Septembre 26, 2022
Par Lundi matin
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J’essaie de ralentir, de dĂ©composer. SĂ©parer pour extraire un moment les pensĂ©es les unes des autres, et aussi les pensĂ©es des images qui naissent en mĂȘme temps de la ville autour, de la dĂ©marche des corps et des gens – et puis des images de la guerre actuelle et inactuelle, de centrales nuclĂ©aires, des rĂ©voltes des femmes en Iran – tout cela composant une image immĂ©diate de l’histoire, nouĂ©e Ă  la silhouette d’un couple assis dans un cafĂ© dont le silence est Ă  peine interrompu par le bruit insistant d’un klaxon.

La vitesse et le mĂ©lange des situations, l’attraction que la pensĂ©e exerce sur le rĂ©el, c’est dans ce rythme que je me dĂ©place, les films arrivant comme par surcroĂźt d’un monde que je perçois Ă  travers son prisme, dans sa langue – c’est-Ă -dire en accordant aux ĂȘtres et aux choses encore un peu le crĂ©dit du langage, de ce rapport.

Oui, les ĂȘtres humains ont encore un rapport avec le langage mĂȘme si ça n’est pas facile, mĂȘme s’il est de plus en plus mince ou plat, je ne sais pas comment dire, ça va trop vite, mais j’attrape cette premiĂšre idĂ©e qui n’est pas encore bien formĂ©e et qui consiste dans le fait de considĂ©rer que nous sommes toujours dĂ©jĂ  perdus dans le langage, que rien n’est donnĂ©, que c’est tragique mais que c’est aussi la chance qu’il y ait plusieurs sens, qu’on puisse entendre plusieurs choses dans un mot, que quelqu’un d’autre se mette Ă  parler, qu’on soit toujours plusieurs, la chance qu’il y ait des malentendus et que ces malentendus soient la condition du pouvoir et de la rĂ©volte en mĂȘme temps.

Je marche en regardant autour de moi et je me pose la question du moment, de l’époque ou de la pĂ©riode, de la possibilitĂ© mĂȘme de la datation des choses.

Je voudrais savoir quand on est.

A quelle pĂ©riode. Ou mieux, Ă  quelle Ă©poque. Si c’est possible.

La derniĂšre fois je crois que Jean-Luc Godard a rĂ©pondu Ă  cette question, c’était lorsqu’il a dit, sur une vidĂ©o Skype pendant la pandĂ©mie en 2020, que le virus Ă©tait la communication ; et plus tard, lorsqu’il a renvoyĂ© plusieurs journalistes Ă  leurs propres questions, c’est-Ă -dire Ă  l’attente qu’ils mettaient en lui Godard qu’il nous dise la vĂ©ritĂ© sur le temps. Je me souviens de son sourire enfantin sur des dizaines de tĂ©lĂ©phones portables lors de la confĂ©rence de presse Ă  Cannes, en 2019.

Je ne sais pas Ă  quel film il travaillait derniĂšrement.

Je crois que la question de l’époque, de la pĂ©riode, continue de se passer quelque part Ă  la frontiĂšre de la France et de l’AlgĂ©rie, d’IsraĂ«l et de la Palestine et dans le monde arabe. En tout cas, c’est lĂ  qu’il a suspendu les questions, que le langage s’est manifestĂ© de façon claire, et qu’il reste du travail.

On est perdus dans le langage et déjà bien aprÚs la communication.

Peut-ĂȘtre Ă  l’époque de la mort programmĂ©e, c’est-Ă -dire de la mise en scĂšne de soi-mĂȘme par soi. C’est ce que les techniques nous indiquent, qui en gĂ©nĂ©ral suivent sur cette pente plutĂŽt le chemin de la mort que de la politique – et alors on devra avoir un Ɠil vigilant sur l’exercice de ce paradigme en gĂ©nĂ©ral et en particulier dans la rĂ©alisation des films et l’écriture des livres. C’est-Ă -dire, au-delĂ  de la mise en cause personnelle et de la mĂ©diocritĂ© possible : ce que je fais quand je me filme moi-mĂȘme, quand je mets en scĂšne le moi ; ce qui arrive quand le moi agrĂšge tout l’espace de la mise en scĂšne ; quand il n’y a plus de diffĂ©rence entre un message, une Ɠuvre, et un auteur. Quand on fait les choses pour soi.

Je continue Ă  marcher et Ă  me demander Ă  quelle Ă©poque nous sommes, visuellement.

Visuellement ou visiblement.

Visiblement, autour de moi, je m’aperçois qu’il est devenu trĂšs difficile d’acheter le journal. Le jour de la mort de Jean-Luc Godard je cherche Ă  acheter le journal pour avoir la Une avec sa photo. Je cherche dans mon quartier, en vain. Au bout d’un moment, je trouve un marchand de journaux ouvert. Une petite boutique. A l’intĂ©rieur, il y a la queue : un jeune homme en t-Shirt et avec un appareil photo qui pend nĂ©gligemment au bout d’une sangle sur son Ă©paule, une vieille dame et un homme d’une soixantaine, un habituĂ©. Un doux brouhaha, ponctuĂ© par la voix plus forte du marchand qui fait des blagues, et raconte comment les gens passent devant sa vitrine, prennent des photos, et repartent sans rien acheter. Il menace de ne plus mettre le journal en vitrine. Il n’y aura plus rien en vitrine, comme ça les gens seront obligĂ©s de rentrer.

Je rĂ©flĂ©chis Ă  ce que c’est qu’une vitrine de magasin, Ă  cette mise en scĂšne en voie de disparition, Ă  son absorption numĂ©rique. Je rĂ©flĂ©chis au rapport entre un post et la Une d’un journal. Le marchand est anarchiste. Il dit qu’on s’en fout de la reine d’Angleterre ; il dit que le kiosque Ă  journaux, avec le bureau de tabac et le droit de grĂšve, est une spĂ©cialitĂ© française. Je ne sais pas exactement si c’est un anarchiste de gauche ou de droite. Il y a dans son magasin des illustrations un peu Ă©nigmatiques, comme le portrait de Jacques Chirac dĂ©guisĂ© en Mao sur fond rouge.

Je marche, et aprùs, avec le journal, j’arrive à la piscine.

Je vois sous l’eau les petites bulles bleues Ă©tincelantes, les corps qui ploient, et les grosses croix noires peintes au bout des lignes olympiques. J’entends les cris des enfants, des voix mates, diffĂ©rentes valeurs sonores. J’augmente mon espace perceptif et je pense Ă  l’effort, au rapport entre le son, l’effort et la sensation. Je sens mon corps saisi par les montages d’attraction qui viennent dans cet Ă©lan maniaque provoquĂ© par le deuil, l’endorphine. J’écris la scĂšne du marchand de journaux. J’apprends Ă  voir.

Et puis Ă  un moment j’entends franchement des gens parler fort au-dessus Ă  l’air libre. Je lĂšve le nez de sous l’eau et je vois le maĂźtre-nageur penchĂ© au-dessus du bassin, deux gamins penchĂ©s comme lui Ă  ses cĂŽtĂ©s, qui essaye calmer une dispute qui a Ă©clatĂ© entre une femme et un nageur qui vient de l’insulter.

C’était une scĂšne de dispute magistrale, sans retenue, une dispute en maillot de bain avec des insultes qui se perdent dans l’écho des lieux et la profondeur des eaux. La biensĂ©ance et le contrĂŽle de soi exigĂ©s par la discipline des nageurs et le contact de la nuditĂ© ont explosĂ©. Alors naturellement, je pense Ă  toutes les scĂšnes de dispute que je connais dans les films de Godard, et je me demande pourquoi il y en a autant, pourquoi ça explose. Des disputes qui naissent d’infimes ou de grosses dĂ©ceptions, de petits malentendus qui prennent des proportions Ă©normes parce que les actes invisibles et les choses qu’on ne fait pas sont aussi tragiques que les choses qu’on fait.

Or, le cinĂ©ma, s’il y a une diffĂ©rence entre le cinĂ©ma et la littĂ©rature, je me dis, ça a peut-ĂȘtre Ă  voir avec l’action autant qu’avec l’image : l’action de faire une image et d’ĂȘtre consĂ©quent avec ça, dans les derniers moments de l’histoire (faire une image convoque cette extrĂ©mitĂ©, ce cĂŽtĂ© pour la derniĂšre fois).

Faire des images au dernier moment. Cette action engage les hommes et les femmes et vis-Ă -vis de ce qu’ils disent et font d’eux-mĂȘmes de la façon la plus radicale. Il s’agit d’une façon d’ĂȘtre consĂ©quent avec le rĂ©el autant qu’avec la mĂ©lancolie. Ces deux conditions s’exercent par le langage du cinĂ©ma et la façon dont les films le manifestent.

Autrement dit : le cinĂ©ma est le langage par lequel ĂȘtre Ă  la hauteur de cette mĂ©lancolie historique qui appuie sur chacun des dĂ©fauts des hommes face Ă  l’histoire.

Je dis les hommes et je pense aux femmes et peut-ĂȘtre Ă  une diffĂ©rence Ă  cet endroit-lĂ , diffĂ©rence construite, par laquelle les hommes se sentent responsables des choses du monde et en consĂ©quence mĂ©lancoliques de leur propre pouvoir. Les femmes ont toujours eu d’autres choses Ă  faire, on les a tenues Ă  l’écart de l’écriture de l’histoire, cela leur a Ă©pargnĂ© la mĂ©lancolie et le problĂšme harassant de l’Ɠuvre d’art.

Je regarde les deux lettres face Ă  face, celle de Jean-Luc Godard et celle de Carole Roussopoulos, qui se rĂ©pondent Ă  26 ans d’écart.

Et puis un peu plus tard, Ă  la fin de cette journĂ©e oĂč les pensĂ©es vont trop vite et oĂč chaque phrase s’arrĂȘte Ă  peu prĂšs aux trois-quarts, je reprends la question de l’époque. La question historique et mĂ©lancolique de l’époque.

C’est une question qui m’importe. Mais lĂ  je fais les courses au supermarchĂ©. Je passe devant les Ă©talages et je constate l’augmentation du prix des denrĂ©es. Je me souviens d’une Ă©mission que j’ai entendu la veille Ă  la radio, sur l’ascĂšse et l’énergie, sur le changement des comportements. Je renonce Ă  plusieurs achats. J’arrive Ă  la caisse automatique, et lĂ  en pensant trĂšs fort Ă  Godard, sans mĂȘme rĂ©flĂ©chir, je laisse au fond du panier la moitiĂ© des courses, je les passe pas sous la bande rouge du scanner, je fais semblant, je me dis que le vol est la seule rĂ©ponse Ă  l’ascĂšse et Ă  la mĂ©lancolie, et que ça va ĂȘtre ça, la pĂ©riode, une grande autorĂ©duction collective –

comme ça on reprendra des forces pour lutter contre l’ascĂšse et la mĂ©lancolie.

M. G. pour in extremis journal




Source: Lundi.am