Septembre 19, 2022
Par Lundi matin
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Il y a au moins deux bonnes raisons de lire Guet-Apens, le nouvel opus de Cesare Battisti que les Ă©ditions du Seuil s’obstinent heureusement Ă  publier [1]. La premiĂšre c’est qu’avec la trĂšs probable venue au pouvoir en Italie d’une droite hĂ©ritiĂšre directe du fascisme, son sort, Ă  l’isolement dans le quartier de sĂ©curitĂ© de la prison de Ferrare, a peu de chances de s’amĂ©liorer dans l’immĂ©diat : c’est une litote. On considĂ©rera donc comme bienvenu tout ce qui peut rappeler que Cesare est toujours derriĂšre les barreaux, bouc Ă©missaire de la vĂ©ritĂ© officielle des gouvernants italiens sur la poussĂ©e rĂ©volutionnaire des annĂ©es 70.

Et toute personne qui s’intĂ©resse Ă  l’existence de garanties internationales valables pour n’importe quel citoyen ne peut que s’intĂ©resser Ă  la description du piĂšge ourdi en 2019, en dehors de toutes les lois nationales et internationales de l’asile, par la Bolivie de Morales, le BrĂ©sil de Bolsonaro et l’Italie de Salvini. Que ce rĂ©cit prenne la forme d’un roman noir montre une fois de plus que la fiction peut dire la vĂ©ritĂ© bien mieux que les constructions journalistico-politiques. Ces derniĂšres, comme on sait, ont jouĂ© un si grand rĂŽle dans la transformation de Cesare en monstre. Mais la deuxiĂšme raison de lire Le Guet- Apens est tout aussi importante. Si l’on croit, comme nous, que la littĂ©rature n’a de comptes Ă  rendre qu’à elle-mĂȘme, et surtout pas Ă  une morale ou une correction politique quelconque, qu’elle soit dĂ©mocratique bourgeoise ou prĂ©tendument rĂ©volutionnaire, on ne manquera pas d’ĂȘtre frappĂ© par la qualitĂ© littĂ©raire de son travail, qui est ici Ă  son meilleur.




Dans une brĂšve prĂ©face, il prĂ©sente ainsi son livre, en liant insĂ©parablement les conditions matĂ©rielles auxquelles il Ă©tait astreint, et son contenu mĂȘme : « J’ai Ă©crit ce roman en me servant uniquement de papier, d’un stylo et de tout le temps que j’avais Ă  ma disposition, afin de revivre les moments dramatiques qui ont prĂ©cĂ©dĂ© ma dĂ©portation arbitraire de Bolivie vers l’Italie le 13 janvier 2019. Je devais Ă  tout prix comprendre ce qui s’était passĂ©, ou, plus prĂ©cisĂ©ment, ce qui nous arrivait, Ă  moi et Ă  ceux qui m’ont accompagnĂ© durant mes derniĂšres semaines d’exil. Seul dĂ©tenu dans le quartier de haute sĂ©curitĂ© d’une prison sarde, face Ă  la perspective d’y rester jusqu’à la fin de mes jours, j’étais prĂȘt Ă  supplier afin qu’on me donne au moins l’autorisation d’écrire. Car c’est grĂące Ă  l’écriture que j’ai survĂ©cu Ă  quatre dĂ©cennies d’exil ininterrompu. Â»

Excellemment traduit, Guet-Apens tresse les histoires d’un grand nombre de personnages fictifs trĂšs proches de personnages rĂ©els. Adriano, d’abord, le double de Cesare, qu’on retrouve tantĂŽt dans sa prison de Sardaigne oĂč il se confronte Ă  un directeur qui se pique de littĂ©rature, tantĂŽt dans son jardin brĂ©silien oĂč se dessĂšcheront les trois chĂȘnes qu’on lui a apportĂ©s d’Italie, tantĂŽt sur la route de la Bolivie, dans une course clandestine en rĂ©alitĂ© entiĂšrement tĂ©lĂ©guidĂ©e par les gouvernements italien, bolivien et brĂ©silien, tantĂŽt dans l’avion et au dĂ©barquement en Italie. On n’est pas prĂšs d’oublier l’ignoble cĂ©rĂ©monie tĂ©lĂ©visuelle oĂč il fut exhibĂ© comme un trophĂ©e de chasse par les reprĂ©sentants, alors au pouvoir, de la Ligue et du mouvement 5 Etoiles. C’était le terme d’un voyage qui lui a pris « presque 40 ans Ă  l’aller et moins de 24 h au retour Â». On suit aussi les efforts de Jonas, l’autre exilĂ© qui, en compagnie de Ramirez, directeur d’un organisme de dĂ©fense des droits de l’homme vient demander des comptes Ă  un dĂ©putĂ© et Ă  un officier boliviens – et les menacer, Ă  propos de l’extradition d’Adriano. Mais eux lui tiennent le langage du rĂ©alisme : « en sacrifier un pour sauver les autres Â». Il y a aussi, dans des passages qui sont sans doute le meilleur du livre, des personnages ancrĂ©s dans les rĂ©alitĂ©s sud-amĂ©ricaines, comme Mariluz la militante brĂ©silienne et son frĂšre transexuel Fredy devenu pro-Bolsonaro Ă  force de frĂ©quenter des militaires, et qui finira Ă©tranglĂ© par l’un d’eux, et aussi Flora, « nĂ©e Ă  El Alto, Ă  4000 m, oĂč la nuit on respire le froid glacial des Ă©toiles Â»â€Š

L’entrecroisement des intrigues et le chevauchement des chronologies dresse un tableau saisissant d’un moment d’histoire entre BrĂ©sil du despotisme en marche et Bolivie de la rĂ©volution trahie. De paysages fabuleux en pĂ©riphĂ©ries urbaines dĂ©solĂ©es ce livre est superbement Ă©crit : de Cesare, on pourrait dire ce qu’un de ses personnages dit d’Adriano : « mĂȘme quand il parle mal (de la rĂ©alitĂ©), il le fait au rythme des tambours Â»

SQ

P.S. : pour Ă©crire Ă  Cesare Battisti

Cesare Battisti

C.C. “Constantino Satta”

Via Arginone, 327

42122 Ferrara

Italie




Source: Lundi.am