Mai 4, 2021
Par Lundi matin
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J’en ai marre.

Les interdictions pleuvent : interdiction de se déplacer, interdiction de travailler, interdiction de se réunir, interdiction d’aller à l’école ou de se former, interdiction de faire garder ses enfants.

Ca c’est la partie explicite de l’affaire, concrète. J’ai aussi l’impression que, de plus en plus, on nous interdit de penser, parce qu’on nous en empêche.

On avait inventé le prêt à porter, on a désormais le prêt à penser.

Le prêt à penser, c’est par exemple, quand on vous demande de choisir entre deux cases du formulaire, vous êtes soit l’une, soit l’autre. Il n’y a pas de demi-croix, pas de croix à cheval ou à côté des cases.

Le prêt à penser, c’est l’empêchement de définir soi-même la façon dont on veut se définir, c’est l’empêchement de penser.

Parce qu’on nous fournit les mots à utiliser, toujours les mêmes, on nous fournit la pensée qui va avec. A ce moment là, non seulement j’en ai marre, mais je sens l’angoisse monter, parce que je veux continuer à me définir moi-même.

Je vais vous donner un exemple dans le domaine professionnel. Sur ma fiche de paye, je suis 0.3 ETP d’un DEES dans un SESSAD. Voilà la traduction : je travaille 12h par semaine en tant qu’éducatrice spécialisée dans un service de soin et d’éducation à domicile. C’est à peine plus clair. Ca veut dure que je suis définie par un nombre d’heure de mise en actes de compétences validées par un diplôme, lui-même encadré par un référentiel de formation, dans un service à qui on dicte des recommandations de bonnes pratiques. Ainsi formulé, mon travail devient équivalent à celui d’un autre éducateur.

Pourtant, quand j’explique mon travail, je dis plutôt que j’aide des enfants qui ont du mal à grandir à mieux grandir pour mieux s’épanouir. Et mes collègues ne diraient pas les mêmes mots, parce qu’ils n’ont pas exactement les mêmes pratiques, parce qu’ils ne sont pas là pour les mêmes raisons, qu’ils n’y mettent pas le même sens. Et tant mieux.

Autre exemple : quand je prend ma voiture pour aller animer un atelier par temps de confinement, et que je prend un justificatif pour prouver aux gendarmes que je vais bien travailler, e prends mon extrait de registre immatriculation insee surlaquelle il est inscrit que on code APE est celui des « autres activités de loisirs », activité dite non-essentielle.

Pourtant, je préfère dire que je vais faire de l’éveil musical pour des petits, ou un atelier d’improvisation avec des ados.

D’ailleurs, le gendarme me croira-t-il quand je lui dirais que certes, je me promène pour mon plaisir, ce qui est interdit, mais que je ramasse de la mousse pour u prochain atelier au passage et que donc, je travaille, ce qui est autorisé. On retrouve les deux cases : je travaille ou je me promène ? Après tout le gendarme aussi se promène beaucoup dans son travail, et peut-être que lui aussi profite parfois du paysage.

Il nous faudrait nous définir en fonction de cases préétablies mais où se mettre quand on aime habiter entre les cases, au carrefour, en plein mouvement ?

Le monde est fait d’atomes de matière, c’est-à-dire d’électrons qui tournent autour de protons regroupés en noyaux. Il y a infiniment plus d’espace vide entre les électrons et les noyaux que d’espaces remplis par ces électrons et ces protons. La matière du monde est faite d’entre-matière.

C’est donc ce qu’on appelle le vide qui fait le monde, ce vide qu’on appelle vide seulement parce qu’on n’y voit rien mais qui pourtant permet toutes les circulations.

Je sens monter l’angoisse parce que je sens que la pression se renforce, pression à rentrer dans les cases comme on dit, la pression à être lisible, univoque, transformable en une somme de données analysables.

Mais je ne veux pas devenir cette machine là. Je veux continuer à habiter dans cet espace non-défini, non fixé d’avance, qui permet tous les possibles. Je veux vivre dans un monde qui fait une place à l’ambivalence, au paradoxe, au hasard, à l’errance. Je veux vivre dans un monde de poésie.

24 avril 2021

Juliette Weber

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Source: Lundi.am