Octobre 11, 2021
Par Lundi matin
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Eric Zemmour est un falsificateur de l’histoire, dont l’objectif central est de rassembler deux droites historiquement ennemies, gaulliste et pĂ©tainiste. Cette falsification se fait Ă  travers l’occultation de l’antisĂ©mitisme du rĂ©gime de Vichy. NĂ©anmoins, la trajectoire personnelle du pamphlĂ©taire s’inscrit dans une autre histoire : celle du colonialisme français en AlgĂ©rie, qui a ƓuvrĂ© Ă  la sĂ©paration des juifs et des musulmans afin d’asseoir sa domination. C’est en tant que produit de cette histoire que nous nous intĂ©ressons Ă  ce falsificateur.

Dans une sĂ©rie uchronique, The plot against America, adaptĂ©e du roman Ă©ponyme de Phillip Roth, John Turturro joue le rĂŽle du rabbin Lionel Bengelsdorf. Juif conservateur, il fait le choix dĂ©libĂ©rĂ© de soutenir Charles Lindbergh, cĂ©lĂšbre aviateur des annĂ©es 20 et 30, membre du comitĂ© America First qui militait activement pour un rapprochement des États-Unis avec l’Allemagne nazie. Dans la fiction, il devient le prĂ©sident des États-Unis en 1940. Lors de cette ascension, on y voit le rĂŽle toujours plus acharnĂ© du rabbin (Turturro) voulant tantĂŽt convaincre la communautĂ© juive du bienfait de Lindbergh pour les USA, tantĂŽt de juif de service devant d’autres publics, puis nommĂ© Ă  la tĂȘte d’un programme – de dĂ©portation – visant Ă  « mieux assimiler notre peuple au sein des États-Unis Â».

Ce personnage de fiction renvoie certainement au rĂŽle des judenrat en Europe : les institutions juives mises en place par les nazis pour gĂ©rer puis exterminer les leurs. Cette rĂ©alitĂ©, si elle est bien documentĂ©e, est cependant trĂšs nuancĂ©e et renvoie Ă  des attitudes extrĂȘmement diffĂ©rentes, depuis la coopĂ©ration zĂ©lĂ©e aux dĂ©portations jusqu’aux suicides de membres des judenrat pour ne pas participer Ă  cette horreur. Quoiqu’il en soit, cette figure du juif participant Ă  la destruction des Juifs hante l’histoire du gĂ©nocide, si bien que le Judenrat est restĂ© comme une sorte d’insulte suprĂȘme (similaire Ă  “l’Oncle Tom” chez les Noirs, avec peut-ĂȘtre une charge plus forte encore de traĂźtrise). À la fois victime et bourreau, cette figure nous plonge toujours dans un abĂźme d’incertitudes gluantes.

Aujourd’hui, Eric Zemmour a endossĂ© ce rĂŽle pathĂ©tique. Ses dĂ©jeuners en ville avec le nĂ©gationniste Jean-Marie Le Pen et la fille du haut-dignitaire nazi Ribbentrop [1] semblent tout droit sorti d’une scĂšne de Plot against America [2]. On peut presque imaginer la viscositĂ© de ce repas, oĂč l’obsĂ©quieux monsieur Z cherche ses traits d’esprit, comme autant de courbettes de bon kapo divertissant ses maĂźtres. Bengelsdorf attendant un signe d’acquiescement, un sourire, de Lindbergh.

Par ailleurs, c’est entendu, monsieur Z falsifie l’histoire afin de rassembler les deux sƓurs ennemies de la droite française, pĂ©tainiste et gaulliste. Et cette opĂ©ration de falsification s’articule prĂ©cisĂ©ment sur l’antisĂ©mitisme de l’État français. S’il Ă©tait besoin, les rares interventions mĂ©diatiques (ou peut-ĂȘtre la seule) de l’historien Laurent Joly rĂ©tablissent les faits sur Vichy et Ă©tablissent les intentions de monsieur Z [3].

Monsieur Z s’inscrit cependant moins dans l’histoire du gĂ©nocide perpĂ©trĂ© par l’État allemand avec l’aide de ses satellites que dans l’histoire coloniale française. Issu d’une famille juive d’AlgĂ©rie, il semble s’ĂȘtre donner pour mission de parachever la sĂ©paration voulue par la RĂ©publique impĂ©riale entre musulmans et juifs du Maghreb. Ou, pour mieux dire, il est le produit achevĂ© de ce projet colonial.

La mesure emblĂ©matique de cette politique est le dĂ©cret CrĂ©mieux (1870), qui a octroyĂ© la citoyennetĂ© française aux juifs d’AlgĂ©rie, alors que les musulmans restaient des sujets coloniaux relevant de l’indigĂ©nat (et intĂ©grĂ©s au compte-gouttes Ă  la citoyennetĂ©). Ce dĂ©cret (d’ailleurs abrogĂ© par PĂ©tain en 1940) fut probablement promulguĂ© dans un esprit progressiste, dans un contexte de rĂ©publique renaissante (le dĂ©cret est d’octobre, la rĂ©publique a Ă©tĂ© proclamĂ© en septembre et il s’agit probablement de renouer avec la tradition d’émancipation des Juifs voulue par la RĂ©volution avec sa Constituante en 1791). NĂ©anmoins, ses effets s’insĂšrent surtout dans une gestion coloniale de l’AlgĂ©rie. Il peut ĂȘtre lu comme une tactique coloniale trĂšs classique consistant Ă  rallier une minoritĂ© locale afin de la faire participer Ă  la domination mĂ©tropolitaine.

Dans ce sens, la haine affichĂ©e de monsieur Z envers les musulmans creuse cette brĂšche ouverte par le colonialisme français au Maghreb il y a un siĂšcle et demi. Il participe ainsi d’un grand effacement de l’histoire : l’occultation de la coexistence entre juifs et musulmans dans le pourtour mĂ©diterranĂ©en dominĂ© par l’Empire ottoman. Cette coexistence, si elle ne fut pas exempte de frictions, n’en fut pas moins longue (depuis au moins l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492) et globalement pacifique.

Cette longue histoire d’entente ne fut cependant pas totalement balayĂ©e par le colonialisme. Encore durant la guerre d’AlgĂ©rie (1954-1962), des juifs algĂ©riens combattaient la France dans les rangs des indĂ©pendantistes, comme Pierre Ghenassia assassinĂ© par l’armĂ©e française en 1957. Dans la derniĂšre lettre Ă  ses parents, ce dernier Ă©crivait : «  je milite au milieu de milliers de jeunes qui comme moi ont rejoint le maquis et dans un magnifique Ă©lan d’enthousiasme tendent tout leur ĂȘtre vers la rĂ©alisation de leur idĂ©al. Â» À prĂšs de 130 ans de la conquĂȘte française et 90 du dĂ©cret CrĂ©mieux, Ghenassia Ă©tait d’abord un jeune AlgĂ©rien, hermĂ©tique au projet colonial dont monsieur Z est l’aboutissement. Autre exemple, quelques annĂ©es avant que ne dĂ©bute la guerre menant Ă  l’indĂ©pendance, mon grand-pĂšre, Georges Choukroun, juif de TĂ©nĂšs, rĂ©sumait ainsi la situation : « si les Français n’étaient pas venus nous emmerder, Juifs et Musulmans on serait encore en train de jouer aux dominos Â» [4]. Visiblement, le kapo colonial n’aime pas les dominos.

Jérémy Rubenstein (Merci Benjamine)




Source: Lundi.am