Juin 8, 2020
Par Le Monde Libertaire
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Critiques de la collapsologie ou collapsophobie ?
Les réactions de la gauche dite radicale sont nombreuses. Il a semblé nécessaire de les regrouper pour mieux les comprendre.

Michael Löwy publie, en date du 20/01/2020 sur son blog de Mediapart « XIII thĂšses sur la catastrophe (Ă©cologique) imminente et les moyens de l’éviter Â». C’est une critique de gauche. AprĂšs avoir reconnu qu’il pourrait s’agir d’une « catastrophe sans prĂ©cĂ©dent dans l’histoire humaine Â» il affirme qu’ « Une vĂ©ritable rĂ©volution sociale serait nĂ©cessaire Â», il s’agirait de mettre en Ɠuvre un Ă©cosocialisme. Pour cela « Il n’est pas question d’attendre que les conditions soient mĂ»res Â» :  il faut susciter la convergence entre luttes sociales et luttes Ă©cologiques et se battre contre les initiatives les plus destructives des pouvoirs au service du capital Â». GrĂące Ă  cela il ne croit pas que la catastrophe soit inĂ©vitable comme le penserait de « prĂ©tendus collapsologues Â». Pour lui, « l’avenir reste ouvert Â». Au fond nous avons affaire lĂ  Ă  une suite de vƓux pieux.

Il en est autrement des propos de JĂ©rĂ©mie Cravatte, militant du ComitĂ© pour l’abolition des dettes illĂ©gitimes. Il conteste dans un article [note] paru dans la revue en ligne Ballast les consĂ©quences politiques des thĂšses des collapsologues. Nous nous trouvons ici avec une critique de gauche constructive dont il faut prendre plusieurs parties Ă  bras le corps. Il y a d’abord une reconnaissance du travail des collapsologues. « La « collapsologie Â» n’est pas une science, mais un discours qui utilise des sciences existantes (biologie, gĂ©ologie, climatologie, etc.) Â» Pour lui il n’existe pas de point de rupture, cela relĂšve de l’imaginaire. Cette rupture fantasmĂ©e dĂ©tourne de l’essentiel. S’il est d’accord sur une potentielle angoisse, il pense que les collapsos en ajoutent une tout aussi inutile qu’injustifiĂ©e, la peur de l’écroulement subit. Cela entraĂźnerait de fait une dĂ©politisation des enjeux actuels. Partager de cette façon l’avenir angoissant de la biosphĂšre, inviter Ă  une communautĂ© de conscience, se prĂ©parer Ă  une forme d’apocalypse et Ă  une renaissance fantasmĂ©e fait ressembler l’effondrisme Ă  un nouveau millĂ©narisme.

Dans un autre article paru dans la mĂȘme revue en ligne, Daniel Tanuro, ancien ingĂ©nieur agronome, pense qu’en ce qui concerne la collapsologie : « toutes les dĂ©rives idĂ©ologiques sont possibles ». Il se rĂ©fĂšre Ă  Marx et dit que pour ce dernier « les formules promĂ©thĂ©ennes sont soit encadrĂ©es, soit contre-balancĂ©es ailleurs par un naturalisme sincĂšre Â». Il reconnaĂźt cependant qu’il y a « un gouffre entre le programme anticapitaliste trĂšs radical qui est objectivement indispensable pour arrĂȘter la catastrophe climatique, d’une part, et le niveau de conscience de l’immense majoritĂ© de l’humanitĂ©, d’autre part Â». Le courant dont Tanuro se rĂ©clame refuse le « fatalisme de l’effondrement Â» et il craint que ce fatalisme sĂšme la rĂ©signation. Car ajoute-t-il « nous avons urgemment besoin de lutte, de solidaritĂ©, et d’espĂ©rance Â», cependant il reconnaĂźt que « l’attrait de la collapsologie est indĂ©niable, et pas unilatĂ©ralement nĂ©gatif Â».

Dans LibĂ©ration du 7 novembre 2018, J-B Fressoz, historien des sciences, affirme quant Ă  lui que la collapsologie est un discours rĂ©actionnaire. Il voit quatre problĂšmes Ă  l’utilisation du mot effondrement. C’est un terme beaucoup trop anthropocentrique, occidentalocentrĂ©. C’est un mĂ©lange de deux notions, perturbation du systĂšme Terre et sixiĂšme extinction (avĂ©rĂ©s) d’une part, et d’autre part l’épuisement des ressources fossiles qui reste Ă  prouver et enfin « le discours de l’effondrement dĂ©politise la question Ă©cologique. Â» Pour lui, l’effondrement du capitalisme fossile ne viendra pas de son Ă©puisement mais de la mobilisation Ă  son encontre.

C’est l’idĂ©e que l’on peut retrouver ailleurs sous une forme diffĂ©rente. La collapsologie devrait au contraire prendre en compte les rapports de force et de domination des sociĂ©tĂ©s existantes. En effet la question des luttes de classes est absente de leurs publications. C’est bien ce que reproche Lutte OuvriĂšre aux collapsologues dans un article en ligne. AprĂšs avoir reconnu que les travaux de Servigne et Stevens « s’appuient certes sur des donnĂ©es crĂ©dibles Â», LO remet en question le fait que Â« nous allons vivre au cours du siĂšcle Ă  venir l’effondrement de la civilisation Â». Le fait que les pouvoirs soient incapables de prendre des mesures « pour sortir la sociĂ©tĂ© de sa dĂ©pendance des Ă©nergies fossiles les rend fatalistes Â». Dans le mĂȘme article, LO passe beaucoup de temps Ă  critiquer une prĂ©tendue position anti-nataliste avant de livrer leur position qui consiste Ă  dire « En choisissant de qualifier l’organisation sociale de « civilisation thermo-industrielle », ils dĂ©tournent l’attention du systĂšme Ă©conomique pour la focaliser sur la dĂ©pendance aux Ă©nergies fossiles et sur leur Ă©puisement possible Â» et ajoutent que c’est exactement ce que pensent bourgeoisies et gouvernements. Pour LO, communistes rĂ©volutionnaires, la confiance se trouve dans « les capacitĂ©s de l’humanitĂ© Ă  rĂ©soudre les problĂšmes Â». Cette question des luttes de classes est aussi curieusement absente de la position de Lutte OuvriĂšre. Denis DuprĂ©, enseignant en finance et en Ă©thique, n’y va pas avec le dos de la cuiller. Il affirme que « sans une dimension de lutte, la collapsologie ne fait Ă©merger du brouhaha que des postures Ă  mĂȘme de contester l’imaginaire de la compĂ©tition mais sans prise sur le rĂ©el Â». Il trouve deux mauvaises raisons Ă  vouloir sortir de la casserole d’eau bouillante oĂč nous sommes plongĂ©s.

« La premiĂšre mauvaise raison est que nous serions avec les plus riches dans la mĂȘme casserole
 ou le mĂȘme bateau selon la terminologie en vigueur Â».
« La seconde mauvaise raison est que nous n’échapperions pas Ă  l’inĂ©luctable et que sauter hors de la casserole nous mĂšnerait vers une casserole plus vaste oĂč nous n’échapperions pas Ă  l’effondrement Â».

DuprĂ© de poser la question, Ă  mon avis, essentielle : « que restera-t-il de nos chĂąteaux de sable si nous ne luttons pas contre ceux qui les dĂ©truisent ? Â» A son avis « il faut que les plus riches soient poussĂ©s par la contrainte Ă  la sobriĂ©tĂ© par l’égalitĂ© Â».

Pour un certain Toinou, sur le site Perspectives printaniĂšres aprĂšs avoir dissertĂ© sur le concept d’AnthropocĂšne, les collapsologistes, en l’occurrence Servigne et Stevens, basent leur « rĂ©flexion politique sur les seuls constats environnementaux formulĂ©s par les sciences naturelles Â». Cette pensĂ©e relĂšve purement et simplement du scientisme. « Les questionnements proprement politiques Ă©tant trop rapidement Ă©vincĂ©s de ces analyses Â». Les questions de propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production, de la segmentation de la sociĂ©tĂ© en diffĂ©rentes classes sociales « dĂ©finies par leurs rĂŽles respectifs dans le processus de production des biens et services Â» comme le questionnement du systĂšme Ă©conomique ne sont pas abordĂ©es.

Cette question des classes sociales, leur fonction comme leur rĂŽle et leur projet politique, devrait ĂȘtre abordĂ©e comme Ă©tant essentielle dans un processus de remise en question du monde dans lequel nous vivons. Le fait que la « clientĂšle Â» sĂ©duite par la collapsologie est essentiellement issue de la classe moyenne empĂȘche cet examen.

Peut-ĂȘtre le retour Ă  une analyse marxienne est-elle indispensable. Sans aucun doute, les auteurs collapsophiles considĂšrent que les classes sociales, production du capitalisme, n’ont pas de rĂŽle en tant que telles dans la rĂ©solution des problĂšmes environnementaux. C’est une façon d’envoyer aux oubliettes de l’histoire ce que certains ont appelĂ© le rĂŽle historique du prolĂ©tariat. Ce dernier avait alors pour fonction, en se libĂ©rant du capital, de libĂ©rer les autres classes. Dans son dernier article thĂ©orique (RĂ©fractions n°4) Pablo Servigne ne fait aucune allusion Ă  cette question. Selon les thĂ©oriciens provenant de la sphĂšre marxiste, nous serions devant un cas flagrant d’interclassisme. La classe moyenne, puisqu’il faut bien en parler, reprĂ©sente une partie de plus en plus grande des sociĂ©tĂ©s dites dĂ©veloppĂ©es. Elle est composĂ©e d’une part de la petite bourgeoisie et d’autre part de salariĂ©s bien/mieux payĂ©s. Les thĂ©oriciens diront que ces derniers touchent « un sursalaire que les capitalistes prennent dans le pool social de la plus-value Â». Cette classe moyenne lutte pour dĂ©velopper ses propres intĂ©rĂȘts et non pour disparaĂźtre en tant que classe, c’est-Ă -dire pour la destruction du capital. Elle peut faire illusion dans certains cas quand elle s’allie Ă  ce qui reste du prolĂ©tariat, comme lors des manifestations contre la loi retraite, oĂč l’on pouvait voir des cortĂšges d’avocats rejoignant ceux des ouvriers.

En passant dans le camp collapso ces unitĂ©s de la classe moyenne perdent cette identitĂ© et en abandonnant peu ou prou le salariat, rentrent dans un autre type de rapport au capital. La question que l’on peut se poser est la suivante : est-ce aussi simple que cela ? C’est probablement une idĂ©e qui peut se dĂ©fendre. Elle implique alors que le capital n’est pas totalement mondialisĂ© et qu’il y a des failles oĂč on peut lui Ă©chapper. Faut-il rappeler que c’était le pari qu’avaient fait au tournant du XXe siĂšcle les milieux libres libertaires. Avec le succĂšs que l’on sait, malgrĂ© le fait qu’alors le capitalisme se limitait aux moyens de production.

Pierre Sommermeyer




Source: Monde-libertaire.fr