Décembre 20, 2020
Par Lundi matin
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En conclusion d’un livre paru en 2005, Heidegger. L’introduction du nazisme dans la philosophie, il expliquait : « Aujourd’hui plus que jamais, c’est la tâche de la philosophie que de travailler à protéger l’humanité et à alerter les esprits, pour éviter que l’hitlérisme et le nazisme continuent d’essaimer à travers les écrits de Heidegger, au risque d’engendrer de nouvelles entreprises de destruction complète de la pensée et d’extermination de l’homme [1] ».

Une telle reformulation de la « tâche de la philosophie » pourrait faire sourire : à l’aube du XXIe siècle, un individu singulier s’imagine venir au secours de l’humanité et agir en philosophe en alertant l’opinion sur le danger planétaire que représente la diffusion des écrits de Heidegger. Cela pourrait être drôle. Mais Emmanuel Faye a donc bâti sa carrière académique, avec le puissant concours de certains médias, sur un propos dont la consistance spéculative est nulle et dont le ressort subjectif témoigne d’une vocation de « pion » plutôt que de philosophe : « La gravité des dérives que nous avons dû signaler révèle la dangerosité de l’œuvre de Heidegger [2] ». Sous la plume d’un inspecteur des impôts dénonçant l’existence de dessous de table, tout irait relativement bien dans un monde plus ou moins respectable, mais lorsqu’on découvre de telles tournures dans le livre d’un universitaire enseignant la philosophie, on doit craindre le pire.

Faut-il pour autant prendre le contre-pied de Faye et considérer Heidegger comme un « maître » ? En 1967, Derrida, à l’évidence, le considérait comme tel. A Levinas qui reprochait à Heidegger de situer l’acte primordial de la pensée dans l’ontologie plutôt que dans l’éthique, il répondait, dans son article Violence et métaphysique : « La pensée de l’être ne peut donc avoir aucun dessein humain, secret ou non. Elle est, prise en elle-même, la seule pensée sur laquelle aucune anthropologie, aucune éthique, aucune psychanalyse éthico-anthropologique surtout ne peut sans doute se refermer [3] ». Et en note, il citait la Lettre sur l’humanisme de Heidegger : « La pensée qui pose la question de la vérité de l’être […] n’est ni éthique, ni ontologie. C’est pourquoi la question de la relation entre ces deux disciplines est, dans ce domaine, désormais sans fondement ».

Comment départager Heidegger, Levinas, Derrida, sur la question essentielle, abyssale, de l’ordre de préséance entre l’ontologique et l’éthique ? Je ne suis pas un lecteur assidu de Heidegger, ni de Derrida, mais davantage de Levinas, Zacklad, Spinoza, Platon, Badiou ou le comité invisible. Certes, j’ai pratiqué bien des textes de Heidegger et sais donc que c’est un très grand philosophe. Mais d’autres sont certainement plus compétents que moi, à commencer par Levinas qui expliquait au sujet de Sein und Zeit, lors d’un entretien avec Philippe Nemo diffusé sur France-Culture en 1981 : « J’ai eu très tôt pour ce livre une grande admiration. C’est un des plus beaux livres de l’histoire de la philosophie – je le dis après plusieurs années de réflexions. Un des plus beaux parmi quatre ou cinq autres… [4] ». Et pourtant, selon Faye, « le nazisme de Heidegger est déjà présent dans les ouvrages antérieurs à 1933 [5] ». Levinas aurait donc été l’admirateur d’un philosophe dont la pensée était nazie de A à Z. Et la chose serait d’autant plus dramatique qu’il ne se contentait pas d’admirer Heidegger, il le considérait comme un « maître ». Dans un autre entretien, il explique, au sujet d’un voisinage possible entre la philosophie de Heidegger et la Bible hébraïque : « Je sais que les disciples de Heidegger contestent l’importance que leur maître – notre maître – aurait attachée à la Bible hébraïque [6] ». Pour ma part, je ne crois pas du tout en quelque « importance » de la Bible hébraïque pour Heidegger. Levinas en doutait également. Mais ce n’est pas ici mon sujet. Levinas précise : « notre maître ». Et c’est ce qui m’importe. Badiou aussi, dans L’être et l’événement, le considère comme un « maître », bien qu’il en conteste autant que Levinas l’hégémonie ; d’où la question : peut-on méconnaître la grandeur spéculative de Heidegger sans passer pour un imbécile ? C’est ce que ne croyait pas Levinas, et c’est pourquoi il prévenait son interlocuteur : « Rassurez-vous, je ne suis pas ridicule, je ne saurais méconnaître la grandeur spéculative de Heidegger [7] ». Mais tout fut donc bouleversé après que Faye est entré en scène et a expliqué doctement à l’opinion :

« Mesurer en profondeur la perdition humaine et la destruction intérieure auxquelles le national-socialisme a conduit tant d’esprits n’est pas une chose facile. Pour notre part, nous n’aurions jamais mené ces recherches si nous n’avions été guidés, à mesure que nous prenions conscience de la gravité du désastre, par la conviction croissante de la nécessité vitale de voir la philosophie se libérer de l’œuvre de Heidegger [8]. »

L’injonction de « se libérer de l’œuvre de Heidegger » est le motif discret, mais déterminé, de L’être et l’événement paru en 1988. Toutefois Badiou procède en philosophe, non en Grand Inquisiteur. Dans le séminaire qu’il a consacré à Heidegger en 1986, il explique que « se libérer » de sa pensée, cela implique, pour l’essentiel, de mener à bien deux opérations discursives : a) réarticuler le « logos » (ou rationalité ontologique) aux mathématiques plutôt qu’au poétique ; b) réarticuler la « polis » (ou rationalité politique) au « communisme égalitaire » plutôt qu’à ce que Heidegger concevait comme un « site national, lequel est ultimement toujours raccordé à la disposition de son Etat, au point qu’à un moment donné, [Heidegger] va jusqu’à le rapporter intrinsèquement à son guide (Fürher) [9] ».

A l’aube du XXIe siècle, nul philosophe de langue française digne de ce nom, c’est-à-dire, a minima, lecteur ou bien de Levinas, ou bien de Derrida, ou bien de Badiou, n’avait donc attendu Faye pour prendre connaissance de la compromission de Heidegger avec le nazisme et en tirer certaines leçons. Et si j’étais trop jeune pour assister au séminaire de 1986, j’avais lu dans L’être et l’événement que Badiou le qualifiait de « dernier philosophe universellement reconnaissable ». Et il expliquait en note :

« L’énoncé ‘‘Heidegger est le dernier philosophe universellement reconnaissable’’ se lit sans oblitérer les faits : l’engagement nazi de Heidegger de 33 à 45, et plus encore son silence obstiné, donc concerté, sur l’extermination des juifs d’Europe. De ce seul point s’infère que même si l’on admet que Heidegger fut le penseur de son temps, il importe au plus haut point de sortir, dans l’éclaircissement de ce qu’ils furent, et de ce temps, et de cette pensée [10] ».

Et pourtant Badiou ignorait encore presque tout de « l’engagement nazi » de Heidegger, puisqu’il ignorait l’œuvre d’Emmanuel Faye, laquelle a bouleversé la philosophie, à la manière de Dühring, le professeur moqué par Engels. Faye a en effet tiré une tout autre leçon que celle de Badiou, Agamben, Lacoue-Labarthe, Nancy, Lyotard, Derrida ou Levinas, une leçon autrement plus radicale, à savoir que Heidegger ne peut pas être considéré comme un « philosophe », sauf à « introduire le nazisme dans la philosophie ». Et comme d’innocentes brebis risquaient d’être exposées à son influence maléfique, d’autant que son œuvre est mondialement diffusée, il fallut alerter l’opinion sur sa « dangerosité ». C’est l’âme de la philosophie d’Emmanuel Faye, son cartésianisme simplet : la délation.

Qu’un propos d’une telle grossièreté intellectuelle, digne du pire des philistins, ait pu assurer à son auteur une notoriété médiatique et une reconnaissance institutionnelle est un phénomène que je juge digne de méditation, non seulement parce que je l’ai pris en pleine figure (voir mon article « Le grand éclat de rire du philosophe »), mais parce qu’au-delà de mon cas personnel, somme toute anecdotique, c’est un symptôme de notre temps. En effet, ce n’est pas au nazisme de Heidegger qu’Emmanuel Faye veut régler son compte, c’est à la philosophie.

Il y a en outre une dimension plus discrète du livre de Faye, plus inconsciente, qui ne m’a cependant pas échappé, en 2005, alors que j’écrivais un mémoire de DEA intitulé Qu’appelle-t-on penser Auschwitz ? et que le hasard me faisait croiser sa route. Cette autre dimension, c’est bien sûr la question du sort des « juifs » dans cette affaire : ils étaient instrumentalisés sans le moindre état d’âme, et comme voués à servir de cause, et de caution, à la montée en puissance d’une dogmatique férocement policière.

Quant à la question de leur sort réel, historique, existentiel, je veux dire leur sort en chair et en os, étranger à la fonction fantasmatique que leur assigne une bourgeoisie dont la rhétorique est d’autant plus ampoulée que l’intention est sale, elle était tout entière lisible, non seulement dans l’injustice dont j’étais la victime, mais aussi, et surtout, dans la sereine conclusion du livre d’Emmanuel Faye : « L’étude approfondie de son œuvre nous a montré que le nazisme n’est pas seulement la négation d’un peuple et d’une ‘‘race’’, mais vise la destruction de l’être humain comme tel. Il est donc vital de prendre aujourd’hui conscience du danger que représente la diffusion de l’œuvre de Heidegger [11] ».

Dans une lettre à l’Université de Paris X datée du 7 septembre 2005, je faisais remarquer à la directrice du département de philosophie que la structure logique de la conclusion du livre de l’enseignant qui avait été chargé d’évaluer mon mémoire de DEA, « pas seulement », « mais », « donc », sous-entendait très précisément ceci : si le nazisme avait été seulement la négation d’un peuple et d’une « race », il n’aurait pas été vital de prendre conscience du danger  ; ce sur quoi beaucoup, en effet, sont tombés d’accord entre 1933 et 1945.

La suite a montré que je l’ai payée chèrement, cette remarque de logicien : Emmanuel Faye est aujourd’hui professeur de philosophie à l’Université de Rouen, tandis que je ne parviens toujours pas à obtenir la qualification. Autrement dit, en termes de compétence philosophique, l’institution me considère comme un ouvrier non qualifié. Mais qu’importe. Comme dit Woody Allen, « l’avantage d’être intelligent, c’est qu’on peut faire l’imbécile, alors que l’inverse est totalement impossible ».




Source: Lundi.am