Nous avons tous entendu parler des problèmes environnementaux. Nous en avons vu un nombre colossal Ă  la tĂ©lĂ©vision. Parmi nos lecteurs, probablement certains en ont vĂ©cu, inondations catastrophiques, Ă©boulements, grande chaleur, etc. Il serait lassant de tous les Ă©numĂ©rer. Les mĂ©dias se sont fait un devoir de rĂ©percuter les rapports de plus en plus alarmistes, les uns après les autres, du GIEC [note] . S’il fut une Ă©poque oĂą, ce que ces rapports contenaient, Ă©tait mis en doute par les climato-sceptiques ; les temps ont changĂ©. Il n’en reste pas moins au pouvoir, çà et lĂ , des guignols qui en contestent la rĂ©alitĂ©. Puis est apparu un groupe de climato-rĂ©alistes qui avancent que oui, il y a changement mais que la science va trouver les moyens d’en limiter les risques. SimultanĂ©ment un autre groupe a occupĂ© l’espace ouvert par ces rĂ©vĂ©lations, ceux qui prirent le nom de collapsologistes. Et ils le firent avec succès. Leurs ouvrages se vendent fort bien. Certains commentateurs avancent le chiffre de 130 000 exemplaires. Cela dĂ©plut Ă  beaucoup. Depuis, les critiques pleuvent. Ce sont elles que nous allons examiner.

Aux origines
Comme dans tout succès, pour les critiques il y a un pĂ©chĂ© originel. Dans ce cas il s’agit du Rapport du Club de Rome qui a pris aussi le nom de Rapport Meadows et qui est paru en 1972. Selon Wikipedia il s’agit de « la première Ă©tude importante mettant en exergue les dangers, pour la Terre et l’humanitĂ©, de la croissance Ă©conomique et dĂ©mographique que connaĂ®t alors le monde Â». Ce club qui rassemble nombre de gens « bien Â» est prĂ©sidĂ© alors par un industriel italien liĂ© Ă  Fiat ou Olivetti. Il ne s’agit pas de contestataires de quelque sorte que ce soit. Rappelons-nous l’époque. L’Europe vient de sortir du maelstrom de Mai 68, en Italie les annĂ©es de plomb occupent tout l’espace mĂ©diatique. Wikipedia ajoute Ă  propos de ce rapport Â« Beaucoup lui ont reprochĂ© Ă  l’époque une certaine exagĂ©ration dans ses prĂ©visions, voire de verser dans le catastrophisme, mĂŞme si le rapport ne prĂ©voyait aucun Ă©puisement de ressources, ni aucun Ă©vĂ©nement catastrophique avant 2010 au moins, mĂŞme dans le scĂ©nario le plus dĂ©favorable (et il ne s’agissait alors que des prĂ©mices de l’effondrement) Â». C’est dans ce rapport qu’apparaĂ®t la date de 2030, moment oĂą devrait s’effondrer l’économie mondiale.

Ce rapport est donc publiĂ© peu après Mai 68. C’est une Ă©poque oĂą la RĂ©volution est Ă  l’ordre du jour. L’idĂ©e que tout le monde, dirigeants et dirigĂ©s, oppresseurs et oppressĂ©s, puisse ĂŞtre concernĂ© au mĂŞme titre est alors insupportable et mĂŞme incomprĂ©hensible. Les contestataires du moment ne peuvent y voir que les efforts d’une clique de dirigeants pour les dĂ©tourner des lendemains qui chantent [note] . D’autre part cela obligeait Ă  poser, plutĂ´t Ă  reposer la question de la nature et du rapport entre les humains et elle. Un questionnement qui avait traversĂ© le mouvement ouvrier et particulièrement libertaire sous diffĂ©rentes formes depuis la fin du XIXe siècle sous les termes de naturalisme, naturianisme, nĂ©onaturiens, frugivores ou naturocratisme. Un collaborateur de l’EncyclopĂ©die anarchiste de SĂ©bastien Faure, Henry Le Fèvre, dĂ©finira ainsi ce dernier terme : « Le naturocratisme a pour base rĂ©elle la reconnaissance des forces naturelles et leur Ă©volution, l’étude des possibilitĂ©s d’adaptation de l’homme au milieu naturel et non la modification dudit milieu. Â» Edouard Rothen, dans le mĂŞme ouvrage avancera quant Ă  lui : « Le vrai naturalisme ne prendra rĂ©ellement sa place, toute sa place, que lorsqu’il sera l’expression d’une vĂ©ritable humanitĂ© qui fera l’homme libre, conscient de ses forces, de ses droits et de ses devoirs, pour rĂ©aliser une vie harmonieuse au sein de la nature Â».
Il ne faudra pas attendre longtemps pour que des chercheurs scientifiques se penchent sur cette question et forment communautĂ©. Le GIEC a Ă©tĂ© crĂ©Ă© en 1985. International dès le dĂ©but il dĂ©pend de l’Organisation mĂ©tĂ©orologique mondiale et du Programme des Nations unies pour l’environnement. La dĂ©gradation de plus en plus Ă©vidente de l’environnement mondial amène cette entitĂ© Ă  intervenir de façon de plus en plus radicale dans le dĂ©bat public. SimultanĂ©ment apparaissent çà et lĂ , des tentatives de penser concrètement la situation. C’est la naissance de l’idĂ©e de transition. Elle va se concrĂ©tiser en Grande Bretagne dans la ville de Totnes et se propagera, selon ses partisans, dans plus de 2000 endroits de par le monde. Ce pari d’un passage d’un mode de production indiffĂ©rent Ă  la nature Ă  quelque chose qui la prend plus en compte, va influencer un petit nombre de militants qui vont avancer ce terme qui a acquis depuis une certaine cĂ©lĂ©britĂ© : la collapsologie.

Catastrophisme ou collapsologie ?
Collapse, terme anglais signifiant effondrement. Aujourd’hui dans notre monde mĂ©diatique, un homme incarne ce courant, il n’est pourtant que l’un des auteurs de ces livres qui se vendent si bien. On peut le regretter, mais c’est un fait. Pablo Servigne, puisqu’il s’agit de lui a dĂ©crit son cheminement dans un article publiĂ© en 2014 dans la revue RĂ©fractions [<a title="Voir l’avenir en noir. Quel anarchisme pour les catastrophistes ? RĂ©fractions N°32 Entre techno et Ă©co, quelle logique pour l’avenir ?” class=”notebdp”>note]. Il n’est pas Ă  ce moment-lĂ  « collapsologue Â». Il affirme alors qu’il est devenu catastrophiste, il l’avoue Ă  contrecĹ“ur tant « cette posture est unanimement dĂ©criĂ©e et ridiculisĂ©e Â». C’était il y a peu de temps. Alors on balayait « le catastrophisme d’un revers de main, en ricanant, parce que l’on a passĂ© l’âge de croire aux discours apocalyptiques Â». Pourtant le chemin Ă©tait tracĂ© bien des annĂ©es auparavant par le philosophe Jean-Pierre Dupuy. En septembre 2002 il participait Ă  une table ronde [<a title="Futuribles international. Compte rendu de la table ronde du 17 septembre 2002″ class=”notebdp”>note] ; il prĂ©sentait son essai Pour un catastrophisme Ă©clairĂ© [<a title="Jean-Pierre Dupuy – Pour un catastrophisme Ă©clairĂ©. Quand l’impossible devient certain – Seuil 220p Paris 2002.” class=”notebdp”>note] Quand l’impossible devient certain. C’est Ă  ce moment-lĂ  qu’apparaissent les thèmes de rĂ©flexions qui sont encore aujourd’hui d’actualitĂ©. Dupuy Ă©tait alors inspirĂ© par l’analyse de la sociĂ©tĂ© industrielle dĂ©veloppĂ©e par Ivan Illich. Ce dernier avait Ă©laborĂ© une critique radicale de cette sociĂ©tĂ©. Il avait, par exemple, Ă©mis l’idĂ©e que si on calculait l’énergie nĂ©cessaire Ă  la fabrication d’une voiture et que l’on mettait en regard la distance qu’elle pouvait parcourir tout au long de sa vie, une bicyclette allait plus vite. Il avait appliquĂ© cette dĂ©marche appliquĂ©e Ă  nombre de donnĂ©es de notre sociĂ©tĂ© comme l’école, les outils, etc. Avançant qu’« En se libĂ©rant des anciennes traditions et des coutumes ethniques pour aider et donc choisir son prochain, l’homme perd Ă©galement les garde-fous que celles-ci pouvaient reprĂ©senter [note] » Illitch Ă©tait accusĂ© de vouloir revenir Ă  l’Âge de pierre. Pour Dupuy nos sociĂ©tĂ©s industrialisĂ©es contiennent des dangers dont les solutions ne peuvent ĂŞtre que politiques.Il faut, ajoutait-il, travailler sur les concepts. L’avenir, disait-il, est celui des possibles. Nous sommes au temps des « catastrophes attribuables au mode de dĂ©veloppement Ă©conomique et technique et les catastrophes dues Ă  la violence humaine Â». Ce qui pose la question du choix : « ou bien la dĂ©mocratie, ou bien le mode industriel de dĂ©veloppement ». Dupuy avait prĂ©cĂ©demment participĂ© Ă  un sĂ©minaire organisĂ© par le Commissariat gĂ©nĂ©ral du plan portant sur les supposĂ©s « nouveaux risques » (liĂ©s aux OGM, au rĂ©chauffement climatique, Ă  l’agribusiness, aux nanotechnologies, etc. Il Ă©tait alors possible d’en rĂ©sumer ainsi la dĂ©marche : nous allons vers des choses qui peuvent ĂŞtre terrible et nous y allons comme des somnambules. Ce qui fait dire alors Ă  J-P. Dupuy « Si la seule perspective de la catastrophe nous laisse complètement indiffĂ©rent, comment la rendre crĂ©dible ? Quel est l’obstacle d’ordre conceptuel qui nous empĂŞche de penser la catastrophe ? Â». Pour lui, nous sommes passĂ©s du temps de l’histoire au temps de la prophĂ©tie. Dans ce cadre il est une tâche incontournable : il s’agit de « raisonner comme si le fait d’envisager que la catastrophe est possible Ă©quivalait Ă  penser qu’elle se produira [nĂ©cessairement] ». Tenir l’impossible pour certain, invite Ă  agir afin d’éviter la catastrophe. L’idĂ©e est de « se fixer sur un avenir catastrophique pour qu’il ne se produise pas ».

Ici apparaissent les limites de la position de Dupuy, sur lesquelles nous serons amenĂ©s Ă  revenir plus loin. Quelques mois après dans le numĂ©ro 76-77 de la revue Autres Temps, consacrĂ© Ă  Paul RicĹ“ur, paru en 2003, une recension du livre de Dupuy est publiĂ©e. Son auteur reconnaĂ®t que « l’actualitĂ© abonde en ces catastrophes rĂ©putĂ©es impossibles dont nous dĂ©plorons après coup – et trop tard – les consĂ©quences dĂ©vastatrices, avant de nous en dĂ©tourner jusqu’à ce qu’elles se reproduisent ailleurs et nous prennent Ă  nouveau en dĂ©faut ». Il ajoute : « bien mĂŞme que nous connaissons le risque, le plus souvent nous ne faisons rien car nous nous refusons Ă  y croire ». Cette recension se termine sur cette recommandation attribuĂ©e avec justesse Ă  Dupuy comme nous l’avons vu : « accrĂ©diter l’image d’un avenir suffisamment catastrophiste pour ĂŞtre repoussant et suffisamment crĂ©dible pour dĂ©clencher les actions qui empĂŞcheraient sa rĂ©alisation ».

Pierre Sommermeyer


Article publié le 08 Juin 2020 sur Monde-libertaire.fr