Novembre 17, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Les photos sont de Igor Babou (http://champ-visuel.org)

Le confinement comme révélateur
Au LéØ (Laboratoire écologique Ø déchet), on avait décidé deux jours avant la déclaration du confinement de ne plus ouvrir au public, tant les informations du gouvernement étaient incohérentes et perturbantes. Rapidement on s’est concerté avec les copain/es des assos de distribution alimentaire sur les campements : qu’est-ce qu’ils/elles allaient faire ? Comment ? Ils/elles ne voulaient pas mettre en danger leurs bénévoles, mais ne pouvaient pas laisser crever de faim les gens. Alors que les masques étaient méprisés et considérés comme inutiles voire dangereux, on leur a proposé d’en faire, on avait du tissu en masse et des machines. À trois, on en a fait près de 200 en quelques semaines. On a ainsi fourni quatre, cinq assos dans l’urgence.

Et les coups de fil de familles qu’on soutient habituellement tombent : elles nous apprennent que les banques alimentaires sont fermées, que les distributions de lait et de couches sont stoppées. Personne ne sait quand elles vont reprendre ; les enfants ont faim, les parents paniquent.

Parmi les activités quotidiennes du LéØ, il y a les récup’ alimentaires : on a fait marcher le réseau à fond. Un fabuleux ballet de palettes de lasagnes, de caisses de légumes, de cartons de lait pour bébés, de seaux de fromage blanc, de barquettes de plats préparés, des kilos de steaks hachés… a défilé durant deux mois à un rythme effréné. Proposition, acceptation, livraison, jouer du transpalette, brancher les frigos, puis des heures au téléphone pour tout écouler au plus juste et au plus vite. Toujours privilégier les petites assos sans moyens, s’adapter aux besoins de chacun. De bouche à oreille, notre réseau s’est rapidement étendu, multipliant les interactions et les échanges.

Dans ce tourbillon, Chiraz (sage-femme), alors co-présidente d’Un petit bagage d’amour nous sollicite, leur local de l’église Saint-Sulpice ayant dû fermer ses portes. Nous sommes, à ce moment-là, les seuls à pouvoir maintenir notre activité. Nous hébergeons leur association depuis un an et demi, ce fut au départ uniquement pour stocker leur matériel, puis nous avons organisé depuis le mois de janvier 2020 des collectes pour eux avec comme projet d’organiser in situ des permanences de distribution.
Un petit bagage d’amour est une asso créée par des sages-femmes pour venir en aide aux mamans et futures mamans en très grande précarité, elles confectionnent des « petits bagages » contenant le nécessaire pour les bébés et les mamans (layette, biberons, couches, lait, produits d’hygiène, matériel de puériculture – lits, poussettes, matelas à langer, transats…) Nous stockions déjà une grande partie de leur matériel, si bien que lorsque leurs locaux de Paris ont fermé, Chiraz, qui croule sous les demandes, se tourna naturellement vers nous. Ensemble, on va tenter de pallier au plus urgent et finalement on va donner plus de 400 bagages en deux mois. La tête et les bras : Chiraz sur tout le minutieux travail administratif pour rester en lien avec les travailleurs sociaux, les associations de terrain et les familles, l’équipe du LéØ sur les collectes, le tri, la préparation, les distributions/livraisons. De nombreuses journées de treize heures qui s’enchaînent dans la joie et la bonne humeur.

Les grandes structures d’aide fermées, nous n’avons pas réfléchi et avons été pragmatiques. Pour nous il était hors de question de laisser les plus démuni/es de côté. C’était insupportable de penser que pendant que les privilégié/es partaient se confiner à la campagne, les plus précaires étaient au mieux enfermé/es dans de minuscules chambres d’hôtel, au pire, sous des tentes quotidiennement lacérées par les forces, dites de l’ordre. Sans eau, sans nourriture et ce qui m’a le plus révoltée, sans information fiable. Des professionnels de centres d’hébergement d’urgence nous ont appelés à l’aide : si le gouvernement a prolongé la trêve hivernale pour poursuivre les mises à l’abri, il ne leur a pas donné les moyens de subvenir aux besoins de première nécessité (hygiène et nourriture) des personnes hébergées, et c’est vers les squats qu’ils ont dû se tourner… Alors que nous galérions à trouver du lait, des couches et tout le nécessaire pour les bébés, les grosses associations subventionnées ont fermé, conservant soigneusement leur stock. Nous passerons sur le service social de la Mairie de Paris qui nous a contacté fin mai pour nous fournir du lait, resté bloqué dans ses services, et se périmant… 5 jours plus tard !
Heureusement qu’une fois encore nous n’avons pas attendu que les solutions viennent d’en haut : la solidarité citoyenne, mais aussi quelques crèches solidaires (contournant leur hiérarchie) nous ont rapidement fait des dons. Face à cette hérésie, une évidence nous saute aux yeux : ce n’est pas à nous de pallier aux défaillances de l’État. Aucune considération: durant près de deux mois, les chèques d’aide alimentaire pour les familles n’arriveront que mi-avril. En attendant ce sont les collectifs citoyens qui s’organisent pour nourrir tout un pan de la population. À ce moment-là, on réalise avec Chiraz qu’on ne veut pas continuer comme ça, la tête dans le guidon, qu’il faut parler, dénoncer cet insupportable état de fait. Notre ami et fidèle soutien Igor Babou, sociologue et professeur à l’université de Paris Diderot recueille nos témoignages et ceux des assos amies pour sa tribune sur Médiapart rassemblant plus de quarante signataires (https://tinyurl.com/y36k6qtm).
On veut bien faire, mais pas se taire !

Le LéØ: une structure organique

Finalement, le LéØ s’est révélé être un formidable outil de résistance active et productive dans la crise que nous avons tous traversée. Le LéØ, c’est d’abord une asso qui a pris un local industriel à l’abandon de près de 4000 mètres carrés à Pantin : une grande salle pour accueillir le public et organiser une vie de quartier : gratuiterie, ateliers – autoréparation, couture, projections, spectacles, boxe féminine, cantine, débats… des espaces de réunions, des chambres pour accueillir des mamans sans abri, et un grand espace de stockage (matériauthèque, matériel militant, nécessaire de puériculture, etc.) réservé aux associations qui luttent pour l’écologie et pour les solidarités. C’est aussi un outil d’éducation populaire, c’est un mode de vie que nous souhaitons partager et transmettre : chaque jour est une expérimentation, on teste, on bricole et on prend note ; on essaie de trouver des pistes pour que le monde de demain soit vivable pour tous/tes.

Le LéØ prend racine dans les ruines du capitalisme: un bâtiment délaissé et voué à la destruction, une gratuiterie qui permet de redonner une seconde vie aux vêtements et aux objets, un atelier d’autoréparation et de construction qui permet à chacun de s’approprier les modalités de réparation des objets du quotidien (vélo, ordinateur, électroménager, meubles, etc.), un atelier couture zéro déchet pour apprendre à réparer et à réaliser lingettes, couches ou mouchoirs, à partir de tissu de récup, une cantine bio, végétale et déchétarienne. L’idée est d’arrêter de consommer et de jeter mais aussi de permettre à tous/tes d’avoir accès à des biens de première nécessité et de qualité.
Le XXIe siècle ne sera certainement pas déchétarien tant les ressources vont devenir rares, aussi il est essentiel pour nous de sensibiliser le public qui vient au LéØ: on leur fait découvrir l’alimentation végétale et on les invite à ne plus apporter de produits animaliers maltraités, comme le poulet de batterie ou le lait industriel, on propose des alternatives à la colle et aux bombes de graff, on réfléchit à une nouvelle façon d’habiter le monde, on expérimente la désartificialisation et la renaturation, on réfléchit aux modes de culture sur sols pollués, on prend conscience de nos consommations d’eau, d’électricité; on requestionne nos gestes quotidiens.

Le LéØ est né de notre désir, (Amélie et Michel) de penser et de vivre le monde différemment, de mettre nos envies et nos rêves en action, il est en constante évolution, s’adaptant aux besoins directs du milieu dans lequel il s’implante, d’ailleurs il vient de changer de nom : nous sommes dorénavant le LéØS avec le « S » de solidaire tant les questions écologiques et de justice sociale nous semblent liées. Nous sommes actuellement en procès avec la région, propriétaire du bâtiment : si la justice nous a donné trois ans et demi de délai avant expulsion en première instance, la région a choisi de faire appel et nous retournons au tribunal défendre notre projet mi-septembre. Parallèlement nous travaillons aussi à notre prochaine aventure dans un lieu conventionné dans une commune voisine où nous espérons pouvoir enfin nous installer et mener sereinement nos activités écologiques et solidaires dans un vrai terrain vague. La suite, au prochain épisode…

En savoir plus:
Le livre sur le LEØ « Vivre la friche » par Igor Babou est en prévente sur Ullule (https://tinyurl.com/y4g897jh)
Le site du LEØ: https://www.labozero.org/
Amelie Monnereau avec la complicité de Raphaëlle Pignon-Jolivet




Source: Monde-libertaire.fr