Janvier 3, 2022
Par Lundi matin
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Concerne « la gang des thriller poètes – GTP » ( SR2 Bordeaux-NA)


(voir rapports des BR17 et BR85 et de la PJ de Royan, La Rochelle, Saint-Nazaire, Biarritz)

Elles seraient au nombre de six ou sept


(bien que)


Le commissaire-adjoint de Saint-Jean-de-Monts affirme en avoir compté dix-sept lors de l’assaut du barrage routier opéré par lui-même et ses trois collègues pour un contrôle de routine le long de la D38. Les témoins n’évoquent d’ordinaire que des nombres inférieurs à dix. Elles surgiraient en hiver le plus souvent, dans les stations balnéaires désertes de la côte atlantique

(on ne les entend jamais venir)


Elles se déplaceraient pourtant toujours en mobylettes, parfois suivies d’une Fiat 500


(turquoise ou opaline ou pétrole selon les sources)


Les autorités n’ont pas réussi à établir avec certitude s’il s’agit d’une seule bande ou deux, voire plus, car des faits similaires se sont produits presque simultanément à grande distance


(trop grande pour la vitesse des mobylettes)


Il n’est pas exclu qu’il ne s’agisse pas en réalité de cyclomoteurs de 50cm3 à variateur, mais de


(trop grande aussi pour une Fiat 500)


Une Fiat 500 bleue fut flashée à quatre reprises par les radars en octobre et novembre entre Blaye et Saint-Nazaire, à respectivement 148, 167 et 174 km/h. Bien que ces effractions furent commises avec des plaques d’immatriculation différentes, les recours de la part des trois détenteurs desdites immatriculations

(aucun propriétaire de Fiat)


laisse à supposer qu’il s’agit de plaques subtilisées ou contrefaites. Une lettre de révocation conditionnelle

[RQ6222a] a été envoyée au titulaire de la quatrième plaque ayant déjà payé l’amende. La lettre demeure jusqu’à ce jour sans réponse, malgré son caractère favorable à un éventuel remboursement

(193 € sans les frais de gestion)


Une série de rapports similaires a été émise le long de la côte normande il y a plusieurs années.


(un déplacement manifeste)


La rumeur prétend [spécifier] qu’un phénomène similaire a eu lieu sur le littoral de Cantabria, en Espagne. La communication entre les services de maintien de l’ordre espagnols et français laissant à désirer [voir l’article ci-joint], il n’est pas clair si les raids ont toujours lieu de l’autre côté de la frontière, ni si vraiment ils sont de pareille nature. Peu de réserves, en revanche, sur le rapprochement entre les différents événements récents sur le territoire français.

L’analyse du modus operandi de la bande


(un déplacement manifeste)


permettrait l’interception d’éventuelles actions futures.

Tous les rapports mentionnent une vitesse d’exécution au-dessus de la moyenne


(« fulgurante » selon les dires du maire de Montalivet)

On ne les entendrait pas venir. Il semblerait qu’elles soient toujours déjà sur place depuis de nombreuses heures, voire plusieurs jours. L’assaut à proprement parler commencerait alors seulement lorsque les individus dispersées se retrouvent pour perpétrer l’attentat.


(terrorisme ?)


Parfois assises seules où à deux à une terrasse de café, parfois fumant des cigarettes sur un banc, parfois […]

(on ne les entend jamais venir)


Elles attaquent en bande et sautent ensuite sur leurs mobylettes. On entendrait le râle de leurs moteurs s’éloigner au loin, et leurs cris retentir encore longtemps dans l’air froid, des croassements comme ceux des corbeaux

(à Arcachon on parle plutôt de cris de mouettes)

Leurs cibles sont très variées, bien qu’on note [analyse en cours] une propension à la dégradation de commissariats, de banques et de certains types de voitures, pouvant mener à des atteintes à la personne

[voir la liste de délits et crimes présumés en annexe]

(terrorisme ?)


Avant de quitter les lieux, elles laissent invariablement une signature à proximité du délit : deux lettres majuscules « RB » peintes en rouge sur le sol. L’analyse des 12 échantillons récoltés atteste que le liquide était composé de sang humain dans 33% des cas


(terrorisme ?)


sang porcin dans 25% des cas, origine mixte dans les 42% restants. Les efforts d’investigation de la part des autorités, en partie entravés par la dispersion géographique des méfaits n’ont


(jusqu’à présent)


pas réussi à intervenir lors des assauts de la bande, ni à identifier ses membres. Sur base des témoignages et des images de surveillance, il est possible de fournir une description sommaire de certaines individus dont la participation serait récurrente. On déplore le fait que peu d’informations probante aient pu être tirées de ces sources


(mais)


Bien qu’elles portent des casques à visière, l’examen méticuleux des silhouettes semble indiquer qu’il s’agit majoritairement


(voire exclusivement)


de femmes. Les dépositions évoquent de brefs échanges entre les membres de la bande qui porteraient les noms suivants : Maya Kovsky, AnneTonchékov, Luisa Ragòn, Shona Gone [vérifier les transcriptions]. Il est possible qu’il s’agisse de noms de couverture.

Remarques complémentaires :

— La rédaction du Sud-Ouest semble recueillir systématiquement plus d’informations que nos services. Un agent [TX4796] a été chargé de suivre la journaliste E. Doussène, principale autrice des articles con- cernant les drames survenus en Charente-Maritime.

— Dans les témoignages recueillis, ainsi que dans les articles susmen- tionnés, la [les ?] bande est nommée « la gang » (parfois la gang des thriller poètes). On notera l’article féminin erroné.
 —La SR de Bordeaux a été sollicitée suite aux événements de La Rochelle [code orange], ainsi que la récurrence des assauts mineurs, et a décidé à l’issue de la première réunion extraordinaire [SR2-GTP1] de faire appel à différents experts et analystes pouvant ouvrir des pistes. Seul le Dr. Raphaël Baldaya, célèbre pour avoir élucidé l’Affaire Pessoa, n’a pas encore donné suite [relance ?].

— Un avis divulgué dans les mairies et commissariats des départements des Landes, de la Gironde et de la Charente Maritime encourage à signaler tout stationnement suspect de plus de cinq mobylettes sur la voie publique.

*

J’avais vingt-deux ans et je m’ennuyais en licence de lettres à Poitiers. Un soir au GS club une copine m’a parlé de ses études de journalisme. Fantasmant une vie faite d’enquêtes passionnantes et de papiers brûlants j’ai décidé de l’imiter. J’ai réussi le concours d’entrée à l’ESJ Lille et deux ans plus tard je débarquais à Royan pour couvrir les faits divers, pistonnée par un rédacteur du Sud Ouest qui avait tenu sa promesse de m’aider bien que j’aie refusé plusieurs fois de coucher avec lui.

Royan en automne est vide et fantomatique. Je n’avais rien à me mettre sous la dent pour rédiger mes chroniques et j’errais d’accidents du samedi soir (« Le chauffard était ivre et conduisait sans permis ! ») en actes de bravoure canins (« Un chien héroïque aide les pompiers à sauver sa maîtresse »). Mes amies lilloises me manquaient. En désespoir de cause je traînais à l’Hacienda, un bar discothèque ringard mais où il me semblait parfois voir traîner quelques gouines – à moins que ce retour forcé à la solitude de mes années de collège ne me poussait à confondre mes rêves et la réalité.

J’y étais le soir du 28 novembre. L’incident avait eu lieu dans la journée. Il s’agissait en fait d’un acte sans grande gravité et dans une ville plus animée il serait passé inaperçu ; mais ici son caractère à la fois étrange et provocant faisait frémir les langues comme le vent dans les aiguilles des grands pins qui surplombent la côte. Accoudées au bar, les filles que j’avais déjà repérées plusieurs fois discutaient avec animation. Je me suis approché d’elles assez pour entendre parler d’un gang, de mobylettes et d’autres cho- ses que je n’ai pas saisies. Une blonde aux cheveux rasés a remarqué ma présence. La lueur amicale qui gisait au fond de son regard fixe m’a encouragée. Elle m’a raconté qu’elle avait vécu à Barcelone il y a plusieurs années et qu’une rumeur courait là bas à propos d’une bande qu’on appelait (ou qui se surnommait elle-même) la gang des thriller poètes. Le gang des thriller poètes ? J’ai haussé le ton pour couvrir les basses. Elle m’a dévisagé l’air hostile tout à coup et a répété la gang des thriller poètes – et elle a ajouté quelque chose que je n’ai pas compris à cause de l’électro poussé à plein volume. Puis elle m’a plantée là en ondoyant vers l’îlot compact des danseurs et je ne l’ai plus recroisée.

De retour chez moi j’ai rédigé quelques lignes consacrées à l’incident du jour et la possible implication de cette mystérieuse gang. J’ai ajouté quelques détails exotiques (je ne suis jamais allée en Espagne) qui rendaient l’ensemble romanesque et j’ai envoyé le tout au journal où personne ne prenait la peine de corriger mes articles.

Trois jours après sa parution j’ai reçu le premier message.

C’était un morceau de papier glissé dans le sachet de croissants achetés le matin à la boulangerie du parc. Dessus, un horaire – 22h – et des coordonnées géographiques. J’ai d’abord cru à une invitation malhabile de la boulangère à laquelle je n’avais pas envie de répondre. Mais la journée avait été si morne qu’à l’heure dite je me suis rendue sur la plage de Pontaillac, tremblante de froid malgré ma parka. L’horloge de l’église a sonné dix coups. Personne. J’ai attendu le quart pour me décider à partir quand mon oreille a distingué sous le bruit sourd des vagues le ronronnement d’un moteur. Mon coeur s’est emballé. Sous le clair de lune, des mobylettes rampaient lentement vers le casino tous phares éteints. Elles étaient chevauchées par des silhouettes sans visages sous leurs casques à visière noire.


Le raid a été spectaculaire.

À peine une heure plus tard, j’envoyais un article sensationnel à la rédaction titré « La gang des thriller poètes braque le casino de Royan ». Il a fait la une du lendemain.

C’est comme ça que ça a commencé. La gang me donnait rendez-vous pour chaque coup d’éclat. J’avais l’impression de recevoir des mots d’amour déposés dans mon casier scolaire par une fille trop timide – sauf que cette fille était une dizaine, pilotait des mobylettes et semait la terreur dans les villes côtières. J’étais toujours la première journaliste présente sur les lieux – de fait, j’étais la seule à y être invitée. Mon rédacteur en chef exultait. Ma notoriété a grandi. J’ai commencé à collaborer avec des quotidiens nationaux, en plus de me consacrer à l’enquête exclusive confiée par la rédaction du Sud Ouest. Mais surtout, je ne me sentais plus seule. J’avais trouvé la bande d’amies de mes rêves et souvent je rêvais. Le ronronnement chaud de leurs engins, leurs combinaisons noires et leurs cris perçants.

Puis il y a eu La Rochelle. Je ne m’attendais pas à ça. Personne ne s’y attendait.Tout s’est déroulé sous mes yeux. Je ne suis pas intervenu. Comme d’habitude, j’ai observé toute la scène et je l’ai immédiatement rapportée dans un article aussi fidèle que possible. Ça a fait scandale. Certains ont pris mon parti. Ils en ont appelé au devoir de neutralité de la presse. D’autres ont invoqué l’effet de sidération. Pour beaucoup j’étais lâche, pour quelques- uns, complice peut-être. J’ai été placée en garde à vue mais le syndicat national des journalistes a exigé ma libération immédiate.

Elles ont frappé de nouveau quelques jours plus tard. Je n’avais pas reçu de message. Je n’en ai plus jamais reçu.

Je me suis effritée. Je n’écrivais plus rien, ou seulement des récits cauchemardesques peuplés par des créatures mi femmes mi cylindrées que je gribouillais au retour de mes soirées noyées d’alcool à l’Hacienda. Je ne mettais plus les pieds au journal. Le rédacteur en chef s’est montré compréhensif quelque temps. Puis un matin j’ai reçu une lettre de renvoi.

J’ai vu la gang une dernière fois. C’était janvier. À la fermeture du bar, j’ai décidé de rentrer par le parking de l’hypermarché. C’est un décor lugubre mais je gagnais dix minutes en le traversant. La nuit était glaciale. Les décorations de Noël clignotaient sous la bruine. En voulant presser le pas j’ai glissé sur l’asphalte humide et ma cheville s’est tordue. Assise par terre je la massais en grognant quand j’ai senti les phares se braquer sur moi. J’ai relevé la tête. Elles me faisaient face. Huit, dix, une vingtaine peut-être, sentant l’iode et l’essence, immobiles. Puis elles ont commencé à décrire des cercles, lentement, puis de plus en plus vite. Je suffoquais dans la fumée des pots d’échappement. Elles cabraient leurs machines, m’acculaient, m’aveuglaient et je ne distinguais pas les traits de leurs visages pour une fois découverts, seulement les reflets des phares sur les cheveux et les cuirs mouillés. Leurs cris suraigus se confondaient avec les ricanements des mouettes. Je pouvais sentir la chaleur des moteurs hurlants. Puis tout à coup le silence et je suis restée seule, le thorax secoué par des sanglots.

Je me suis perdue en conjectures. Quel était le sens de cette ultime rencontre ? Plus j’y pense, plus je me de- mande si j’aurais dû grimper derrière l’une d’entre elles pour disparaître moi aussi dans la nuit. S’il ne s’agissait pas d’un test. Et que j’avais échoué.

Le temps n’apporte pas de réponse. Je suis restée à Royan, j’ai passé la fin de l’hiver entre le chômage et l’Hacienda puis au printemps je me suis inscrite dans une agence d’intérim et j’ai commencé à travailler à la piscine municipale.

*


Chère Mme Doussène,

Chère Elisa,

Je vous prie de m’excuser d’avoir tardé à donner suite à notre correspondance engagée au début du mois. Veuillez croire que ce retard déplorable est dû au partage de mon temps entre mes cours et la finalisation de l’ouvrage dont je vous ai parlé (j’ai modifié le titre : Le sens du cygne. La langue française a-t-elle dit son dernier mot ? ), ainsi qu’à ma nature distraite. Comme disait Pascal : nous ne nous tenons jamais au temps. J’oserais ajouter : c’est lui qui nous tient. 😉

Je voudrais vous remercier de votre disponibilité et de votre aide précieuse. Comme vous le savez, je me suis intéressé à cette affaire suite à vos articles, pour mon seul loisir de sémiologue passion- né. Cependant, il se trouve que j’ai été comme vous-même mordu par ce mystère irrésolu, et vos talents de journaliste y sont pour quelque chose. Je me suis donc penché davantage sur l’énigme (plus que mon emploi du temps ne me l’accorde) et je crois bien avoir élucidé un certain nombre de questions, dont celle qui vous hante aussi : que signifie le fameux sigle RB laissé par la Gang des Thriller Poètes ? Eh bien, figurez-vous que nous avions tout ce temps la réponse sous nos yeux ! Afin de vous réserver la surprise, je vous invite cordialement à regarder le journal télévisé sur France 2 demain soir, j’y dévoilerai le clou de l’affaire. Bien évidemment, je n’omettrai pas de mentionner vos précieux renseignements et la promptitude de vos réponses à mes quelques questions.

Très cordialement,

Raphaël

P.S. : étant donné l’intérêt que vous avez exprimé dans votre dernier e-mail, je serais ravi de pouvoir vous offrir un exemplaire dudit ouvrage lors de mon prochain séjour en pays royannais. Je me per- mets de vous proposer à l’occasion un apéritif dans ma résidence dite secondaire qui reste malgré mes années à Paris la première de mon coeur.

Dr. Raphaël Baldaya

Sémiologue, maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication à l’UFR Sorbonne Paris Nord et à l’ILA (Universidad de Cádiz), chercheur au Carism (Paris 2). Auteur de L’affaire Pessoa, de Signe et sensibilité et de Sables (poèmes).

*

La ville est si calme et l’air si ténu qu’en tendant l’oreille on croit distinguer les cris des bêtes en provenance du zoo.

Mais c’est impossible.

Les courts de tennis sont déserts. Les algues ne se nettoient qu’à coups de giclées de chimique. C’est du travail de profondeur. Les quartz braquent leur lumière crue sur la surface rouge. Les grillages se dressent tout autour. Agités par le vent, les filets remuent.

Depuis la rue l’homme accorde un dernier regard au terrain de tennis. Un taf payé au lance-pierre. Le trousseau de clefs dans sa poche. Les filets se sont immobilisés. Pourtant le vent souffle toujours.

Devant lui la rue est vide. On dit : la saison morte. Des lampadaires et des pins à la verticale. Une saison raide.

L’homme passe devant l’église. Pas de jeunes ce soir qui fument des cigarettes font des roues arrières sous les yeux clos de la vierge. Pas de jeunes ni de scooters ni les filles en grosses baskets blanches qui les regardent et fument aussi.

Ses pas le guident jusqu’au Phare Ouest. La terrasse du bar est déserte. Juste un homme en costard blanc assis seul devant sa bière. Il entre et demande des Camel. Le volume de la télé suspendue dans un coin de la salle est très fort. À l’écran un homme d’une cinquantaine d’années s’adresse à une forêt de micros, le sourire assis sur son visage. Une grosse affaire. L’homme qui vient d’entrer répète : des Camel. Dans le poste l’expert disserte …sur toute la côte atlantique …la police ne parle pas le langage des signes …analyses rigoureuses …expert en poétique criminelle …distinction habituelle entre délit, crime et terrorisme …cette mystérieuse signature …temps de prendre au sérieux les leçons de la littérature …à présent en mesure d’affirmer … RB voyez-vous n’est pas un simple …avez-vous déjà éprouvé la présence d’un parent ou d’un ami décédé ? …le refoulement du retour …RB voyez-vous n’est autre que les initiales de : Roland Barthes ! …Cette découverte permettra aux forces de l’ordre …comme le dit cet officier de justice policière chargé de…

L’homme empoche ses clopes et quitte le bar. Dehors, le type en costard blanc joue avec un grand couteau.

L’homme poursuit son chemin, contourne le bowling, réouverture en mai. Il se dirige vers l’avenue de l’océan. Une fiat 500 bleue le dépasse. La silhouette au volant porte un casque de moto. La voiture disparaît au coin

de la rue.

Les poubelles comme toujours sont alignées devant les portails des maisons aux volets fermés. La ville ordonnée. Même le bruit des sirènes au loin se range dans la brise tranquille. Il ne fait pas si froid ce soir. L’homme prend à droite et remonte la rue en observant les baraques. Ici vraiment le beau quartier. Plus loin on aperçoit des lueurs bleues. Le vent, les moteurs tournent.Trois voitures de flics, des gens accourent sans le moindre mot. L’homme a atteint l’attroupement. Les gens se pressent contre les barrières que les policiers qui disent à voix basse : reculez ! sont en train de dresser autour d’une villa. Ils répètent : Messieurs Dames reculez ! L’homme trouve cela étrange : il n’a jamais entendu des uniformes chuchoter. Il observe la maison, le jardin. C’est une villa comme en Californie : rectangles murs blancs, pelouse, palmiers. Grande. À première vue rien de particulier, mais quand on ne regarde pas les portions éclairées on le voit tout de suite : les palmiers et le toit grouillent de singes. De gros singes – chimpanzés ? Une ombre plus grande encore dans les bougainvilliers… Nala le rhino ! Les voix murmurent ou alors les feuillages. Des gens filment …Il paraît que les tigres… Un couple de flamants roses passe de la terrasse à la pergola. Les policiers ont terminé la sécurisation de la zone. On dirait que le zoo s’est simplement déplacé. Un kilomètre, peut – être deux …c’est la villa de l’expert …vous croyez que toutes les cages …les tigres sont sur le port… à Paris mais il est de la famille des propriétaires du zoo …au lieu de faire l’intello au JT ! …pierre qui roule… Les projecteurs de la police braqués sur le jardin se déplacent progressivement. Sur la piscine. Sur la façade de la villa …vous croyez que c’est du sang ? Silence… faire une chose pareille ?… Le rouge dégouline jusque sur le carrelage de la terrasse. L’homme lit les grandes lettres tracées sur la façade :

ROLAND QUI ?

Il fixe l’inscription. Avec les deux fenêtres au-des- sus, elle ressemble à une énorme bouche qui ricane. Il sort une cigarette et fouille ses poches sans trouver son briquet. Une phrase lui revient en mémoire « … un homme est mort dans sa voiture écrasée par un camion chargé de porcs »… Peut-être un titre du Sud Ouest de la veille.

Esther & Natol Bisq

Photos : Maya PAULES




Source: Lundi.am