Octobre 3, 2022
Par Lundi matin
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Il creusait la terre et en sortait des pierres depuis des mois. Mais c’était un projet trop vaste pour un seul homme. Cela, tout le monde le lui avait dit. La propriĂ©tĂ© Ă©tait trop vaste, la terre inexploitable, du moins tant qu’elle serait ainsi emplie de ces pierres blanches. Lui voulait devenir un trĂšs gros exploitant, avoir un immense terrain sur lequel semer ses graines Ă  perte de vue et il n’avait pas les moyens de se payer une large terre dĂ©jĂ  pleinement arable.

« Non mais tu es complĂštement fou, toutes ces collines n’ont jamais Ă©tĂ© bonnes qu’à nourrir les chĂšvres… Pourquoi t’acharner ainsi ? Écoute un peu ton pĂšre !… Et puis on la dit mauvaise cette terre, si nos vieux n’ont pas osĂ© l’exploiter jusqu’à maintenant ce n’est pas pour rien. Quand tu te penches sur le sol et tends l’oreille, lĂ -bas, tu entends une vibration, un vrombissement sourd, comme un chƓur qui chantonne au loin. Tiens-toi Ă  distance de ces collines. Â»

Il s’était tu mais cela ne l’avait pas empĂȘchĂ© de vendre la petite propriĂ©tĂ© familiale pour acheter les six collines.

De toute maniĂšre, la modernitĂ© arrivait dans cette rĂ©gion rurale, bientĂŽt il n’y aurait plus de fermette comme celle oĂč il avait grandi. L’ñge des grandes exploitations avait commencĂ© et ces bouleversements faisaient dĂ©jĂ  brutalement Ă©voluer les idĂ©es des paysans soudain pris de rĂȘves de grandeur. Lui n’avait jamais cru en leurs superstitions. Il crachait sur leurs peurs et mĂ©prisait les interdits. Il en avait assez de la terre, il ne voulait plus la cultiver. Il allait se dĂ©mener et une fois qu’il se serait dĂ©barrassĂ© de ces maudites pierres, il ferait vite fructifier ses profits. Il avait des projets pour s’éloigner des mains caleuses et sales, des habits rĂȘches et des terreurs liĂ©es au ciel. Le premier de sa race, il ne demeurerait pas un exploitant. Alors il creusait, il les extirpait ces maudites pierres et il les transportait d’un pas vif en bas, lĂ  oĂč un talus dĂ©bouchait sur une dĂ©pression, presque un petit prĂ©cipice.

Mais il aurait fallu des mois Ă  une armĂ©e d’hommes seulement munis de pioches pour venir Ă  bout de ces pierres ; comment avait-il pu croire qu’il serait Ă  la hauteur d’une telle tĂąche ? Il Ă©tait seul et n’était pas mĂȘme vraiment lĂ , perdu dans ses rĂȘves d’avenir prospĂšre pendant tous ces jours oĂč il se levait Ă  l’aube et travaillait jusqu’à la fraĂźche pour sĂ©parer la pierre de la terre, pour faire remonter ces cailloux obstinĂ©s qui semblaient repousser Ă  mesure qu’il les extrayait de cette belle terre presque sableuse. Pendant tout ce temps, il ne semait ni ne rĂ©coltait ; quand ses journĂ©es de bagnard volontaire touchaient Ă  leur fin, il rejoignait la modeste bĂątisse qu’il avait Ă©tablie au sommet de la sixiĂšme colline, et croisait avec amertume son pĂšre qui lui tenait rancƓur. Et le lendemain il repartait, sans paroles. Il restait absent Ă  ce prĂ©sent qui dĂ©fiait sa volontĂ©.

Des pierres, il en avait extrait des centaines, des petites comme des plus massives. Leurs arĂȘtes aiguĂ«s l’avaient bien souvent fait saigner. Certaines lui avaient demandĂ© jusqu’à une demi-journĂ©e de dur labeur. AprĂšs tous ces efforts, il les avait extirpĂ©es avec un cri de rage et de triomphe, conservant longtemps sur sa face l’éternel sourire de ceux qui exhument des choses de la terre. Il rentrait ensuite chez lui et poursuivait son rĂȘve de grandeur future en observant les fissures dans le plafond, entre veille et sommeil.

Un de ces jours tous semblables oĂč il se dirigeait pioche Ă  l’épaule sur l’une de ses six collines aprĂšs s’ĂȘtre Ă©chinĂ© des heures durant, il traversa une zone qu’il avait dĂ©jĂ  travaillĂ©e : elle laissait voir ça-et-lĂ  de nombreuses pierres blanches, au point qu’il Ă©tait difficile de faire la diffĂ©rence avec d’autres coins oĂč il n’était pas encore intervenu
 Ses yeux se dessillĂšrent. Il reconnut enfin que son travail ne libĂ©rait nulle part cette belle terre sableuse Ă  laquelle il rĂȘvait, ce trĂ©sor brun qui devait lui permettre de s’extraire de cette trop rĂ©tive campagne.

Il Ă©tait Ă©puisĂ©, il revint s’asseoir sur l’une des plus grosses pierres qui dĂ©passait de la terre. Celle-ci, il la connaissait ; quelques semaines plus tĂŽt, il avait passĂ© tout un jour Ă  tenter de s’en dĂ©barrasser et avait dĂ» renoncer.

Pour qui s’était-il pris ? Les autres allaient le lui demander, railler ses stupides prĂ©tentions. Il allait ĂȘtre ramenĂ© aux limites dans lesquelles les siens s’étaient toujours tenus, il aurait sa petite ferme et ferait de maigres profits, jusqu’à ce qu’un autre, un plus gros exploitant, ne le rachĂšte.

Alors il s’emporta, dĂ©jĂ  relevĂ© ; il s’en prit Ă  cette grosse pierre, la plus obtuse de ce champ. Il entreprit de la briser avec sa pioche pour dĂ©placer sa colĂšre, colĂšre contre son pĂšre, colĂšre contre lui-mĂȘme plus encore, contre cette insupportable rĂ©sistance du monde Ă  nos projets. Il frappa plus fort, il frappa encore et encore, et encore, jusqu’à ce que soudain la pierre semble exploser, projetant des Ă©clats biseautĂ©s de multiples cĂŽtĂ©s. Il se protĂ©gea le visage avec ses bras pour ne pas ĂȘtre blessĂ©.

En rouvrant les yeux, il dĂ©couvrit qu’il avait fait comme un cratĂšre dans la roche et mis Ă  jour une boule anthracite, mais dure, de la taille d’une balle, ou de celle d’un casque ; sa fureur avait concentrĂ© ses forces et sa pioche s’était enfoncĂ©e profondĂ©ment dedans. Sa stupeur redoubla, car cela se mit Ă  remuer, de droite Ă  gauche, doucement d’abord, puis avec plus de frĂ©nĂ©sie, se dĂ©gageant de la rocaille. Deux mains semblables Ă  de longs colĂ©optĂšres commencĂšrent Ă  remuer autour du crĂąne, puis deux bras maigres prirent appui sur les cĂŽtĂ©s pour aider ce corps grĂȘle Ă  s’extirper du sous-sol. Il aurait dĂ» tourner le dos et tenter sa chance, fuir, mĂȘme s’il pressentait dĂ©jĂ  que c’était impossible, qu’on ne lui laisserait pas la dĂ©faire cette erreur qu’il avait commise ici. C’était le Guinarou, Guinarou des GuinĂ©es, et c’était lui qui l’avait rĂ©veillĂ©. Il avait fini de s’extraire de la terre et semblait contrariĂ©, d’autant plus contrariĂ© que la pioche Ă©tait toujours fichĂ©e dans son crĂąne. Ce petit avorton anthracite ne le regardait mĂȘme pas. Il se mit Ă  tĂąter doucement le sommet de sa tĂȘte pour Ă©valuer les dĂ©gĂąts, puis de sa voix mĂ©tallique il s’adressa Ă  lui :

« Ă”te-la moi. Â»

L’homme hĂ©sita, puis il se saisit du manche et tira, mais le Guinarou Ă©tait si maigre et petit qu’il se soulevait du sol, remuant des pattes en maugrĂ©ant de sa voix de mĂ©tal. Alors l’avorton anthracite se cramponna aux restes de la grosse pierre pour que l’homme pĂ»t tirer plus fort. Son cou s’allongeait tandis que l’homme fournissait un effort plus prononcĂ© pour extirper le fer de la pioche, qui jaillit enfin du crĂąne lisse du Guinarou dans un bruit de succion. Et du crĂąne trop gros du fƓtus anthracite il vit sourdre avec abondance un liquide noir qui imprĂ©gna tout le corps et la face du Guinarou. Il ne se plaignait pas pourtant, le Guinarou, il attendait que cela se tarĂźt en fermant ses paupiĂšres dĂ©nuĂ©es de cils. Autour, la terre Ă©tait toute souillĂ©e. L’homme voulait s’excuser mais il avait peur, comme dans ces rĂȘves oĂč l’on se retrouve figĂ© Ă  quelques centimĂštres d’un serpent ou d’un fauve ; il craignait que le moindre geste ou la plus brĂšve parole ne fĂźt prendre pleinement conscience Ă  la crĂ©ature de sa prĂ©sence et qu’elle dĂ©chaĂźnĂąt enfin sa fĂ©rocitĂ© sur lui. Il ne pouvait reculer ni parler ni mĂȘme bouger et espĂ©rait bĂȘtement que son effacement le rendrait invisible. Le Guinarou rouvrit les yeux, pas plus prĂ©occupĂ© de cette coulĂ©e noire qui le recouvrait que du trou au crĂąne qu’on lui avait fait. DerriĂšre sa pluie poisseuse, il observait l’homme sans ciller. StupĂ©fiĂ©, celui-ci lui retournait son regard.

« â€Š J’ai achetĂ© cette terre. J’îte les pierres de ma terre.

– Tu l’as achetĂ©e ? Alors attends, je vais t’aider. Montre-moi comment tu fais. Â»

L’homme le regarda, apeurĂ©, puis devant l’immobile attente de la crĂ©ature il finit par s’exĂ©cuter. Il montra au Guinarou comment il dĂ©plaçait une Ă  une les pierres : il se pencha lentement vers la terre et sortit d’elle une pierre grosse comme une miche. Puis il la jeta mollement sur le sol, aux pieds de l’avorton.

C’était le Guinarou, Guinarou des GuinĂ©es. AussitĂŽt, un long vrombissement se mit Ă  sourdre depuis les profondeurs de la terre ; puis les pierres, partout autour, et sur les cinq autres collines, sortirent lentement du sol comme si des milliers de mains invisibles les poussaient de par en dessous. D’oĂč venaient-elles toutes ces mains ? S’agissait-il d’extrĂ©mitĂ©s invisibles partant de cet ĂȘtre minuscule ? Ou bien appartenaient-elles Ă  des ĂȘtres Ă  part, crĂ©atures sans forme et sans volontĂ© propre, troupeau de serviteurs au service du Guinarou ? L’homme dut reculer car les pierres venaient toutes s’abattre lĂ  oĂč lui-mĂȘme avait jetĂ© la sienne. Elles firent bientĂŽt un immense tas, plusieurs milliers de pierres, certaines grosses comme des tables et d’autres tenant dans la paume de la main. L’homme refusait d’y croire. Le Guinarou avait rendu l’impossible possible.

L’homme attendait suspendu Ă  la vision du petit ĂȘtre dont le crĂąne dĂ©jĂ  se refermait, laissant seulement une croĂ»te sombre au milieu de sa peau anthracite, l’homme attendait qu’on lui donnĂąt le prix que ce miracle allait lui coĂ»ter ; il craignait pour sa vie. Mais de sa voix mĂ©tallique, de sa voix cuivrĂ©e le Guinarou lui demanda juste :

« Et maintenant ? Â»

Alors l’homme, toujours timidement, prit une autre pierre, plus petite que l’autre et il la jeta non loin, au fond du petit prĂ©cipice.

« Attends, je vais t’aider. Â»

Et le ballet reprit, les pierres se soulevĂšrent de nouveau et allĂšrent en planant nonchalamment rejoindre celle que l’homme avait jetĂ©e. C’était le Guinarou, Guinarou des GuinĂ©es et l’homme dĂšs lors dĂ©cidĂ© Ă  laisser ce miracle ou ce cauchemar se dĂ©rouler donna au Guinarou toute une sĂ©rie d’ordres, que son infernale domesticitĂ© exĂ©cutait sans jamais rechigner — juste en entonnant encore et toujours cette espĂšce de marmonnement qui vous Ă©tourdissait, comme si l’on vous avait glissĂ© sous une vaste cloche sur laquelle on aurait frappĂ©. Et le Guinarou tandis que son armĂ©e s’exĂ©cutait restait immobile et les yeux fixes, absent, ou concentrĂ©, jouant – mais jusqu’à quand ? – le rĂŽle d’intendant pour l’homme.

DĂšs le premier jour la terre fut prĂ©parĂ©e, les sillons furent tracĂ©s. Et une semaine plus tard l’homme revint sur le champ, champ que nul n’avait encore vu si bien prĂ©parĂ©, l’homme portait sur une charrette des sacs remplis de graines. Ceux qu’il avait croisĂ©s l’avaient cru demeurĂ© ; ils ignoraient que grĂące au Guinarou il les avait dĂ©jĂ  quittĂ©s.

Devant le Guinarou qui n’avait pas bougĂ©, il versa quelques graines dans un sillon, avec application, « Attends, je vais t’aider Â», prononça encore la voix dorĂ©e, et dĂ©jĂ  les sillons se remplissaient prĂ©cautionneusement de graines, le mĂȘme geste Ă©tait invisiblement rĂ©pĂ©tĂ© cent et mille fois, c’était le Guinarou, Guinarou des GuinĂ©es et les ordres n’avaient pas mĂȘme besoin d’ĂȘtre Ă©noncĂ©s pour que l’armĂ©e de ses mains invisibles se mĂźt Ă  entonner son chant d’esclaves, chant de damnĂ©s dont l’homme Ă©chouait Ă  comprendre le sens. Et l’homme prit un seau pour aller puiser de l’eau, dans un puits, lĂ , en contrebas, « attends, je vais t’aider Â», et il n’y eut pas mĂȘme de ballet des balais enchantĂ©s, il n’y eut pas mĂȘme de seau pour porter toute l’eau qu’il fallait, les mains invisibles semblaient assez larges pour la porter et elles n’en perdaient pas une goutte. Le champ fut arrosĂ©, ce soir-lĂ , et tous les autres aussi ; avec les mains invisibles, l’homme Ă©tait dĂ©sormais le seul capable d’irriguer seul un si vaste territoire. Ses voisins avaient fini par voir tout ce blĂ© pousser, ce blĂ© qu’un homme seul n’était pas capable d’irriguer, ils s’étaient dĂ©placĂ©s et avaient vu les pierres, lĂ , en bas, ils avaient vu les six collines ondoyer avec ces blĂ©s dĂ©jĂ  poussĂ©s, et ils avaient dit de l’homme c’est le diable !

Et l’homme s’était tenu sur ses gardes, il se doutait que l’un d’eux allait tenter de mettre un frein Ă  ses projets, et l’un d’eux avait en effet commencĂ© Ă  les faucher, ses beaux blĂ©s, encouragĂ© par ses voisins, alors l’homme lui avait bottĂ© le train, bottĂ© d’autoritĂ©, fort de se trouver dans sa propriĂ©tĂ© privĂ©e, alors le Guinarou avait dit je vais t’aider, et il l’avait aidĂ©. Et l’homme dĂ©couvrit que les mains invisibles avaient aussi des pieds, des pieds qui eurent tĂŽt fait de botter les derriĂšres de tous ces voisins assemblĂ©s pour les bouter hors de sa propriĂ©tĂ©.

Et les mains invisibles continuĂšrent d’arroser, et les ongles de l’homme se mirent Ă  blanchir, et ses mains Ă  retrouver la douceur de la peau des nouveaux-nĂ©s.

Et les autres, dans les fermes alentour, continuaient de dire c’est le diable ! quand on le mentionnait, et ils l’auraient bien Ă©liminĂ© cet homme qui s’élevait par des moyens qu’ils rĂ©prouvaient, mais il Ă©tait dĂ©jĂ  parti, l’homme, il ne vivait plus parmi eux, il avait profitĂ© de la vente de tout ce blĂ© pour gagner la ville.

Et tout ça grĂące au Guinarou, Guinarou des GuinĂ©es, qui avait dit je vais t’aider lorsqu’il avait fauchĂ©, avec sa voix profonde, sa voix de cuivre, sa voix dorĂ©e, le Guinarou dont les mains invisibles avaient vannĂ© dans un immense et invisible van, rĂ©coltant des tonnes de blĂ©, dont les mains avaient transportĂ© tout ce blĂ© loin, loin, lĂ  oĂč un meunier, qui devait avoir lui aussi trouvĂ© son Guinarou, Guinarou des meuniers, avait troquĂ© son moulin contre une fabrique.

Et lorsque l’homme avait voulu vendre son blĂ©, le Guinarou avait bien entendu rĂ©pĂ©tĂ© je vais t’aider, et le chant fut entonnĂ©, mais un chant qui se perdit dans les airs, qui se dĂ©plaça dans les airs et vint trouver un acheteur Ă  la mesure de la prospĂ©ritĂ© de l’homme, un acheteur qui avait lui aussi sans nul doute trouvĂ© son Guinarou, Guinarou des acheteurs, et qui avait les moyens de tout acheter de ces immenses quantitĂ©s de blĂ©, et ils s’entendirent pour dĂ©terminer un prix bas, un prix qui fit s’effondrer le marchĂ©.

Et l’homme n’eut plus jamais Ă  aller fouler de ses pieds ses six collines dĂ©nudĂ©es, car il avait ruinĂ© ses voisins qui ne vendaient de blĂ© que de trĂšs maigres quantitĂ©s, et ses voisins Ă©cƓurĂ©s disaient encore que cet homme, c’était le diable, mais cela ne les aida pas Ă  s’acquitter de leurs dettes, et leurs fermes, ils les vendirent, ils les vendirent Ă  l’homme, et ils n’eurent plus d’autre choix que de travailler pour lui.

Mais ils ne travaillĂšrent pas longtemps pour lui car l’homme trouvait qu’ils lui coĂ»taient ; il avait engagĂ© des ingĂ©nieurs pour rĂ©flĂ©chir Ă  un moyen de s’en passer, mais leurs avancĂ©es Ă©taient timides encore, alors le Guinarou des GuinĂ©es dit une fois de plus je vais t’aider, et il l’aida, l’homme, et il remplaça le travail de ses mains invisibles par celui de machines, des machines bien plus bruyantes que le chant de ses mains esclaves et damnĂ©es, des machines qui employaient pour se remuer un drĂŽle de liquide, un liquide qu’on trouvait loin sous la terre mais le Guinarou la connaissait bien la terre, c’était de lĂ -dessous qu’il venait, et il le connaissait bien ce liquide noir et poisseux car il en avait plein la tĂȘte.

Et les machines remuaient, taillaient, poussaient, comme si les mains invisibles s’étaient encore multipliĂ©es. Et comme cela ne suffisait pas, comme le liquide noir ne pouvait nourrir toutes les machines, les mains inventĂšrent une autre source d’énergie, le Guinarou leur commanda d’encore aller creuser la terre et de trouver un minerai, un minerai dont il ne fallait pas approcher, un minerai qui s’échauffait dans de colossales usines et mettait des siĂšcles Ă  perdre de sa nocivitĂ©.

Et les machines poussĂšrent les voisins de l’homme loin, loin des champs, lĂ , lĂ , dans les villes oĂč ils se mirent Ă  les fabriquer ces machines, Ă  enfanter les petits des machines qui les avaient dĂ©logĂ©s. Et ils ne disaient plus que l’homme Ă©tait le diable parce qu’ils l’avaient dĂ©jĂ  oubliĂ©, car l’homme Ă©tait loin, plus loin encore, il s’était installĂ© dans une plus grande ville encore et les mains invisibles que le Guinarou, Guinarou des GuinĂ©es, commandait elles aussi ne touchaient plus la terre, elles planaient, planaient au contraire pour transporter l’argent, un argent invisible, dĂ©matĂ©rialisĂ©, qu’il engrangeait plus vite que ses blĂ©s, pour aussitĂŽt lui commander de s’envoler, et il acheta des usines, et bientĂŽt ses usines ne lui parurent plus gĂ©nĂ©rer assez de cet argent invisible qu’il aimait savoir lĂ , quelque part, en train de voler dans les mains invisibles, vers un endroit oĂč il pourrait nidifier, engendrer, se multiplier.

Alors le Guinarou dit comme Ă  son habitude je vais t’aider, alors les usines, lĂ , dans ce pays trop prospĂšre semblĂšrent s’enfoncer sous la terre et elles resurgirent loin, loin dans d’autres contrĂ©es oĂč les travailleurs lui coĂ»teraient moins cher, et les autres patrons dirent cet homme est le diable, mais finalement ils l’imitĂšrent ; et les ouvriers, dont certains avaient Ă©tĂ© ses voisins Ă  une Ă©poque lointaine, se retrouvĂšrent sans emploi, alors l’homme dit qu’il ne pouvait les laisser crever au milieu de toutes ces prospĂ©ritĂ©s, le Guinarou dit, faut-il le prĂ©ciser, il dit je vais t’aider, et les politiciens l’écoutĂšrent, et les autres ouvriers, ceux qui avaient encore un emploi, et l’homme lui-mĂȘme reversĂšrent un peu de leurs profits pour les faire subsister.

Mais bientĂŽt il pesta qu’ils lui coĂ»taient trop cher, Ă  l’homme, et il fit en sorte que leur pension fĂ»t intĂ©gralement ou presque reversĂ©e Ă  lui ou aux hommes qui lui ressemblaient, ceux qui avaient compris tĂŽt que nous Ă©tions entrĂ©s dans l’ùre du Guinarou, de cet ĂȘtre dorĂ©, et de ses mains invisibles, ses mains esclaves et damnĂ©es.

Quand le mois Ă©tait terminĂ©, ces paysans transformĂ©s en ouvriers puis relĂ©guĂ©s Ă  l’état de nourrissons attendant leur purĂ©e dĂ©couvraient que leur pension, cette pension invisible qui leur avait Ă©tĂ© versĂ©e s’était comme enfoncĂ©e dans la terre. Mais elle ne s’était pas enfoncĂ©e dans la terre, elle s’était envolĂ©e par morceaux et ces morceaux de pension planaient dans les mains invisibles, ces mains qui ne connaissaient ni sommeil ni vacances ni retraite ni fĂȘte, car poursuivre l’argent, mĂȘme invisible, est dĂ©jĂ  une fĂȘte ; et ces mains cherchaient un endroit oĂč faire nidifier ces morceaux prĂ©levĂ©s Ă  des paysans qui n’étaient plus ni paysans, ni ouvriers, qu’on avait rĂ©duits Ă  l’état de nourrissons, auxquels on avait prĂ©levĂ© par morceaux une maigre pension qui les faisait subsister. De toute maniĂšre tout s’envolait dĂ©sormais, tout filait dans les airs Ă  une vitesse irraisonnĂ©e, et les lettres qui se passaient de papier, et les voix transportĂ©es en quelques centiĂšmes de secondes jusque dans de lointaines contrĂ©es, et la musique dĂ©sincarnĂ©e et dĂ©multipliĂ©e.

Et certains en profitaient, de ces mutations, et l’homme, l’homme qui jadis avait remuĂ© des pierres dans son champ Ă©tait parmi les premiers. Et les hommes continuaient tous de creuser, espĂ©rant tous trouver leur propre Guinarou, et le Guinarou de l’homme leur disait je vais t’aider, et ses mains invisibles en tiraient, de la terre, de nouveaux minerais, des gaz invisibles, des matiĂšres premiĂšres imperceptibles, qui devaient encore tout accĂ©lĂ©rer, tout prĂ©cipiter.

Et l’homme riait avec le Guinarou en lui confiant qu’il l’avait jadis redoutĂ©, et il clamait Ă  qui voulait l’entendre que le Guinarou n’avait rien dĂ©gradĂ©, qu’il avait plutĂŽt tout changĂ©, tout arrangĂ©, et il dit pour finir : Cela est bien. Car tout le monde avait retrouvĂ© sa place dans ce monde oĂč ne comptait plus que ce qui bougeait, oĂč ne comptait plus que ce qui Ă©tait invisible, comme les maudites mains du Guinarou, et l’avion de l’homme volait comme un immense jouet portĂ© par des mains invisibles, et il continuait de dire tout est bien. Il avait bien entendu, comment n’aurait-il pas entendu, il avait bien entendu parler de gens insatisfaits, mĂȘme si des hauteurs oĂč son avion l’avait hissĂ© les sons Ă©taient Ă©touffĂ©s, comment ne lui serait pas parvenu le vague Ă©cho des injustices que tout cela provoquait, mais des injustices il y en avait eu aussi, jadis, et de toute maniĂšre les mains invisibles allaient tout Ă©quilibrer ; le Guinarou, lui, Ă©tait dans la soute, enfermĂ© dans une valise et peu rassurĂ© de se trouver Ă  une telle distance de la terre que l’homme lui avait fait quitter.

Mais il savait que tout Ă©tait libĂ©rĂ©, dĂ©chaĂźnĂ©, il savait qu’un processus Ă©tait enclenchĂ© et que rien ne pourrait plus l’arrĂȘter. L’homme lui volait, volait, il ne touchait plus guĂšre terre dĂ©sormais, invisible Ă  ses locataires Ă  ses employĂ©s aux directeurs qu’il avait tous placĂ©s, mais il balaya tout cela d’un geste en disant que, somme toute, lĂ -dessous, tout allait pour le mieux, tout Ă©tait en train de s’équilibrer. Il n’entendait pas, trĂšs bas, lĂ -dessous, les rumeurs de toutes ces misĂšres de tous ces maux de toutes ces extinctions – car rien ne fait moins de bruit qu’une extinction – sourdre avec des cris de damnĂ©s, cris de damnĂ©s somme toute comparables au marmonnement des mains invisibles, il n’entendait rien l’homme qui volait en riant de s’ĂȘtre un jour mĂ©fiĂ© du Guinarou, Guinarou des GuinĂ©es, du Guinarou qui somme toute l’avait tant aidĂ© et l’homme ne savait pas qu’un matin ou un soir, parce qu’il lui faudrait bien se poser, son avion ne trouverait plus rien ni personne pour lui permettre de se poser, si ce n’est peut-ĂȘtre des mains sales pour le dĂ©chiqueter ou des laves libĂ©rĂ©es, libĂ©rĂ©es hors de cette terre que finalement il n’aurait pas fallu trop remuer, ou des terres ensablĂ©es, ou des terres immergĂ©es, et qu’il allait s’écraser et que seul le Guinarou serait satisfait, satisfait d’avoir atteint toute la somme ; et toute la somme atteinte il pourrait retourner lĂ , lĂ -bas, tout en dessous, lorsque l’homme et son avion se seraient Ă©crasĂ©s, et il rappellerait en silence ses mains, ses armĂ©es de mains invisibles, sans plus avoir Ă  la pousser, sa voix des profondeurs, sa voix mĂ©tallique, dorĂ©e, parce qu’il n’y aurait plus personne pour l’écouter. Satisfait, le Guinarou pourrait enfin se reposer.

Arcadio Wang




Source: Lundi.am