Du catastrophisme Ă  la collapsologie.

Le passage au terme collapsologie aura lieu en 2015. C’est une rĂ©ussite mĂ©diatique. Dans une interview, P. Servigne avoue avoir pensĂ© Ă  « “effondrementisme”, mais c’est moche et le “isme” fait trop politique ». C’est peut-ĂȘtre lĂ  que le bĂąt blesse. C’est un refus assumĂ© de ne pas ĂȘtre un courant politique en plus mais de poser la question du devenir environnemental sur le fond. Depuis 2002 les catastrophes se sont succĂ©dĂ©, plus terribles les unes que les autres semblant donner pour partie raison aux collapsologues. ParallĂšlement, rapport aprĂšs rapport les annonces du GIEC se sont fait de plus en plus alarmantes. Les limites maxima supportables de la tempĂ©rature mondiale apparaissant de plus en plus proches, de plus en plus inquiĂ©tantes et ayant de moins en moins d’effets sur les dirigeants mondiaux. Les COP se succĂšdent dans une inutilitĂ© confondante. Leur inefficacitĂ© ne cacherait-elle pas un autre projet politique, c’est une autre question qu’il faudra se poser. Pablo Servigne, Raphael Stevens et leurs amis seraient-ils des prophĂštes de malheur ou une nouvelle sorte de militants ayant trouvĂ© un crĂ©neau porteur ? AprĂšs avoir publiĂ© Comment tout peut s’effondrer, petit manuel de collapsologie, ils rĂ©itĂšrent le coup avec la collaboration de Gauthier Chapelle en Ă©ditant, optimistes, Une autre fin du monde est possible. Puis devant leur succĂšs mĂ©diatique, ayant enchaĂźnĂ© interviews, articles, sur nombre de mĂ©dias, Ă©tant intervenu devant des publics plus ou moins divers, rĂ©pondant Ă  ces succĂšs et Ă  la demande, un appel financier est lancĂ© afin de publier une revue dont le nombre de numĂ©ros est dĂ©jĂ  prĂ©vu. Cet appel fut un autre succĂšs et la revue Yggdrasil advint. Il serait malhonnĂȘte de faire l’impasse sur l’autre livre de P. Servigne et G. Chapelle L’entraide, l’autre loi de la jungle [note] qui contient, faisant rĂ©fĂ©rence Ă  Kropotkine, l’essentiel de leur conception politique c’est-Ă -dire essentiellement solidaire et libertaire.

Leur succĂšs vient de l’angoisse qui monte tout doucement mais profondĂ©ment dans la population. Les annonces alarmantes qui se succĂšdent en provenance du GIEC sont pain bĂ©ni pour les mĂ©dias et les rĂ©seaux sociaux. Les peurs s’ajoutent les unes aux autres. Peur des catastrophes naturelles, peur du terrorisme, peur des Ă©trangers, peur des banlieues, peur des islamistes, en viennent Ă  crĂ©er une pathologie philo-sĂ©curitaire.

Cela fait des annĂ©es que nous trions nos dĂ©chets, que nous sommes aux aguets dans les endroits publics, cherchant de façon inconsciente des bagages abandonnĂ©s. Cela fait des annĂ©es que nous sommes contrĂŽlĂ©s, fouillĂ©s, surveillĂ©s. A cela s’ajoute l’insĂ©curitĂ© sur la voie publique, oĂč manifester s’apparente Ă  une prise de risque inconsidĂ©rĂ©e, oĂč l’on peut se faire tirer Ă  vue. À tout cela le courant collapsologue annonce une bonne nouvelle, n’ayez plus peur, il y a une autre façon de faire ! Il semble que ce soit la mission que s’est donnĂ©e cette revue. Joliment construite, bien composĂ© c’est un bel objet. En regardant de prĂšs ces trois premiers numĂ©ros il semble bien que la mission est remplie.

La question de l’émotion
Dans leur livre Une autre fin du monde est possible les auteurs abordent dĂšs le dĂ©but cette question en ces termes Â« Se prĂ©parer Ă  cet avenir concerne donc aussi bien les aspects matĂ©riels et politiques que des aspects relatifs aux domaines psychologique, spirituel, mĂ©taphysique et artistique. Les questions que posent les catastrophes sont incommensurables. Si l’on veut continuer Ă  penser l’effondrement, Ă  chercher Ă  agir, Ă  donner du sens Ă  nos vies, ou simplement Ă  se lever le matin, il est important de ne pas devenir fou. Fou d’isolement, fou de tristesse, fou de rage, fou de trop y penser, ou fou de continuer son petit train-train en faisant semblant de ne pas voir. Certains considĂšrent que cette dimension psychologique s’adresse aux femmes ou est un luxe rĂ©servĂ© Ă  des citadins fragiles qui n’ont connu que le confort. Il n’en est rien. Elle est primordiale et concerne toutes les classes sociales, tous les peuples, toutes les cultures Â».

Cette prise en compte apparaĂźt aussi dĂšs le premier numĂ©ro de leur revue. Les titres de certains articles peuvent faire sourire les « rĂ©volutionnaires Â». Retrouver le lien profond avec le Sauvage ; les collectifs de jardins russes ; ĂȘtre autonome en Ă©lectricitĂ©, rĂȘve ou rĂ©alitĂ© ; nourrir son cƓur avec l’aubĂ©pine ; initiation Ă  un futur dĂ©sirable ; travaux qu’il ne fallait pas faire ; ne pas tuer le lion de NĂ©mĂ©e ; le millepertuis, l’herbe porteuse de lumiĂšre ; un jardin sauvage nourricier et sans effort etc. L’émotion est bien prĂ©sente dans les discours rĂ©volutionnaires, mais elle joue un rĂŽle diffĂ©rent. L’écoute des chants de la guerre d’Espagne par exemple appelle Ă  rejoindre les rangs de la lutte, tout comme les chants anarchistes plus classiques. Il suffit de fredonner la Makhnovtchina pour le ressentir. Le point de vue de Servigne et ses amis serait-il rĂ©actionnaire ? Y a-t-il des Ă©motions de droite et des Ă©motions de gauche ? Je ne le pense pas. Avoir peur de ce qui se passe, de ce qui va probablement advenir, est tout Ă  fait normal. Comment pourrait-il en ĂȘtre autrement ? S’il y a aussi la joie pendant de la tristesse, on ne peut oublier la colĂšre, le dĂ©goĂ»t, la surprise. À cette liste il est possible d’ajouter la honte, la nostalgie et bien d’autres certainement. Il faut aussi prendre en compte le fait que l’annonce d’un effondrement probable vient contredire la croyance dans le progrĂšs technologique, scientifique, portĂ©e par la gauche historique. Que certaines d’entre elles puissent ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©e par des structures de droite comme de gauche, sans aucun doute. Il est tout Ă  l’honneur des collapsologues de prendre tout cela en compte et de tenter d’y rĂ©pondre. Je ne saurais pas comment y rĂ©pondre. Ce qui semble certain, c’est que ne pas prendre en compte ces Ă©motions, ne pas penser comment leur donner un dĂ©bouchĂ© constructif revient Ă  les laisser libre d’accĂšs pour des tentations autoritaires.

La question de la technologie
Nous vivons depuis deux siĂšcles avec le mythe d’un progrĂšs liĂ© au dĂ©veloppement de la technologie. Dans Champs, usines et ateliers Kropotkine cĂ©lĂ©brait « ces millions d’esclaves en fer que nous appelons machines et qui rabotent, scient, tissent et filent pour nous, qui dĂ©composent et recomposent la matiĂšre premiĂšre, et font les merveilles de notre Ă©poque [
] La solution rationnelle serait une sociĂ©tĂ© oĂč les hommes, grĂące au travail de leurs mains et de leur intelligence, et avec l’aide des machines dĂ©jĂ  inventĂ©es et de celles qui le seront demain, crĂ©eraient eux-mĂȘmes toutes les richesses imaginables Â». Il y chantait de mĂȘme les louanges de la machine Ă  laver le linge libĂ©rant les femmes de cette corvĂ©e. ProphĂšte certes, il fallut attendre quand mĂȘme l’arrivĂ©e des machines Ă  laver individuelles qui ainsi ouvrirent la voie aux revendications des libertĂ©s sexuelles. Qu’elles soient sociĂ©tales comme le suffrage universel, technologiques comme le chemin de fer ou encore la fĂ©e Ă©lectricitĂ©, la nouvelle sociĂ©tĂ© industrielle rendait tout cela possible et mĂȘme nĂ©cessaire. C’était une condition indispensable Ă  son dĂ©veloppement et nombre de rĂ©volutionnaires pensaient que cela reprĂ©sentait la base nĂ©cessaire Ă  tout changement radical. Cette position fut synthĂ©tisĂ©e par LĂ©nine quand il affirma en 1920 devant le congrĂšs des soviets que « le communisme c’est les soviets plus l’électricitĂ© ».

Ce qui pouvait se justifier alors est devenu un problĂšme en soi. La technologie s’est dĂ©veloppĂ©e sans qu’elle ne soit liĂ©e au progrĂšs, c’est-Ă -dire au mieux-ĂȘtre de l’humanitĂ©. Elle est devenue une fin en soi. L’influence qu’on eut les annonces du GIEC comme le dĂ©veloppement des mouvements Ă©cologiques, collapsologues compris, doit beaucoup si ce n’est tout Ă  l’existence d’Internet. Depuis le dĂ©but des annĂ©es 90, les chercheurs du monde entier se sont Ă©changĂ©s, instantanĂ©ment, leurs rĂ©sultats de recherche. A partir du dĂ©but des annĂ©es 2000 avec l’explosion de l’installation des cĂąbles rĂ©seaux et des fournisseurs d’accĂšs le monde entier a Ă©tĂ© reliĂ©. Cerise sur le gĂąteau, l’arrivĂ©e une dizaine d’annĂ©e plus tard des smartphones. On peut trouver en ligne des reprĂ©sentations du globe terrestre entourĂ© des trajectoires de satellites dont une bonne partie jouent un rĂŽle dĂ©terminant dans notre quotidien. C’est tout Ă  la fois Ă©tonnant, merveilleux et effrayant. Il en est de mĂȘme des progrĂšs de la mĂ©decine. Qui ne veut vivre plus longtemps, mĂȘme si sa santĂ© n’est pas celle d’un jeune de 20 ans ?

Ce que les mĂ©dias appellent “nouvelles technologies” a envahi notre vie. MalgrĂ© nous pour une partie et avec notre accord plus ou moins complice pour une autre. Ces nouvelles arrivantes ne se limitent pas aux moyens de communication. Elles influencent bien des techniques et en consĂ©quence influent sur nos maniĂšres de vivre. Avant de pouvoir dĂ©cider s’il faut s’opposer, rĂ©sister, il faut en faire d’une certaine maniĂšre l’inventaire afin de comprendre ce qui se passe. GĂ©rer un monde, oĂč la population croĂźt de façon incontrĂŽlĂ©e comme incontrĂŽlable, sans les outils numĂ©riques relĂšverait d’un tour de force. Il y a bien des rĂ©flexions, bien des pistes Ă  croiser avant de penser au boulier.

Pierre Sommermeyer


Article publié le 08 Juin 2020 sur Monde-libertaire.fr