Juin 10, 2022
Par CQFD
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Des sons, partout, tout le temps, pour tout : des annonces dans les transports en commun aux mélodies sirupeuses des habitacles des voitures dernier cri en passant par l’électroménager. Dans son livre L’Orchestration du quotidien, la chercheuse indépendante Juliette Volcler dissèque le champ large du design sonore, ses pratiques mercantiles, mais aussi les expérimentations émancipatrices qu’il sous-tend parfois.


Illustration de 20100

Le son a une histoire. Et Juliette Volcler vient d’en écrire une nouvelle page. Après s’être intéressée à ses usages policiers et militaires (Le Son comme arme, La Découverte, 2011) et à la manipulation sonore (Contrôle, 2017), avec L’Orchestration du quotidien – Design sonore et écoute au XXe siècle (avril 2022) elle nous plonge dans les mécanismes de création des sons qui nous entourent. Ici, elle s’intéresse à leur utilité sociale, à leur usage capitaliste, ou encore aux sons de l’espace urbain.

Chercheuse indépendante, Juliette jongle entre écriture et pratiques radio, notamment avec « Radio renversée1 », « émission irrégulomadaire de critique sociale » qu’elle réalise avec Aude Rabillon. Côté presse, elle a fait partie du comité de rédaction de CQFD et a participé activement au regretté Syntone, revue et site dédié à la création sonore et radiophonique. C’est dire si elle connaît son sujet.

Les villes d’aujourd’hui ont beau être plus silencieuses qu’au début du XXe siècle, nos vies sont exposées à une surabondance de sons, notamment émis par nos objets du quotidien. Comment la présence des sons a-t-elle évolué dans les espaces urbains ?

« Les politiques sonores d’aménagement de l’espace existent depuis longtemps. Il y a même des cas référencés dans l’Antiquité. Par exemple, à Rome, on paillait des portions de rues devant les maisons des malades, pour atténuer le bruit sur les pavés.

Mais c’est à partir du XVIIIe siècle que la partition sonore des villes se met véritablement en place. L’historienne Emily Thompson a raconté comment les chants et les cris des vendeurs, forains et musiciens de rue ont d’abord été interdits avant que, progressivement, la pratique même de leur métier ne soit bannie de certaines rues. Une forme de polissage acoustique intervient alors. Les intérieurs des maisons, jusque-là très impactés par l’activité sociale quotidienne (on entendait le dehors, les voisins, les métiers de rue, les animaux), s’embourgeoisent : on commence à borner les propriétés avec des murs, mais aussi avec des limites acoustiques. Les incursions sonores sont de moins en moins acceptées et, dans certains habitats riches, des travaux d’isolation sont effectués pour créer davantage d’intimité. En parallèle, cette période coïncide avec l’accaparement de l’espace sonore par l’industrie automobile. »

Qu’en est-il aujourd’hui ?

« Ce qui est propre au XXIe siècle, c’est de remplacer ce qui est perçu comme du bruit indésirable par des sons présentés comme désirables. On assiste par exemple à une prolifération de notifications pour les gestes du quotidien. Comme l’alerte sonore qui se déclenche dans les voitures quand un passager n’a pas attaché sa ceinture, ou quand le réservoir est vide. Tout un tas de choses qui se faisaient autrefois sans assistance. Ces sons-là sont conçus pour prendre en charge le comportement, mais aussi pour transmettre les valeurs d’une marque, de façon publicitaire. Les sons des habitacles des voitures sportives sont par exemple ultra-dynamiques alors que dans les gammes plus familiales, les sonorités sont plus rondes, véhiculant une idée de sûreté et de confort. »

Quel effet le design sonore produit-il sur nous ?

« Contrairement à ce qu’affirme le marketing, le corps social n’agit pas comme s’il n’avait qu’une seule grande paire d’oreilles : il existe une très grande diversité dans les façons d’écouter et de se comporter. C’est pour cette raison que le design sonore commercial a besoin, pour favoriser son acceptabilité sociale, de s’appuyer sur une de nos rares cultures sonores communes : le cinéma. Par exemple, les sons des voitures électriques empruntent aux bruitages des vaisseaux spatiaux, pour convoquer un imaginaire positif.

À certains endroits, le design sonore peut obtenir des effets comportementaux. Par exemple, le “bip bip” des caisses de magasins, qui confirme à la caissière que le produit est scanné, l’incite à avoir un rythme soutenu et régulier.

Enfin, le design sonore commercial réussit à rendre désirables des sons que je considère comme de la malbouffe auditive, des sucreries pour les oreilles, avec des tonalités très rondes, hédoniques, consensuelles : les sons des notifications des téléphones par exemple. Il y a peu de critiques de cette mode esthétique, mais ça donne envie de réinjecter du bruit à l’intérieur de tout ça. »

Aucun espace ne semble échapper au design sonore : dans ton ouvrage tu cites l’exemple du son des lave-linge…

« C’est la question de la croissance perpétuelle des outils marketing. Dans le cas des lave-linge, le son est utilisé avec une dimension narrative, il est là pour faire oublier que la machine est un outil construit par l’industrie. On nous vend un univers merveilleux où les habits se lavent tous seuls, sans extractivisme de matières premières en amont, sans exploitation de main-d’œuvre pour la fabrication.

« Dans le cas des lave-linge, le son est utilisé avec une dimension narrative… »

C’est ce qu’Aurélien Berlan, dans son livre Terre et liberté2, nomme le “fantasme de délivrance”. C’est-à- dire celui de se débarrasser de tout ce que l’espèce humaine considère comme tâches méprisables, ingrates, liées aux besoins de subsistance. Dans le domaine du son, l’avènement des sons sucrés est lié à ce fantasme de délivrance tandis que les sons de la matérialité, du fonctionnement mécanique et concret du monde, sont rendus inaudibles. »

Le design sonore est aussi utilisé par les pouvoirs publics, dans les transports notamment…

« Les pouvoirs publics l’utilisent à la manière des sociétés privées : comme outil de marketing ou comme un “nudge”, ce “coup de pouce” libertarien censé nous inciter à adopter les “bons” comportements, avec par exemple les “escaliers-pianos”, dont chaque marche correspond à une note de musique, afin d’inciter à délaisser l’escalator.

Dans les transports, les outils de signalétique sonore sont importants dans une démarche d’accessibilité, notamment pour les personnes malvoyantes. Mais ce qui prime, c’est la charge marketing ; une image positive du territoire ou de l’espace traversé (gare ou station de métro). Par exemple, sur certaines lignes du tramway de Nice ou du métro de Lausanne, l’intention marketing s’impose parfois lourdement, au détriment de l’information. Dans le métro parisien, si les annonces sont claires, d’autres usages sont problématiques, comme les sons d’avertissement relatifs à l’écart entre le train et le quai qui incluent des grillons électroniques et que personne ne comprend… »

Le design sonore non commercial existe-t-il ?

« Oui, notamment dans des pratiques sonores qui ne sont pas nées au XXIe siècle : les chants des vendeurs de rue, les occupations autogérées des espaces publics, la sonnette d’une cycliste… Autant de sons qui interpellent de façon non pas prédatrice mais accueillante et respectueuse. Il y a aussi des pratiques conscientes qui émergent aujourd’hui. Au Mexique, le créateur sonore Félix Blume (né en 1984) a par exemple designé avec des groupes de personnes aveugles et malvoyantes les signaux sonores des feux tricolores. L’idée était de pallier les problèmes des signaux classiques qui ont tendance à être contradictoires : souvent ils sonnent comme un avertissement alors qu’ils indiquent que la voie est libre. Avec la démarche de Blume, les personnes concernées sont devenues expertes de leurs usages de l’espace urbain. Les signaux choisis étaient cohérents et agréables : des sons de marimba (xylophone) ou encore des chants d’oiseaux. En somme : un design populaire qui vient d’une expertise populaire. »

Pour ouvrir à autre chose, comment définirais-tu la pratique de l’« écoute critique », que tu appelles de tes vœux ?

« C’est un outil d’autodéfense efficient face à la multiplication des logos sonores. Quand on ne peut pas avoir de répit auditif (d’ailleurs accessible uniquement à l’espèce humaine, et aux plus riches), il faut tenter de renverser l’écoute. En se plaçant dans une posture analytique, on peut accéder aux coulisses : de l’espace public, du fabricant automobile, de la collectivité territoriale, et déceler leurs intentions. L’écoute devient consciente.

J’aime aussi beaucoup les écoutes collectives, que ce soit dans l’espace public ou sur des enceintes. Cela permet de discuter, d’échanger, et surtout de rompre avec les écoutes très individualisées que l’industrie audio nous propose majoritairement. »

Propos recueillis par Margaux Wartelle




Source: Cqfd-journal.org