂ©nĂ©ralement dĂ©signĂ©s sous le nom de Tufton Street, en rĂ©fĂ©rence Ă  la rue londonienne de Westminster dans laquelle la plupart ont leur siĂšge, ces think tanks forment un ensemble cohĂ©rent. Au numĂ©ro 55 de la rue, on trouve ainsi l’Adam Smith Institute, TaxPayers’ Alliance, Leave Means Leave, la Global Warming Policy Foundation, le Centre for Policy Studies et l’Institute of Economic Affairs. Ce rĂ©seau n’est pas que britannique : Tufton Street s’insĂšre dans le lacis transatlantique de think tanks de l’Atlas Network. L’Atlas Network (ainsi nommĂ© en rĂ©fĂ©rence au roman de l’auteure libertarienne Ayn Rand La RĂ©volte d’Atlas) est fondĂ© en 1981 par Anthony Fisher, professeur d’économie Ă  la LSE, proche de Friedrich Hayek et Ă©galement fondateur de l’Institute of Economic Affairs. DotĂ© de son trimestriel (Freedom’s Champion) et de sa confĂ©rence annuelle (les Liberty Forums), ce rĂ©seau amĂ©ricano-britannique de 400 think tanks forme une galaxie politiquement cohĂ©rente, dĂ©finie par son libertarianisme et ses connexions avec l’alt-right amĂ©ricaine comme avec les conservateurs britanniques pro-Brexit. Tous les think tanks dont il est question ici en sont membres. Aux Etats-Unis, les membres les plus emblĂ©matiques de l’Atlas Network sont le Cato Institute des frĂšres Koch (milliardaires des Ă©nergies fossiles, libertariens et climatosceptiques) et la Heritage Foundation (climatosceptique, libertarienne et nĂ©oconservatrice).

Ces think tanks trĂšs droitiers agglomĂšrent un ensemble d’idĂ©es qui constitue le projet politique des acteurs de la seconde financiarisation : libertarianisme, poursuite de l’hĂ©ritage thatchĂ©rien, euroscepticisme, atlantisme, autoritarisme et climatoscepticisme. On y retrouve nombre des grandes fortunes impliquĂ©es dans la victoire du Leave : le gĂ©rant de hedge fund Sir Michael Hintze, les gĂ©ants de la construction Lord Anthony Bamford et Malcolm McAlpine, l’associĂ© d’Arron Banks et gĂ©rant de sociĂ©tĂ©s financiĂšres offshore Jim Mellon, le gĂ©rant de fonds de venture capital Jon Moynihan ou encore le patron de la sociĂ©tĂ© de trading de produits dĂ©rivĂ©s Stuart Wheeler. Le Tableau 13 dĂ©crit les plus emblĂ©matiques de think tanks de Tufton Street, les principales idĂ©es qu’ils dĂ©fendent et leurs liens avec les mondes financier et politique britannique.

Le projet du Brexit n’est pas tant inspirĂ© des idĂ©es nĂ©olibĂ©rales Ă  la base de la construction europĂ©enne que de l’idĂ©ologie libertarienne[i] imprĂ©gnant les think tanks de Tufton Street. Celle-ci concerne aussi les relations entre Etats. Elle enjoint ses promoteurs Ă  adopter des positions isolationnistes, mais non protectionnistes. Au refus de toute rĂ©gulation Ă©tatique rĂ©pond l’opposition Ă  toute institutionnalisation des relations interĂ©tatiques dont la forme est laissĂ©e Ă  l’apprĂ©ciation des seules parties qui contractent des accords commerciaux correspondant Ă  leurs intĂ©rĂȘts Ă©conomiques.

Le libertarianisme peut ĂȘtre dĂ©fini comme une doctrine Ă©conomique qui vise Ă  limiter toute forme d’intervention Ă©tatique en dehors de la garantie de la propriĂ©tĂ© privĂ©e contre le collectivisme et l’étatisme[ii]. Il prĂŽne un capitalisme entiĂšrement dĂ©rĂ©gulĂ© comme seul systĂšme social fondĂ© sur la reconnaissance et la protection des droits de l’individu et, partant, comme unique option politique interdisant la coercition des relations sociales[iii]. Il ambitionne de fonder la socialitĂ© sur la seule souverainetĂ© morale, politique et Ă©conomique des individus. Chris Hatting, analyste pour The Free Market Foundation, un think tank libertarien fondĂ© en 1975, Ă©crit ainsi en dĂ©cembre 2018, « accorder aux gens la libertĂ© de commercer est radical. Permettre la crĂ©ation de nouvelles entreprises, exemptes de toute rĂ©glementation, est radical. ReconnaĂźtre les gens comme des individus diffĂ©rents, capables de rechercher leur propre bonheur tel que dĂ©fini par eux-mĂȘmes, est radical Â». Bien que la frontiĂšre entre le libertarianisme et le nĂ©olibĂ©ralisme soit parfois poreuse notamment en raison de la radicalisation dans un sens libertarien de la pensĂ©e de Friedrich Hayek au sujet de la dĂ©nationalisation des monnaies par exemple[iv], la distinction reste pertinente. Les libertariens vont plus loin que les nĂ©olibĂ©raux quant Ă  la rĂ©duction du rĂŽle de l’Etat « puisque doit ĂȘtre retirĂ© de celui-ci, non seulement l’éducation, la production de certaines infrastructures comme le systĂšme de transport, mais aussi les fonctions rĂ©galiennes. David Friedman, fils de Milton, propose de privatiser la police, la justice, la dĂ©fense. Le mouvement anarcho-capitaliste envisage l’élimination totale de l’Etat avec les privatisations de toutes ses fonctions, y compris celles que lui rĂ©servait Adam Smith : l’armĂ©e, la police, la justice Â»[v].

Le libertarianisme ne propose pas d’articulation systĂ©matique entre les actions individuelles et une forme de bien commun. Le libĂ©ralisme smithien pensait l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral comme le rĂ©sultat de l’agrĂ©gation des intĂ©rĂȘts individuels encadrĂ©s par des lois votĂ©es dĂ©mocratiquement par des individus souverains[vi]. Le nĂ©olibĂ©ralisme d’Hayek, Friedman ou Mises rapatriait le bien commun dans le champ Ă©conomique, mais continuait d’en faire un horizon de la doctrine Ă©conomique.  La dĂ©fense radicale de la propriĂ©tĂ© privĂ©e et de la libertĂ© de s’enrichir Ă©tait supposĂ©e conduire Ă  l’accroissement gĂ©nĂ©ral des richesses et donc au progrĂšs social. Par distinction, le libertarianisme dĂ©fend une approche Ă©thique de la libertĂ© sans considĂ©ration pour ses effets sur le bien commun. Il serait juste et souhaitable de promouvoir la libertĂ© avant toute chose quelles qu’en puissent ĂȘtre les consĂ©quences. Leur justification du capitalisme de laissez-faire repose sur l’idĂ©e qu’il s’agit du seul systĂšme Ă©conomique compatible avec l’éthique libertarienne, et non pas sur celle de la supĂ©rioritĂ© du capitalisme, capable de gĂ©nĂ©rer plus de richesses que n’importe quel autre mode de production. A la diffĂ©rence des libĂ©raux et nĂ©olibĂ©raux qui adoptent une approche consĂ©quencialiste de la libertĂ©, les libertariens en ont une approche dĂ©ontologique[vii]. La libertĂ© d’accumuler devient Ă  elle-mĂȘme sa propre justification.

Libertarien sur le plan Ă©conomique, le rĂ©gime politique d’accumulation promu par les acteurs de la seconde financiarisation est aussi autoritaire sur le plan politique. Hostile Ă  tout mĂ©canisme redistributif garantissant des conditions Ă©lĂ©mentaires d’existence Ă  la population (santĂ©, Ă©ducation, protection), il fait de la rĂ©pression des mouvements sociaux et de la rĂ©duction des libertĂ©s publiques notamment par le renforcement du contrĂŽle des dĂ©placements et de l’expression la modalitĂ© privilĂ©giĂ©e de crĂ©ation d’un ordre social.

En effet, des annĂ©es 1980 aux annĂ©es 2010, le mouvement de nĂ©olibĂ©ralisation assumĂ© successivement par les conservateurs thatchĂ©riens, le New Labour et les conservateurs pro-austĂ©ritĂ© de David Cameron a impliquĂ© une extension considĂ©rable du secteur financier et une rĂ©gression similaire des services publics et des solidaritĂ©s sociales. Le Royaume-Uni est devenu un pays trĂšs inĂ©galitaire – le plus inĂ©galitaire d’Europe de l’Ouest avec un coefficient de Gini de 34,2 – qui comptait en 2018 prĂšs de 320 000 sans-abris et 20% de sa population en situation de pauvretĂ© relative[viii]. Dans le mĂȘme temps, la part des 1% des plus hauts revenus dans l’ensemble des revenus britanniques est passĂ©e de 6,5% en 1980 Ă  14% en 2015[ix]. Ces inĂ©galitĂ©s se conjuguent Ă  un affaiblissement des services publics et de l’Etat-providence, sous les coups conjuguĂ©s des privatisations et de l’austĂ©ritĂ©. La rĂ©forme des allocations sociales votĂ©e en 2012 impose une restriction des conditions de versement de l’ensemble des allocations sociales, rĂ©duit leur montant et introduit des dĂ©lais de carence avant versement qui provoquent des drames dans des classes populaires dĂ©jĂ  fortement appauvries. De son cĂŽtĂ©, le National Health Service (NHS) est soumis Ă  rude Ă©preuve : subissant Ă  la fois son sous-financement et les troubles sanitaires provoquĂ©s par le dĂ©sengagement de l’Etat, il traverse chaque annĂ©e ce que les mĂ©dias britanniques appellent la « crise hivernale Â», au cours de laquelle les dĂ©lais de prise en charge aux urgences explosent. Sur l’annĂ©e 2017, le dĂ©lai de prise en charge aux urgences Ă©tait supĂ©rieur Ă  4 heures dans 25% des cas. Ces conditions extrĂȘmes provoquent des phĂ©nomĂšnes inimaginables il y a quelques dĂ©cennies : alors que l’espĂ©rance de vie des Britanniques s’est accrue constamment depuis la fin du 19Ăšme siĂšcle, depuis 2011, elle stagne et rĂ©gresse mĂȘme pour certaines classes de la population, notamment dans les territoires dĂ©sindustrialisĂ©s du nord de l’Angleterre et pour les femmes de milieux populaires[x].

AprĂšs trente ans de nĂ©olibĂ©ralisme, le libertarianisme promu dans la littĂ©rature de Tufton Street semble atteindre les limites d’acceptabilitĂ© sociale du rĂ©gime politique d’accumulation britannique. Les territoires de conquĂȘte du capital sont dĂ©sormais constituĂ©s des derniers acquis sociaux du peuple britannique. Il s’agit du NHS, que la plupart de ces think tanks veulent privatiser tels l’Adam Smith Institute, l’Institute of Economic Affairs et l’Institute for Free Trade qui souhaitent son « ouverture Ă  la compĂ©tition internationale Â» dans le cadre d’un traitĂ© de libre-Ă©change avec les Etats-Unis ; de l’école publique, que l’Institute of Economic Affairs entend remplacer par un marchĂ© de l’éducation concurrentiel dans lequel les parents disposeraient de « bons d’achat Â» financĂ©s par l’état ou de certaines normes sociales et environnementales minimales, comme la limite de 48 heures de travail hebdomadaire ou l’interdiction de la pratique du lavage au chlore des produits alimentaires, que le ministre conservateur Michael Gove, proche du Legatum Institute et de l’Initiative for Free Trade, souhaite voir disparaĂźtre[xi].

La premiĂšre financiarisation avait Ă©tabli ses pĂŽles d’accumulation sur les grandes infrastructures du pays : elle avait surtout concernĂ© les salariĂ©s et les consommateurs des grandes entreprises conglomĂ©rales, des infrastructures rĂ©cemment privatisĂ©es, des grandes banques et sociĂ©tĂ©s d’assurance et des fonds de retraite. En somme, le cƓur de l’économie britannique. La seconde financiarisation correspond Ă  une extension du processus de financiarisation aux espaces qui en Ă©taient jusque-ici exclus. Le Brexit est une Ă©tape dans ce processus. Elle transforme en opportunitĂ©s de profit des acteurs plus marginaux mais aussi beaucoup plus nombreux : les entreprises moyennes et intermĂ©diaires avec les fonds de capital-investissement, le marchĂ© immobilier avec les fonds d’investissement immobiliers, l’ensemble des paramĂštres de la vie Ă©conomique et sociale avec la spĂ©culation sur les produits dĂ©rivĂ©s des hedge funds. Les secteurs de la seconde financiarisation accĂšdent au pouvoir institutionnel Ă  la faveur de coalitions composĂ©es de secteurs peu rĂ©putĂ©s pour leur progressisme en matiĂšre sociale et environnementale. Ils font ainsi cause commune avec les producteurs d’énergie fossile et les grandes entreprises de construction.

Dans ce contexte, la rĂ©duction des libertĂ©s publiques n’est qu’apparemment contradictoire avec l’idĂ©ologie libertarienne. Elle ne fait pas partie du socle de ses principes, mais en est sa consĂ©quence pratique. En l’absence de rĂ©gime de justification systĂ©matique et de dispositifs matĂ©riels de compensation des inĂ©galitĂ©s et de l’appauvrissement d’une part des peuples, ne reste que l’usage de la force comme mode de rĂ©gulation de la vie sociale. L’ensemble des libertĂ©s se trouvent sacrifiĂ©es au profit de la prĂ©servation de la principale d’entre elles : la libertĂ© de possĂ©der et d’accumuler.  A lire les portraits des principales figures de ces financiers Brexiters, on voit se dessiner nettement la solidaritĂ©, discrĂšte mais puissante, entre dĂ©rĂ©gulation Ă©conomique et autoritarisme politique.

De nombreuses publications europĂ©ennes retracent depuis cinq ans l’avĂšnement progressif d’un mode de rĂ©gulation sociale fondĂ©e sur la rĂ©pression et la rĂ©duction des libertĂ©s[xii]. A la diffĂ©rence de plusieurs d’entre elles, nous faisons le choix de qualifier d’autoritariste plutĂŽt que de totalitariste ou de fasciste ce mode de gestion des populations. La notion de totalitarisme fut popularisĂ©e durant la guerre froide pour briser le consensus existant au sortir de la deuxiĂšme guerre mondiale entre la droite, la gauche et l’extrĂȘme gauche contre le fascisme europĂ©en et mettre sur le mĂȘme plan le communisme et le fascisme comme variĂ©tĂ©s d’un mĂȘme mode de gouvernement[xiii]. De son cĂŽtĂ©, la notion de fascisme charrie l’idĂ©e d’un Ă©tat tout puissant opposĂ© Ă  des entitĂ©s individuelles toujours suspectĂ©es d’insoumission. Or l’autoritarisme contemporain consiste davantage en la glorification des seules potentialitĂ©s individuelles contre toute forme d’institutionnalisation de solidaritĂ©s collectives et de protections Ă©tatiques[xiv]. Cet autoritarisme se distingue aussi du bonapartisme dont Karl Marx fit une analyse qui devint au cours du 20Ăšme siĂšcle une matrice thĂ©orique de l’analyse du fascisme. Pour Karl Marx, le bonapartisme est une forme de gouvernement bourgeois qui, pour dĂ©fendre un ordre menacĂ© par des mouvements sociaux, semble se placer au-dessus des classes sociales pour gouverner[xv]. Dans une situation oĂč la propriĂ©tĂ© des classes Ă©conomiquement dominantes est mise en pĂ©ril, celles-ci se trouvent contraintes de tolĂ©rer au-dessus d’elles le commandement incontrĂŽlĂ© d’un appareil militaire et policier[xvi]. Or ce n’est pas Ă  l’autonomisation d’un Etat missionnĂ© pour rĂ©sister aux classes dominĂ©es que nous assistons, mais bien davantage Ă  une fusion des classes dominantes et de l’Etat menaçant les fondements Ă©conomiques, sociaux et politiques des conditions d’existence des classes dominĂ©es. La surprise dĂ©crite par Karl Marx de la bourgeoisie se rendant compte « que toutes les armes qu’elle avait forgĂ© contre le fĂ©odalisme se retournait contre elles et que sa base devenait socialiste Â»[xvii] n’est pas celle des acteurs de la seconde financiarisation. Le Brexit ne suit pas une mobilisation massive des classes populaires. L’autoritarisme actuel n’est pas une rĂ©action, mais un projet, un programme et une offensive.

Le parcours politique des pionniers de la seconde financiarisation illustre la relation entre ces nouveaux secteurs financiers et l’autoritarisme. C’est le cas de James Goldsmith. Issu d’une vieille famille de banquiers, celui-ci se fait un nom dans la City des annĂ©es 1970 en lançant les premiers « raids d’entreprise Â», ces opĂ©rations de rachat hostiles contre des sociĂ©tĂ©s industrielles qui deviennent ensuite l’apanage des fonds de capital-investissement. Figure de la cause eurosceptique, il fonde au lendemain de la signature du traitĂ© de Maastricht le Referendum Party, premier parti britannique dĂ©fendant le Brexit. Proche de l’eurodĂ©putĂ© français d’extrĂȘme-droite Philippe de Villiers, James Goldsmith soutient dans les annĂ©es 1980 l’organisation britannique paramilitaire GB75, qui se donne pour objectif d’infiltrer les syndicats britanniques et de prĂ©parer des plans d’action pour un coup d’Etat militaire en cas de prise de pouvoir socialiste dans le pays. Financeur important de la vie politique britannique jusqu’à sa mort en 1998, il n’a de cesse de soutenir une politique autoritaire face aux mouvements sociaux.

Les promoteurs de la seconde financiarisation semblent n’avoir plus besoin de la dĂ©mocratie pour gouverner et contredisent l’idĂ©e marxiste selon laquelle la rĂ©publique dĂ©mocratique serait la forme de gouvernement la plus adaptĂ©e Ă  la domination bourgeoise. Cela tient Ă  ce que ces nouveaux dominants ne sont pas menacĂ©s par une autre Ă©lite concurrente dans l’exercice du pouvoir. Au tournant du 19Ăšme siĂšcle, il Ă©tait vital pour la bourgeoisie montante de se doter d’une lĂ©gitimitĂ© autre que le sang face aux intĂ©rĂȘts des groupes de fĂ©odaux et d’aristocrates encore trĂšs populaires dans une part des campagnes. La bourgeoisie avait Ă  lutter contre la reformation possible d’une coalition d’intĂ©rĂȘts entre l’aristocratie terrienne et les classes paysannes qui avait dominĂ© durant presque mille ans. Dans ce contexte, la rĂ©invention dĂ©mocratique appuyĂ©e sur l’idĂ©e d’un peuple souverain soutenait la rĂ©volution bourgeoise. Mais, dans l’immĂ©diat, la bourgeoisie n’est pas concurrencĂ©e par une autre classe candidate au pouvoir. Et en l’absence de menace monarchique ou socialiste, a-t-elle encore intĂ©rĂȘt Ă  la dĂ©mocratie ?

À l’instar d’autres pays occidentaux et europĂ©ens, de premiers indices de transformation autoritaire du rĂ©gime des libertĂ©s civiques et politiques britannique se font jour. Outre la suspension illĂ©gale du Parlement en 2019, les lois antiterroristes successives entre 2000 et 2015 ont fortement renforcĂ©s les droits de contrĂŽle discrĂ©tionnaires des individus par l’exĂ©cutif. Maintenant que le Royaume-Uni a quittĂ© l’Union europĂ©enne, des Brexiters comme Nigel Farage et Jacob Rees-Mogg cherchent Ă©galement Ă  sortir de la Cour europĂ©enne des droits de l’homme[xviii]. Si elle semble limitĂ©e en comparaison de la rĂ©pression du mouvement des gilets jaunes, de celui contre la rĂ©forme des retraites de 2019 en France ou de la rĂ©pression des mineurs conduite par Margaret Thatcher au Royaume-Uni, l’opposition aux mouvements sociaux britanniques se durcit. Notamment envers les mouvements environnementaux : les actions et manifestations d’Extinction Rebellion Ă  Londres en octobre 2019 sont durement rĂ©primĂ©s. Utilisant la loi d’ordre public de 1986 votĂ©e par la majoritĂ© thatchĂ©rien, la Metropolitan Police interdit ce mois-lĂ  l’ensemble des manifestations du groupe Ă  Londres. En deux semaines, la police londonienne rapporte plus de 1600 arrestations de militants Ă©cologistes. Une rĂ©pression encouragĂ©e par les idĂ©ologues du rĂ©gime politique d’accumulation qui vient. L’Institute of Economic Affairs Ă©crit que cette situation qui limite la libertĂ© d’expression pose des questions « difficiles pour les libĂ©raux et les libertariens Â», mais que dans la mesure oĂč Extinction Rebellion « perturbe dĂ©libĂ©rĂ©ment l’activitĂ© Ă©conomique Â», le think tank « soutient l’interdiction Â» de manifester. Il encourage donc la police Ă  « agir fermement Â» pour mettre fin aux activitĂ©s du groupe que le think tank qualifie « d’extrĂ©miste Â» et dont certaines activitĂ©s, comme l’envoi de drones pour perturber l’aĂ©roport d’Heathrow et son projet d’extension contestĂ©, « flirtent avec l’action terroriste Â»[xix].

En outre, si le projet autoritaire contemporain n’est pas une rĂ©ponse Ă  une menace populaire dĂ©jĂ -lĂ , il n’est pas non plus la seule expression d’une crise du capitalisme libĂ©ral. Karl Polanyi analyse en effet le fascisme des annĂ©es 1930 comme un effet de la crise du capitalisme libĂ©ral et de ses idĂ©ologies fondatrices[xx]. Le fascisme correspond alors Ă  une pĂ©riode de repli autarcique des Etats oĂč « un mouvement de masse prĂ©tend Ɠuvrer Ă  la rĂ©gĂ©nĂ©ration d’une « communautĂ© imaginaire Â» considĂ©rĂ©e comme organique (nation, « race Â» et/ou civilisation) Â»[xxi]. Ces analyses prĂ©supposent qu’un mode de gouvernement dĂ©mocratique et libĂ©ral reste la norme en rĂ©gime capitaliste et que l’autoritarisme en soit une forme dĂ©voyĂ©e, choisie par dĂ©faut, dans l’urgence d’une crise sociale ou institutionnelle. Or ici, la crise dĂ©mocratique ne prĂ©existe pas Ă  la promotion de l’autoritarisme par les nouveaux dominants, c’est au contraire ce choix qui met en crise la dĂ©mocratie. Par ailleurs, cet autoritarisme ne fait pas fond sur une communautĂ© imaginaire unifiant le peuple autour d’une identitĂ© partagĂ©e. C’est d’un pĂ©ril Ă  venir que les nouveaux accumulateurs se protĂšgent. Car il faut prendre au sĂ©rieux ce que le nĂ©olibĂ©ralisme a fait Ă  la sociĂ©tĂ©[xxii]. Pour se maintenir, le capitalisme doit rendre possible une conciliation provisoire des intĂ©rĂȘts des classes dominantes entre elles et obtenir une adhĂ©sion au moins partielle des travailleurs au rĂ©gime politique en place. Cette derniĂšre fonction a traditionnellement Ă©tĂ© dĂ©volue Ă  la main gauche de l’Etat utilisĂ©e pour crĂ©er un « bloc historique Â»[xxiii] Ă  mĂȘme d’intĂ©grer dans une sociĂ©tĂ© commune les diffĂ©rentes fractions des classes sociales. Mais l’état providence a Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©, la main gauche est vide, les idĂ©es keynĂ©siennes ont disparu des institutions de gouvernement, de sorte que se trouve brisĂ© les principaux mĂ©canismes d’intĂ©gration sociale. Si les classes populaires ne sont pas, pour l’instant, massivement socialistes, elles sont tout de mĂȘme mĂ©contentes et risquent de le devenir davantage. Le libertarianisme autoritaire protĂšgent ainsi les acquis sociaux des accumulateurs obtenus dans la pĂ©riode nĂ©olibĂ©rale europĂ©enne de mĂ©contentements Ă  venir tout en ouvrant la porte Ă  l’élargissement de leurs droits.

Le Brexit est ainsi un coin enfoncĂ© dans le prĂ©cĂ©dent rĂ©gime politique d’accumulation par ces nouveaux acteurs financiers, dont le projet politique est en train de devenir dominant Ă  l’échelle mondiale. Les Ă©lections de Viktor Orban en Hongrie en 2010, d’Andrzej Duda en Pologne en 2015, de Donald Trump aux Etats Unis en 2016 et enfin de Jair Bolsonaro au BrĂ©sil en 2018 sont les signes de l’inauguration d’un nouveau moment du capitalisme. Le lien entre les forces pro-Brexit et les forces pro-Trump est Ă©troit : les think tanks qui les reprĂ©sentent font cause commune dans l’Atlas Network et leurs donateurs sont souvent les mĂȘmes. Les secteurs les plus actifs de la seconde financiarisation, les fonds de private equity et les hedges funds, ont financĂ© aux Etats Unis comme au BrĂ©sil des hommes politiques d’un nouveau style, porteurs de projets politiques alternatifs. Alors mĂȘme qu’ils n’étaient pas soutenus par les institutions de la premiĂšre financiarisation, cette classe politique renouvelĂ©e s’est finalement hissĂ©e, forte de ses soutiens, Ă  la tĂȘte du pouvoir.

Cette fin annoncĂ©e du nĂ©olibĂ©ralisme dĂ©mocratique comme rĂ©gime politique d’accumulation dominant au sein des pays dits occidentaux n’est donc pas le produit de la manipulation des foules, des seules dĂ©magogies racistes et « anti-mondialistes Â», des nouveaux rĂ©seaux de communications et de la diffusion de fakes news qu’ils rendent possible ou de tout autre processus strictement idĂ©ologique. Elle n’est pas affaire de propagande et d’influence exercĂ©e sur les esprits mallĂ©ables de citoyens dĂ©sorientĂ©s. C’est le projet d’une fraction rĂ©cente du patronat en concurrence avec un patronat financier plus ancien, dĂ©fini par des modalitĂ©s propres d’accumulation du capital et dĂ©cidĂ© Ă  stabiliser et Ă©largir ses possibilitĂ©s d’enrichissement contre l’hĂ©gĂ©monie financiĂšre des acteurs de la premiĂšre financiarisation. Ce nouveaux rĂ©gime politique d’accumulation anticipe le fractionnement social qu’accĂ©lĂšrera l’extension des droits Ă  accumuler. Mais pourquoi se dĂ©veloppe-t-il en ce moment, si vite et en des endroits si diffĂ©rents du globe ? Comment comprendre que dans des contextes aussi diffĂ©rents que les pays de l’Est europĂ©en, les Etats Unis d’AmĂ©rique, le BrĂ©sil et le Royaume Uni, la partie la plus agressive et lucrative de la finance fasse le choix du libertarianisme autoritaire ?

Photo : Dylan Martinez / Pool / Reuters. 

Notes

[i] Nous utilisons ici le terme de libertarianisme plutÎt que celui de libertarisme pour distinguer ce corpus de pensées des approches libertaires dont les inspirations anarchistes, autogestionnaires et anticapitalistes sont aux antipodes des pensées libertaristes.

[ii] Voir SĂ©bastien CarĂ©, La pensĂ©e libertarienne : genĂšse, fondements et horizons d’une utopie libĂ©rale, Paris, PUF, 2009.

[iii] Voir Ayn Rand, Capitalism: The Unknown Ideal, New York, New American Library, 1966, p. 19.

[iv] Voir Bruno Théret, « Du keynésianisme au libertarianisme. La place de la monnaie dans les transformations du savoir économique autorisé », Revue de la régulation, no. 10. DOI: 10.4000/regulation.9529 et Friedrich Hayek, The Denationalisation of Money, Londres, Institute of Economic Affairs, 1976

[v] Voir Gilles Dostaler, « Capitalisme et libĂ©ralisme Ă©conomique Â» in Dix questions sur le capitalisme d’aujourd’hui, dir. Renaud Chartoire, Paris, Editions Sciences Humaines, pp. 17-25, 2014, p. 11.

[vi] Voir Alain Supiot, La gouvernance par les nombres : cours au CollĂšge de France, 2012-2014, Paris, Fayard, 2015.

[vii] Voir Sébastien Caré, op. cit., 2009.

[viii] Voir Pascale Bourquin, Jonathan Cribb, Tom Waters et Xiaowei Xu, « Living standards, poverty and inequality in the UK : 2019 Â», Londres, Institute for Fiscal Studies, 2019 et Liam Reynolds, « Homelessness in the UK, the numbers behind the story Â», Londres, Shelter, 2018

[ix] Voir Mike Brewer et Claudia Samano Robles, « Top incomes in the UK : analysis of the 2015-2016 Survey of personal incomes Â», ISER Working Paper Series, no. 6, 2019

[x] Voir Michael Marmot, Jessica Allen, Tammy Boyce, Peter Goldblatt et Joana Morrison, Marmot Review 10 Years On, Londres, Institute of Health Equity, 2020

[xi] Voir Emilio Casalicchio, « Fury as Brexit ministers ‘urge Theresa May to scrap EU working hours rule’ Â», PoliticsHome, 17 dĂ©cembre 2017

[xii] Voir Wolfgang Streeck, op. cit., 2014, Wendy Brown, Peter Gordon et Max Pensky, Authoritarianism : Three Inquiries in Critical Theory, Chicago, University of Chicago Press, 2018, Ugo Palheta, op. cit., GrĂ©goire Chamayou, La SociĂ©tĂ© ingouvernable, Paris, La Fabrique, 2018 et Wendy Brown, In the Ruins of Neoliberalism : The Rise of Antidemocratic Politics in the West, New York, Columbia University Press, 2019

[xiii] Voir Ugo Palheta, La Possibilité du fascisme, Paris, La Découverte, 2018, p.18

[xiv] Voir Bruno Latour, OĂč atterrir ? Comment s’orienter en politique ?, Paris, La DĂ©couverte, 2017, p. 51

[xv] Voir Karl Marx, La Guerre civile en France, Paris, Mille et une nuits, 2007 [1871]

[xvi] Voir LĂ©on Trotsky, « Bonapartisme bourgeois et bonapartisme soviĂ©tique Â» in BolchĂ©visme contre stalinisme, 1935.

[xvii] Voir Karl Marx, op. cit., 1963 [1852], p. 55

[xviii] Voir Jon Stone, « Brexit : Britain must stay in ECHR if it wants trade deal, Brussels to insist Â», The Independent, 7 dĂ©cembre 2017

[xix] Voir Andy Mayer, « Protest peacefully as much as you like. But Extinction Rebellion deliberately try to cause economic damage Â», Londres, Institute of Economic Affairs, 2019

[xx] Voir Karl Polanyi, op. cit.

[xxi] Voir Ugo Palheta, op. cit., p. 31

[xxii] Voir Ugo Paletha, op. cit., p. 58

[xxiii] Voir Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, Paris, La Fabrique, 2012.

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Source: Contretemps.eu