Bref résumé de la première décade

La Révolution libanaise a éclaté le soir du 17 octobre dernier, en réaction à un projet de taxe sur la téléphonie mobile et le tabac, ces déclencheurs n’étant que l’étincelle d’une poudrière composée d’une multitude d’éléments : les incendies qui ont ravagé le pays la semaine précédente, les pénuries d’essence et l’augmentation de son prix, les politiques d’austérité pour rembourser la dette écrasante du pays, le tout dans un contexte encore plus large que je ne suis pas capable d’appréhender dans son ensemble. Si les deux premiers soirs ont été ponctués de nombreux affrontements avec les forces de l’ordre et les gardes du corps des politiciens qui fuyaient le pays, causant 3 morts, la violence a vite été calmée et la mobilisation fut remarquablement calme jusqu’au milieu de la semaine suivante. En effet, si l’armée s’est cantonnée à son rôle de maintien de l’ordre en rouvrant les routes, les principales échauffourées ont eu lieu lorsque les bandes de réactionnaires organisées par Harakat Amal et Hezbollah, les deux principaux partis chiites, sont descendus dans le centre-ville pour y agresser les révolutionnaires et casser les dynamiques de grève par la peur et la violence. Cette technique s’est avérée efficace sur le court terme, mais elle n’a pas suffi à détruire l’enthousiasme des révolutionnaires qui se sont remis sur pied le dimanche soir.


La première victoire des révolutionnaires (28-29 octobre)

Le « premier cycle » de la révolution prend fin mardi 29 octobre. Même si le dimanche, la mobilisation a repris après une période de fatigue généralisée ponctuée d’agressions des milices réactionnaires, un grand nombre de routes furent rouvertes à la circulation, et le lundi, certes marqué par des blocages éparpillés et des secteurs toujours en grève, semble presque normal par rapport aux premiers jours du mouvement. J’ai appris avec effarement que le FMI estimait que le Liban devait dépenser moins pour faire face à la dette ; comme s’ils estimaient que la situation actuelle n’était pas assez dangereuse comme ça… Sur un plan économique en effet, plusieurs secteurs alarment sur la fonte des stocks restants (de blé, d’essence, de dollars) et bien que la vie semble poursuivre son cours normalement, l’effervescence révolutionnaire qui rend chaque lendemain incertain renforce une inquiétude ambiante. La journée est marquée par quelques affrontements devant le Grand Sérail (le siège du gouvernement) et à Baalbeck, capitale du Hezbollah. Les politiciens cherchent également à renverser la tendance en provoquant des contre-manifestations à la manière de De Gaulle en 68 : des partisans d’Aoun défilent, comme l’avaient fait les partisans d’Amal et Hezbollah lundi dernier. Absent des rassemblements pour la journée, je me rends sur place le lendemain aux alentours de 13h. Arrivé à une cinquantaine de mètres de la Place des Martyrs, où les révolutionnaires ont, depuis 12 jours maintenant, installé des campings, des stands et des scènes pour les concerts et les discours, je vois une vingtaine de personnes, visiblement effrayées, courir dans ma direction. Inquiet, je rebrousse chemin avec eux, avant que la curiosité ne me pousse à avancer de nouveau. Derrière moi, les militaires qui bloquaient l’accès à la rue d’où je venais avancent leur barrage et coupent la circulation. Soudain, un nouveau groupe de révolutionnaires surgit, poursuivi par des hommes en noir qui jettent des objets de toute sorte comme des bâtons ou des chaises en plastique. Je commence à comprendre qu’il s’agit des réactionnaires, ce que me confirme rapidement un manifestant avec lequel je me suis réfugié derrière le barrage de militaires. Une nouvelle vague d’individus arrive, les véhicules militaires reçoivent des projectiles. Les soldats réagissent enfin, s’équipant de leurs casques et courant dans la rue pour repousser les agresseurs, suivis de la foule des révolutionnaires qui hurle à la contre-attaque. Je ne m’engage pas trop, des choses volent en l’air, les militaires refluent avec un ou deux prisonniers. Ils commencent à nous chasser, craignant qu’un attroupement trop massif ne leur fasse perdre le contrôle de la situation (qu’ils n’ont pourtant vraiment pas l’air de maîtriser). Je finis par m’en aller. Une fois de retour, il apparaît que depuis ce matin, les types non identifiés de Amal ou Hezbollah s’étaient mêlés aux révolutionnaires sur le Ring (l’autoroute qui passe juste au-dessus des places occupées) où plusieurs échauffourées ont éclaté, avant qu’ils ne descendent en masse (pas de chiffres connus mais sûrement plus d’une bonne centaine au minimum) sur Riad El-Solh et Place des Martyrs pour détruire les installations des occupants et frapper tout ceux qui s’y trouvaient. Autre information importante : Hariri, le Premier Ministre, avait prévu de faire une annonce à 16h, et des rumeurs couraient sur sa démission. Le coup de force des réactionnaires s’inscrit donc dans une certaine logique : frapper le mouvement en plein cœur, afin de mettre la pression sur Saad Hariri et ainsi empêcher sa démission [1] et également distiller la peur chez les révolutionnaires dont la mobilisation peine à se maintenir au même niveau que les premiers jours. 16H : dans une courte annonce, le Premier Ministre démissionne, entraînant le gouvernement avec lui. La nouvelle réjouit comme elle inquiète : l’impact psychologique de l’attaque des réactionnaires est encore présent et les Libanais craignent plus que tout une escalade de la violence, prédite par Hassan Nasrallah dans ses précédents discours : « le vide politique mène au chaos, et le chaos à la guerre civile ». Leur stratégie est extrêmement bien pensée, malheureusement bien plus que celle des révolutionnaires qui repose sur la spontanéité et le nombre.

Mais le soir tombe et la fête commence un peu partout, y compris sur les occupations reconstruites dans l’après-midi : la principale revendication, c’est « qu’ils dégagent ! » et enfin, ça commence. C’est une victoire d’étape, qui rend la suite encore plus incertaine, mais le premier bras de fer a été remporté. Début d’un effet domino ou fin de la crise ?


Maintenir la Révolution vivante (30 octobre – 3 novembre)

Mercredi, le pouvoir fait comprendre qu’il entend l’évènement comme fin de crise. Une massive opération de réouverture des routes a lieu dans tout le pays, ne se cantonnant pas aux axes principaux : à Saïda, dans le sud, la Place de la Révolution est évacuée et le trafic reprend comme à Beyrouth et Aabdeh, tout au nord. Les places du centre-ville de la capitale restent occupées mais on pose des barrières pour délimiter le périmètre, et rétablir les voies de communication par la même occasion. Le spectacle frise l’absurde : pour accéder au terrain révolutionnaire, il n’y a plus que quelques passages entre les barrières, gardés par des policiers ou des militaires. Personne ne s’insurge : l’attaque de la veille justifie ces mesures de « protection » et le déploiement des forces de l’ordre au plus près du cœur symbolique de la Révolution. Seule note positive dans la journée : Tripoli, dont on n’entend d’ordinaire parler que pour ses affrontements intercommunautaires ou l’accointance de quelques habitants avec Daesh, s’est refait une réputation de bastion révolutionnaire depuis le début du mouvement. Dans cette ville à large majorité sunnite, aucune attaque n’a eu lieu, et la situation n’a pratiquement pas dégénéré lors du défilé de soutien à Saad Hariri (principale figure de la communauté sunnite) dans la journée, contrairement à d’autres endroits dans le pays. J’apprends plus tard qu’on la surnomme même « Tripoli la mariée », comme si elle était la seule à tenir le bal par sa grâce, et aussi parce que la fête s’y déroule tous les soirs.


Michel Aoun, le président, annonce un discours pour le lendemain. Personne ne croit vraiment à une démission de sa part, mais on attend néanmoins des annonces sérieuses : les révolutionnaires ont fait tomber le gouvernement, et la réponse des autorités doit être à la hauteur du poids qu’ils ont acquis lors de ces derniers jours, consacré par la récente victoire. En soirée, les manifestants n’abandonnent pas la partie : le Ring est ré-investi à Beyrouth, et la route entre Tripoli et Aabdeh est rouverte au prix de quelques affrontements ; l’armée recule. Globalement, la situation semble légèrement plus calme que la semaine dernière, mais la pression est maintenue par une mobilisation moins importante mais déterminée.

Le lendemain, on attend le discours d’Aoun. Le Ring a été dégagé mais des blocages sporadiques se maintiennent ça et là. À Downtown (le quartier des places occupées) les gens sont assez peu nombreux, mais je constate, alors que je n’y étais pas revenu depuis une semaine (hormis mardi où je n’ai pas vraiment eu accès aux lieux en question) que de très nombreux nouveaux tags ont fait leur apparition, notamment sur le « Wall of Revolution » qui s’étend sur une rue qui amène à Riad El-Solh. Les séquelles de l’attaque ne sont plus visibles, la musique emplit toujours les rues et les marchands de rue de la semaine dernière ont laissé leurs places (mais pas toutes) à des stands de débat, d’associations, etc : en sillonnant l’endroit, on peut voir des groupes en cercles avec un micro qui tourne, parlant tantôt d’économie, d’institutions, de féminisme… Sur le Ring, les manifestants sont nassés sur le bord de la voie express par une rangée de policiers anti-émeutes, sans pour autant qu’il y ait de tension. À 20h, Aoun parle, les manifestants sont rassemblés autour d’une radio. Au début ponctué de quelques applaudissements qui sont davantage adressés aux camarades présents sur place qu’au président, la bonne ambiance chute et vers la fin du discours, les gens commencent à crier des slogans ou à rigoler sur un ton moqueur. Ma coloc m’apprend qu’il parle de choisir les ministres en fonction de leurs compétences, de punir la corruption (alors que 70 % de la fraude est légale dans le pays, rajoute-t-elle) et, comble du foutage de gueule, de résoudre la dette en exploitant le gaz et le pétrole sur le territoire. Furieuse ne serait pas le terme que j’emploierais pour décrire la petite foule qui s’est dirigée un peu plus bas pour couper le trafic dans les minutes qui ont suivi le discours, je parlerais plutôt d’une foule excédée : aucune mesure concrète annoncée, seulement des grandes phrases démagogiques et toujours cette obsession de résoudre le déficit sans parler à un seul moment de réformes institutionnelles. Plus bas, donc, la route est très vite coupée, les manifestants l’investissent soudainement et s’assoient (au début assez perplexe sur le sit-in comme forme d’action politique, je finis par les rejoindre et chanter les slogans en chœur lorsqu’une camarade me confie que le but escompté est d’attirer les policiers anti-émeutes qui maintiennent le trafic sur le Ring pour permettre à un autre groupe de l’investir, ce qui aurait autrement plus d’impact). Les barrières de délimitation sont mises en travers des routes, et les militaires ne s’opposent pas à l’action. Hormis quelques altercations avec des automobilistes, calmés par les soldats qui nous entourent, la soirée se déroule calmement, les soldats se laissant même convaincre de relâcher un manifestant embarqué pour on ne sait trop quoi… Une autre camarade s’inquiète de quelques échanges de talkie-walkies entre des groupes qu’elle a vu échanger avec les militaires, et nous décidons finalement de rentrer avec elle. Apparemment, la situation est restée telle quelle toute la soirée.


Vendredi 1ernovembre. Je décide de partir pour Tripoli, motivé par les échos favorables qui me sont parvenus. Arrivé sur place, je constate qu’il y a un peu plus de monde qu’à Beyrouth à la même heure, sans que ça soit impressionnant pour autant. Les gens sont très accueillants, me proposent de me joindre à eux et discutent volontiers avec moi. Contrairement à la capitale, les occidentaux sont très rares. Les révolutionnaires que je rencontre sont moins à l’aise en anglais ou en français, mais quelques personnes m’intègrent avec plaisir à leurs débats en me traduisant les échanges. Je vois un groupe de personnes empêcher l’ouverture d’une banque, dans un calme relatif. Sous les tonnelles, des cercles de gens discutent avec passion autour des chichas ou d’une bibliothèque participative. Lorsque la nuit tombe, vers 17h30, un groupe de volontaires vêtus de gilets jaunes installent la sono et commencent à passer les chansons révolutionnaires. La place s’emplit de plusieurs centaines de personnes qui dansent, chantent et reprennent des slogans entre les morceaux de musique. Vers 19h, une pluie battante s’abat sur la foule qui finit par s’abriter sous des échafaudages ou même accroupis sous la scène. Continuant à chanter les slogans, la cohue se reforme lors d’une accalmie, et une nouvelle camarade me raccompagne au point de départ des vans qui rentrent sur Beyrouth. Épuisé mais ravi par cette ambiance qui me rappelle le début de la révolution, je me promets d’y retourner au plus vite.

Lors du week-end après cette semaine de mobilisation, les manifestants ont choisi de cibler des lieux de rassemblement pour faire forte impression au lieu de rester dispersés. Samedi soir, le rendez-vous est fixé à Tripoli, où la flamme de la révolution n’a pour l’instant jamais vacillé. Le lendemain, nous sommes réveillés par un concert de klaxons et de hurlements qui résonne dans la rue principale de la municipalité chrétienne non loin de Beyrouth : les aounistes, partisans du président, répondent à l’appel de leur leader ce dimanche pour afficher leur soutien. Comme la veille où nous en avions déjà aperçu, ils brandissent les drapeaux oranges du Courant Patriotique Libre, le parti chrétien dirigé par le gendre du chef d’état. Si je finis par me rendormir, ça n’est pas le cas de mes colocs libanais, furieux de cette parade de soumission qui se transforme en rassemblement autour de Gebran Bassil, dirigeant du parti qui compte parmi les cibles prioritaires de la révolution. Dans la journée, des actions reprennent, et le soir, les Libanais et Libanaises de tout le pays descendent dans le centre-ville de la capitale. C’est sans doute le plus gros rassemblement de la semaine, qui se déroule dans la bonne humeur habituelle, même peut-être avec davantage d’entrain. Sur le Ring, une énorme foule a complètement accaparé l’autoroute, et sur le grand panneau directionnel, une grande pancarte « Lords of the Ring » flotte au dessus des manifestants qui fêtent encore et toujours la poursuite de la mobilisation. Comme dimanche dernier, ce rassemblement qui contraste avec les difficultés rencontrées dans la semaine redonne un peu de foi pour la suite des évènements encore très aléatoire, le président ou l’assemblée ne prenant pas de réelles mesures concrètes pour le moment.




Tripoli avant




Tripoli après

Un air de printemps étudiant (4 – 12 novembre)

Lundi était supposé marquer un retour à la normale : si quelques écoles et universités avaient tenté de rouvrir leurs portes lors de la semaine précédente, à l’instar des banques (qui craignent un retrait de liquidités massif), l’enseignement supérieur était supposé reprendre du service aujourd’hui. Un grand service à la mobilisation : une immense majorité d’étudiants ont bloqué les établissements avant de partir en cortège sur les lieux habituels de la contestation. Le début de la semaine a donc clairement marqué une reprise de la mobilisation par les étudiants et étudiantes plus déterminés que jamais. Si les blocages de routes étaient encore des théâtres d’affrontements sporadiques avec les forces de l’ordre, les modes d’actions se sont diversifiés. Alors qu’au début, les grands rassemblements sur les places symboliques étaient le principal visage de la contestation, les manifestations ciblées sont devenues de plus en plus fréquentes. Portées largement par la frange des révolutionnaires la plus jeune, cette « semaine étudiante » a vu plusieurs manifestations explicitement féministes dans les grandes villes du pays, ainsi que des sièges devant des institutions spécifiques. Mardi, les révolutionnaires assiègent Zaytuna Bay, un complexe hôtelier de luxe dans la Marina de Beyrouth financé par Stow Group et Solidere, l’entreprise immobilière de la famille Hariri qui a gentrifié le centre-ville après la guerre civile. Illustrant les projets faramineux menés à l’aide des fonds volés par les familles du pouvoir, les révolutionnaires parviendront à y accéder sous contrôle militaire (mes colocs devant laisser leurs casseroles improvisées en instruments de musique dehors). Le mercredi, c’est au tour de la Banque du Liban : détentrice principale de l’immense dette du pays, elle est clairement responsable de la misère dénoncée par la population, et son directeur, Riad Salamé, est l’une des plus grosses fortunes du pays (Salamé Voleur est l’un des slogans qui résonne régulièrement à propos des politiciens). Les compagnies téléphoniques, Alfa et Touch, voient aussi leurs locaux bloqués par les foules. Le duopole de la téléphonie mobile organise en effet un racket de la population qui communique principalement par Whatsapp (d’où l’origine du soulèvement) pour éviter de payer des sommes ridiculement élevées par rapport au niveau de vie moyen. En plus du Ministère de l’Intérieur le lendemain, c’est aussi la justice qui est visée : on réclame une justice séparée du pouvoir politique. Devant la pression, des dossiers anticorruption sont ressortis des placards. La révolution laisse ainsi un espace pour ses différentes revendications : contre la corruption et la classe dirigeante corrompue, mais aussi pour une meilleure condition de la femme ou des enjeux écologiques : outre Zaytuna Bay, la décharge de Costa Brava est elle aussi très critiquée dans les rangs des contestataires qui s’y rassemblent le samedi. Sur les places occupées, on maintient une activité pour attirer les gens et penser au lendemain. Des rappeurs font par exemple leur tournée révolutionnaire pour soutenir le mouvement ; des stands proposent des caisses de contribution à prix libre, des boîtes de nuits ouvrent leurs portes gratuitement à la demande des artistes… Les grèves se poursuivent : après une réouverture à peu près générale, les syndicats d’employés de banques ont fermé à nouveau à partir de vendredi.

En face, les politiques vont se concerter l’un chez l’autre, sans pour autant qu’émerge quoi que ce soit de tangible. Le directeur de la Banque du Liban doit s’exprimer en début de semaine prochaine et est donc reçu par Michel Aoun, Hariri (pourtant démissionnaire)… Mais surtout, les mesures prises par la justice pour combattre la corruption, apparemment minimes, semblent inquiéter. Une loi d’amnistie est proposée à la discussion au Parlement mardi, alors qu’il doit également statuer pour la formation d’un nouveau gouvernement. La loi, pour faire court, n’est absolument pas claire et pourrait tout à fait servir à des fins de protection des élites politiques. Les manifestants se donnent alors rendez-vous mardi pour bloquer la séance parlementaire.

Dimanche soir, c’est le siège d’Electricité du Liban qui est le théâtre d’un énorme rassemblement, devant lequel des types costumés ont monté une scène pour s’y adresser. Personne ne sait bien qui ils sont, sans doute des responsables partisans, mais on ne leur accorde pas une grande attention de toute manière. Certains manifestants posent leurs tentes devant les grilles du bâtiment, déterminés à bloquer jusqu’au lendemain matin.

Malgré des effectifs plus dispersés, les contestataires ont été capables de maintenir le pays dans un état d’agitation permanent. Quelques camarades avec qui j’en discute s’en félicitent ; car les blocages de quelques points de passages symboliques comme le Ring n’ont selon eux plus aucune incidence sur le trafic qui s’accoutume à la situation. Déplacer la pression et les revendications sur les responsables directs apparaît comme plus pertinent, et certains d’entre eux commencent à obéir à la volonté populaire. D’autres, en revanche, estiment qu’il faut revenir à la situation révolutionnaire des 4-5 premiers jours, surtout des deux premiers où les émeutes avaient terrorisé la classe dirigeante. Le pacifisme dogmatique dessert davantage qu’il n’apporte : les cris d’alarme sur le risque de guerre civile sont, pour un jeune Libanais, des épouvantails pour protéger le système et la situation. Plusieurs d’entre eux me parlent de la Révolution Ukrainienne de 2014, et du reportage sorti récemment : c’est ce qu’on a de plus récent comme expérience spontanée couronnée de succès, et le documentaire tombe à point nommé pour un mouvement en recherche d’issue lui aussi.

Si les évènements actuels sont bien plus calmes, le projet de loi d’amnistie a provoqué une réaction assez radicale chez les révolutionnaires qui préparent une grosse journée de mobilisation en bloquant toutes les issues du Parlement. Lundi, le discours de Riad Salamé se veut rassurant sur la suite des évènements, mais on prend soin d’éviter les questions sensibles en s’abstenant de répondre aux questions de certains journalistes. Au même moment, les syndicats de téléphonie mobile et d’employés de banques appellent à poursuivre la grève pour le lendemain. Dans l’après-midi, Nabih Berry, le président du Parlement, pliant sous la pression de la rue, annule la séance de mardi.


Aoun au Pays des Merveilles (13 – 17 novembre)

Après cette annonce qui peut être considérée comme une deuxième victoire des révolutionnaires, Michel Aoun décide de tenter sa chance à nouveau avec une allocution télévisée prévue mardi soir. Les 24h qui se sont déroulées entre les deux épisodes furent assez révélatrices de la situation sur un plan économique. Alors qu’un de mes colocs est prévenu de la chute des stocks d’essence et d’une probable hausse des prix (qui se fait déjà ressentir sur des produits de consommation quotidiens dans les épiceries), un autre essaye de recharger son téléphone en vain, les opérateurs refusant désormais les livres libanaises. Parvenant au bout du compte à trouver une solution, on lui fait payer 2000 livres pour 1 dollar (alors que le taux de change est fixé à 1500). La réserve en dollars du pays est de plus en plus basse, et plusieurs passants m’ont confié qu’ils continuaient d’attribuer la grève permanente des banques à la crainte d’une crise de liquidités). Entre ces anecdotes quotidiennes et les communiqués alarmistes des industries, des financiers ou des hôpitaux, il est difficile d’appréhender le danger réel de la situation. Paranoïa entretenue pour forcer le retour à la normale, comme le pouvoir l’avait organisé en France en 68 ? Ou crise rampante qui va doucement vers un point de rupture qui anéantira l’économie (et probablement les chances de survie du système par la même occasion) ?

20h30. Je n’entends pas le discours mais les échos qui m’en parviennent m’interrogent sur la compétence du conseiller en communication du Président. Alors qu’il parlait d’évolution nécessaire d’un système basé sur le consensus vers des institutions animées d’une volonté politique (sans blague ?) et de la formation prochaine d’un nouveau gouvernement, il commence à se plaindre des révolutionnaires qui focalisent sur le départ des élites et lâche un petit « ceux qui ne veulent pas de moi comme président n’ont qu’à quitter le pays ». Même si elle est tirée du contexte, la phrase est un déclencheur. Les routes sont immédiatement investies malgré les efforts des forces de l’ordre qui évitent tout engagement important comme à l’ordinaire. Sur la route de l’aéroport, un officier des services de renseignement tente de forcer un barrage. Un révolutionnaire l’arrête et l’insulte. Sur l’ordre de l’officier, le chauffeur militaire l’abat d’une rafale d’arme automatique. La nuit sera longue : les routes illuminées des feux de pneus devant les barricades improvisées ne seront abandonnées que le lendemain matin. Vers 10h30, alors que le président « appelait au dialogue » la veille (cherchant à obtenir du mouvement spontané une représentation, stratégie classique des gouvernements face à ce type de mobilisation qui les déstabilise partout dans le monde), proposant aux révolutionnaires de lui exposer leurs revendications qu’il fait mine de ne pas comprendre, les occupants du Ring marchent vers son Palais à Baabda. Aoun accueillait alors le représentant d’Emmanuel Macron, dépêché par la France pour trouver une issue pacifique avec toutes les parties (plusieurs représentants de la société civile supposés porter la voix de la révolution ont refusé de le rencontrer). À 11h, le quartier est complètement bouclé par des militaires et des policiers anti-émeutes, postés derrière des barbelés qui bloquent tout les accès. Alors que les aounistes avaient pu manifester leur soutien au chef d’état devant chez lui, les révolutionnaires sont relégués à l’autoroute. Toute l’après-midi, des gens affluent, alors que le pays est complètement paralysé par des barrages. Vers 16h, les révolutionnaires retirent les barbelés et s’assoient pour empêcher les forces de l’ordre de combler la brèche. S’ensuit un moment extrêmement bizarre dans lequel nous faisons face à des officiers ennuyés qui n’osent pas dégager les gêneurs mais cherchent toutefois à éviter de perdre la position. Finalement, ils déploient d’autres barbelés derrière tout en continuant à rester en faction. Un Libanais me montre qu’un peu plus tôt dans la journée, des tensions avaient éclaté à d’autres points de la capitale, comme à Chevrolet où un soldat furieux a frappé un manifestant avec son fusil d’assaut. À Jar El-Dib, autre point de passage fréquenté à l’ordinaire, un partisan du Courant Patriotique Libre est sorti de sa voiture avec une arme automatique, tirant en l’air avant d’avancer en braquant la foule. Deux policiers se sont alors dirigés vers lui, l’incitant au calme ; et une trentaine d’individus détachés du reste du groupe de bloqueur lui est alors tombé dessus, le forçant à fuir couvert de sang et de bleus. La non-violence est toujours de mise mais tout le monde se moque de cet abruti qui a bien mérité son sort. Après quelques heures passées sur la voie vers Baabda, où le rassemblement n’a cessé de grossir, je vais dans le centre-ville où se tient une procession avec le cercueil d’Ala’ Abou Fakhr, l’homme abattu la veille sur la route de l’aéroport. Les responsables sont soi-disant traduits en cour martiale, mais est-ce que cela suffit seulement ? Dans la soirée, les barrages dressés sur toutes les routes du pays sont plus ou moins dégagés par les forces de l’ordre, mais certains s’ancrent : dans un tunnel vers Tripoli, on entame même la construction d’un mur de béton.


Le lendemain, la nouvelle impulsion se poursuit, mais quelques informations nuancent les succès de la veille. À Jar El-Dib, on apprend que plusieurs partisans du 14-Mars (la majorité des partis chrétiens et le Courant du Futur, parti de l’ex Premier Ministre Saad Hariri composent cette alliance de partis) qui fait face au 8-Mars [2] (Les partis chiites et le Courant Patriotique Libre du Président) sont dans les rangs des manifestants depuis la veille, profitant de l’occasion pour réclamer le départ d’Aoun dans une perspective plus intéressée que révolutionnaire. « Tous sans exception » doivent dégager, c’est une constante dans le mouvement ; et certains camarades sont un peu refroidis en apprenant que les guéguerres politiciennes instrumentalisent le mouvement. Si ce jeudi se déroule comme d’habitude dans le centre-ville, la nouvelle du choix du remplaçant du Premier Ministre augmente les tensions à nouveau. Le Sunnite Mohammad Safadi, proche de Saad Hariri, ancien ministre des finances au moins aussi corrompu que ses confrères, 75 ans : ça n’est clairement pas l’apaisement que le pouvoir recherche. Les trois gros partis (Amal, Courant du Futur et Courant Patriotique Libre) se sont mis d’accord pour ce remplacement mais la ville natale de Safadi, Tripoli, n’est pas vraiment convaincue. Juste après cette annonce, un rassemblement se tient devant sa maison en lui hurlant de dégager comme les autres. L’armée intervient alors à plusieurs endroits dans Beyrouth, embarquant une vingtaine de personnes (une interpellation avait déjà eu lieu sur l’autoroute la veille, et l’individu en question en est ressorti le lendemain, couvert d’ecchymoses) et dégageant le passage au canon à eau à Jar El-Dib. Le pouvoir souhaiterait-il signifier une nouvelle fois que l’heure de la reprise en main est venue ?


Le vendredi, Zaytuna Bay est à nouveau ciblée par les manifestants : en effet, Safadi est le principal actionnaire de Stow Group, partenaire de Solidere dans le projet. L’armée relâche des révolutionnaires. Cependant, plusieurs bruits courent sur des milices montées par des responsables politiques pour se protéger. Les grèves se poursuivent, et le successeur désigné au poste de Premier Ministre devient la cible n°1 des slogans. La situation se détend progressivement dans le week-end, notamment samedi soir lorsque Safadi annonce qu’il abandonne la prétention de diriger le futur gouvernement : conscient du suicide politique que cela impliquerait, il préfère donner des recommandations dans un communiqué et retourner dans les coulisses moins dangereuses pour les carrières politiciennes. Alors que les manifestations ciblées se poursuivent, les élections de l’Ordre des Avocats de Beyrouth sont remportées à une large majorité par le candidat indépendant face à ses adversaires soutenus par les partis politiques. En même temps que l’obtention de cette ultime petite victoire de ce mois de mobilisation, les Libanais de la diaspora poursuivent leur soutien à travers le monde, espérant toujours la chute de ce système absurde et honni qui commence à montrer ses crocs…

Et après ?

Tentant d’alterner la chronologie générale avec quelques éléments instantanés, j’espère avoir pu dresser un compte-rendu assez clair malgré tout. La situation se normalise, et en dehors de l’impulsion dynamique de cette semaine, il semble pour l’instant plus probable que les évolutions viennent d’en face. D’innombrables scénarios sont possibles et tout reste flou et imprévisible ; mais le bilan du premier mois apporte néanmoins quelques éléments de réflexion. Globalement, les révolutionnaires ont remporté les bras de fer qu’ils avaient engagés avec le système. La chute du gouvernement, le report de la séance parlementaire et l’abandon de la candidature Safadi montrent que le système est encore incapable de répondre à la crise qui pourrait bien mener à son effondrement. Il semble en revanche loin d’être prêt à admettre sa défaite, d’autant plus que la pression internationale menée par les pays qui ont leurs intérêts au Liban comme la France ou l’Iran pousse au maintien des institutions. Mais l’accentuation de la répression n’est pas encore à l’ordre du jour, et l’essoufflement du mouvement non plus : à moins d’un changement de ces facteurs, la crise politique peut se prolonger jusqu’à se doubler d’une crise économique qui déterminera l’issue de la Révolution. Quoi qu’il en soit, celle-ci, en s’étendant sur la durée, a pu montrer la diversité de ses composantes et ses tendances clairement progressistes et anticapitalistes. Bien que le discours dominant se cantonne à des revendications sur la transformation du système, comme avec la modification de la loi électorale, la rupture avec le confessionnalisme, une justice indépendante et la lutte contre la corruption, des propos plus radicaux sur la modification du système économique, d’organisation politique et de la place de la femme ou des minorités commencent à tracer leurs chemins en dehors des cercles militants restreints. La prochaine échéance parlementaire de mardi répondra à certaines interrogations, mais les projets de lois seront toujours insuffisants pour répondre aux aspirations de profondes transformations sociétales qui sont désormais inéluctables, quel que soit le temps qu’il faudra pour qu’elles soient accomplies.



Article publié le 18 Nov 2019 sur Lundi.am