Mars 28, 2021
Par Les mots sont importants
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Il y a de multiples manières de rendre hommage à Bertrand Tavernier, suivant les films qu’on a aimés. On peut citer par exemple Autour de minuit, sorti en 1986, qui a aidé toute une génération à s’ouvrir au jazz. On se souviendra aussi de son film documentaire Histoires de vies brisées : les double-peine de Lyon, sorti en salle en 2001, qui fit beaucoup pour la popularisation du combat contre la double peine. On se souviendra de son engagement pour les sans-papiers en 1997, et du beau geste politique que fut De l’autre côté du périph, en 1997 : le ministre de l’Intégration, le très droitier et xénophobe Éric Raoult, alors ministre de l’intégration, avait réagi à une pétition de cinéastes contre les lois Debré en adressant une lettre ouverte à chaque signataire, les accusant d’avoir commis « une erreur de scénario et de casting », et les invitant à habiter chacun pendant un mois dans une cité particulière pour « se rendre compte que l’intégration, ce n’est pas du cinéma ». Bertrand Tavernier, renvoyé par le ministre dans l’enfer présumé de la cité des Grands Pêchers, à Montreuil, avait pris au mot ce conseil perfide et en avait tiré un beau film donnant la parole aux habitants, qui constituait le meilleur des démentis au « populisme de salon » – et aux fantasmagories racistes – du ministre. On se souviendra aussi de toutes ces émissions – ou suppléments de DVD – où il évoquait avec passion les films qu’il aimait, notamment le cinéma américain de l’âge classique, ce qui faisait du bien dans ce monde télévisuel plein de gens qui n’aiment rien et parlent moins avec leur coeur qu’avec leur bile, et moins pour faire partager ce qu’ils aiment que pour se mettre en scène. On se souviendra enfin que les actrices abusées par Jean-Claude Brisseau avaient rendu hommage à Bertrand Tavernier pour le soutien qu’il leur avait apporté lorsqu’elles avaient porté plainte, en un temps où une bonne part du Gotha cinématographique et cinéphilique avait fait bloc, par pétition, autour du de l’« artiste blessé » (sic). Lila Benzid-Basset a pris, comme d’habitude, un autre chemin, du côté d’un des premiers films de Tavernier : Le Juge et l’assassin, et de l’enfance.


Au temps où la place de cinéma n’était pas chère, c’est à dire il y a très longtemps, mes parents y allaient le samedi soir, et nous leurs enfants c’était le dimanche après-midi. Au début, avec mes grandes soeurs, c’est grâce à elle que mon tout premier film au cinéma a été La Strada. Longtemps après avoir vu ce film, je jouais encore à Gelsomina, une casserole pour tambour, je hurlais « Le grand Zampano est ici ! » ou quand l’une d’elles était triste, je faisais le pitre avec mes « Il a mal le fou ! » ou encore je chantais la chanson de Gelsomina (en imitant jusqu’au grotesque la façon de danser d’une des mères de la cité). « Je suis malheureuse, malheureuse »… Quand elles ne me coursaient pas parce que je les avais énervées, elles finissaient par éclater de rire. Heureuse comme un bar-tabac, j’avais vaincu leur tristesse.

J’ai profité et grandi avec les films que mes soeurs choisissaient, jusqu’à ce qu’elles soient assez grandes pour vouloir faire autre chose que mes nounous, de leurs dimanches après-midi. Et c’est là que mon frère Lacène entre dans notre cinéma de filles. Mes soeurs rêvaient d’aller passer leur dimanche après-midi à danser au Rex, alors mon frère disait à nos parents qu’il emmenait toute la marmaille voir les deux films du dimanche. Lui et mes soeurs nous laissaient, Ben mon petit frère et moi, après s’être assuré·e·s qu’on entrait dans la salle obscure, avec des sous pour un paquet de Treets (ancètre des M&M’s) et la consigne d’aller nous cacher aux toilettes pour resquiller la deuxième séance. Nos danseurs-danseuses venaient nous récupérer avec parfois un peu de retard, que Ben mettait à profit pour me refaire le film. Lui, c’était un miracle, quand il avait vu un film, direct il en ressortait les phrases et les situations les plus drôles.

Mes dimanches au cinéma ont duré jusqu’à ce que moi aussi, je veuille aller danser. Comme on dit, il faut bien que jeunesse se fasse ou passe, je ne sais plus, mais je préfère celle qui se fait pour qu’une fois passée on l’aime encore. J’ai eu l’immense chance d’avoir des frères et des soeurs avec qui j’ai partagé le cinéma de l’enfance. Devant le grand écran, on était les mêmes que les autres spectateurs, on faisait partie du public sans aucune distinction, dans l’obscurité de la salle, rien ne pouvait nous singulariser, nous étions enfin et juste des enfants.

À l’adolescence, c’est avec mon frère Noui que je me découvrais autrement à travers le cinéma, J’ai dû voir une dizaines de films avec lui, un tous les mois, jusqu’à ce qu’il soit expulsé de France pour sept barrettes de shit en sa possession, mais c’est une autre des histoires terribles et douloureuses de ma famille. C’est avec Noui que je découvrais qu’on pouvait passer des heures à parler d’un film. C’est lui, mon mentor bienveillant et si plein de gentillesses que tous les habitant·e·s de la cité adoraient, parce que jamais de prise de têtes, de galères avec qui que ce soit, lui qui a révélé le féminisme que je portais en moi, dont chaque mot était un encouragement, une valorisation de mes droits de fille, qui m’a emmenée voir Le juge et l’assassin de Bertrand Tavernier.

Nous allions au cinéma à Marseille, à 50 bornes de Salon de Provence. Tout un rituel entourait nos sorties. Sur le chemin aller, dans sa guimbarde 403 Peugeot d’un vert que je n’ai plus jamais revu, il me parlait des films qu’il aimerait me montrer, de tel ou tel réalisateur. Après les séances, on s’arrêtait systématiquement Cours Belsunce pour manger un sandwich tunisien, sauf que pour Le Juge et l’assassin, on était tellement remué·e·s, qu’on a pris immédiatement la route de Salon.

On était silencieux, la digestion de ce film était compliquée. Au bout d’un moment, voyant que je ne pipais mot, il me demande ce que j’en ai pensé. La réponse qui a fusé de ma bouche, c’est mon horreur à voir que Galabru-Bouvier ressemblait trop à mon père. Et là mon Noui a éclaté de rire, son rire m’a fait un bien incroyable, il m’a permis de parler de ce film sans retenue. Sans retenue, que dis-je ? J’ai le sentiment aujourd’hui, que durant quasiment tout le trajet je l’ai assailli de questions sans lui laisser le temps d’en placer une.

Je lui demandais si finalement l’état ne se protégeait pas du peuple, si les riches, les notables ne faisaient que se payer les pauvres, les femmes pauvres, si le juge n’avait pas traité la justice comme il avait traité Rose (Isabelle Huppert). Puis je lui ai parlé de l’affiche jaune sur laquelle était écrit « Lisez La croix le journal le plus anti-Juifs de France », que ça me choquait beaucoup qu’il y ait de la réclame pour un journal par de la haine. Je lui racontais que j’avais compris, il n’y avait que peu de temps que « Juif » n’était pas une insulte, ni un synonyme de radin. Et lui m’écoutait, Il a été et reste pour moi, la personne qui savait le mieux m’écouter sur terre.

Dans les années 70 en Provence, l’antisémitisme était d’une incroyable banalité, chez tout le monde : jeune, vieux, Arabes, Français, Italiens, Espagnols et j’en passe… Et pour tout le monde, au lieu de dire radin, on disait Juif, moi comprise. Quand on avait des friandises et qu’on ne les partageait pas, on se traitait tranquillement de Juif ou Juive, si bien que pour éviter l’insulte quand on avait un gateau ou autre on le partageait en deux, une moitié pour les autres et l’autre pour soi.

Un jour qu’il ne restait qu’une bouchée de pain au chocolat à ma copine Marie-Andrée, j’avais remarqué qu’elle, elle donnait toujours plus que la moitié de ce qu’elle avait, je l’ai engueulée en lui demandant pourquoi elle donnait toujours plus, sa réponse me parut stupide : « Parce que je suis Juive. » Et moi de lui répondre : « N’importe quoi ! Si je connais quelqu’un qui n’est pas Juif, c’est bien toi ! ». Elle m’a appris que « Juif » », c’était comme « Arabe » ou « Noir » ou « Chinois » (à l’époque tous les « Asiatiques » étaient « Chinois »). Ce jour-là, j’ai pris la plus grosse gifle de ma vie. Quand dans la voiture j’ai raconté ma première confrontation avec la réalité de ce que pouvait être la haine des Juifs, mon frère comme à son habitude quand il était dépassé par les mots qui émotionnent et qui bouleversent, lui qui ne manquait jamais de mots justes, m’a dit sa phrase cache-larmes : « C’est terrible ! ».

Il m’a appris ce jour-là qu’à l’époque, dans les années 70, la haine des Juifs était différente du racisme subi par les Noirs et les Arabes, parce que perçus comme des animaux, des moutons, qu’on pouvait traiter comme on voulait, il m’a dit que si un jour les Arabes et les Noirs étaient considérés comme des menaces, c’est à dire perçus comme des hommes ils seront haïs comme les Juifs. Que peut-être on verra partout et en toute normalité des affiches comme celle du film où sera écrit anti-noir ou anti-arabe. Avant de laisser place au silence, le mien aussi, il m’a dit que c’était terrible quand ton humanité n’est reconnue que par la haine. On s’est dit notre peine pour Marie-Andrée Cohen. À ce moment-là, je ne savais pas que dans les mois qui suivraient, la mère de mon amie deviendrait mon autre mentor dans l’atelier de couture et retouche où j’ai travaillé pendant des années…

C’est quand mon Noui a été expulsé de nos vies que j’ai commencé à aller au cinéma seule. Si au début j’y allais pour retrouver mon frère, choisissant des films qui lui auraient plu, l’imaginant assis à mes côtés, je n’ai pas pu supporter longtemps les sorties tant elles étaient tristes sans lui, et j’ai fini par y aller pour moi. Pour lui, j’ai tenu un petit carnet rouge sur lequel j’annotais mes critiques des films que j’allais voir en femme, cinéphile et libre, pensant qu’un jour je pourrais le lui donner, pour qu’il y retrouve les traces précieuses qu’il a laissé dans ma vie. Ça n’est jamais arrivé. Les étoiles que je donnais à tel ou tel film illuminent pour toujours le ciel des souvenirs des cinémas de notre famille.




Source: Lmsi.net