Octobre 21, 2020
Par Conspiracy Watch
77 visites


Il y a 150 ans, les juifs d’Algérie étaient collectivement naturalisés par le décret Crémieux. Il ne cessera, jusqu’à aujourd’hui, d’être utilisé par les antisémites pour exacerber la passion antijuive. Michel Winock rappelle que jamais les musulmans d’Algérie n’ont réclamé de bénéficier d’un décret comme celui du 24 oc­tobre 1870. Et que ce sont les colons qui, les premiers, imputeront au décret Crémieux la cause de la révolte de la Kaby­lie en 1871. Une légende reprise et amplifiée par Georges Meynié, auteur de L’Algérie juive…

Coupon d’adhésion au pétitionnement organisé par la Ligue nationale algérienne anti-juive contre le décret Crémieux (1897). A droite : Adolphe Crémieux (Nadar, 1856). Montage : CW.

Les régimes politiques successifs, de 1830 à 1870, monar­chie de Juillet, Seconde République, Second Empire, répu­blique du 4 Septembre, ont eu à s’occuper d’une autre minorité juive, celle de l’Algérie conquise. Sur cette terre, musulmane depuis le VIIIe siècle, diverses communautés juives se trouvaient installées : une première strate était celle des juifs de la diaspora antique, précédant la conquête arabe ; une deuxième, réduite, était formée des juifs séfarades d’Es­pagne, surtout après le décret d’expulsion de 1492. D’autres, en provenance d’Italie, étaient venues les rejoindre, s’instal­lant de préférence dans les ports et dans les villes.

À la veille de l’expédition d’Alger de 1830, on estime à 15 000 le nombre des juifs de la régence d’Alger, qui fait par­tie de l’Empire ottoman. Celui-ci leur permet de pratiquer leur religion dans le système de la dhimma, pacte fondé à la fois sur la tolérance des minorités et leur subordination. La plupart de ces juifs mènent une vie pauvre, voire misérable. Méprisés, contraints à de multiples vexations, lourdement imposés par les Turcs et les seigneurs locaux, ils sont obligés de vivre entre eux, disposant de leurs tribunaux rabbiniques, avec leur propre langue (un langage arabe mêlé d’hébreu), resserrés dans l’observance de leurs rites et l’union des familles. Certains, pourtant, ont acquis fortune et influence, grands commerçants, courtiers, banquiers, sachant se rendre utiles, voire indispensables, à leurs maîtres musulmans.

La conquête de l’Algérie a été pour la plupart des juifs du pays une libération, puisque les Français faisaient de tous les indigènes, musulmans et juifs, des égaux. Commence alors une progression de leur niveau de vie et de leur statut, deve­nus peu à peu comparables à ceux de leurs coreligionnaires métropolitains. Ainsi, une ordonnance du 10 août 1834 éta­blit que les juifs, au même titre que les Français et les étran­gers, sont justiciables des tribunaux français ; en 1842, les tribunaux israélites, restés en vigueur pour certaines infrac­tions mineures, sont tous supprimés. La Seconde République défère, en 1851, les contrats des juifs entre eux au Code civil, tandis que ceux des musulmans restent régis par leur loi propre. « À cette date, écrit Jacques Cohen, les Israélites algé­riens n’avaient conservé de leur législation nationale que les dispositions relatives au statut personnel. Sur toutes les autres matières, ils avaient été, au contraire des Musulmans, entièrement assimilés aux Français d’origine [1]. » Une série de décrets et d’ordonnances organisent, d’autre part, le culte judaïque sur le modèle de la métropole, après la création par ordonnance, le 9 novembre 1845, d’un Consistoire algérien siégeant à Alger et des consistoires régionaux d’Oran et de Constantine. Comme en France depuis 1831, les rabbins reçoivent désormais un traitement de l’État au même titre que les prêtres et les pasteurs.

En 1848, un projet de naturalisation des juifs d’Algérie est avancé par l’avocat Urtis, consultant du ministre de la Guerre, et probablement inspiré par l’ancien président du Consistoire central, Adolphe Crémieux, devenu membre du gouvernement provisoire de la République. Mais le projet reste sans suite. C’est sous le Second Empire que l’alignement progressif sur la communauté de la métropole est repris. En 1867, trois consistoires algériens sont ainsi placés sous la sur­veillance du Consistoire central à Paris, chacun d’eux y comp­tant un représentant.

Bruyants, querelleurs, jugés à demi civilisés par les voya­geurs métropolitains, les juifs d’Algérie n’en poursuivent pas moins leur marche vers l’assimilation. Des progrès notables dans leurs conditions de vie ont permis leur essor démogra­phique. Renforcés par les émigrants de la Tunisie et du Maroc, ils sont 28 000 en 1861, presque 34 000 au recense­ment de 1866, sur une population totale de 2 900 000 habi­tants (dont 2 650 000 musulmans et 226 000 Européens).

L’instruction donnée en français par les écoles israélites, sous la surveillance du Consistoire, ne cesse de moderniser les nouvelles générations, au dépit parfois de leurs parents et des vieux rabbins inquiets. Les notables n’hésitent pas, eux, à envoyer leurs enfants poursuivre leurs études en Europe. Une élite juive émerge, proclame son adhésion à la civilisation française, noue des liens avec la métropole. À la fin du Second Empire, la situation est mûre pour envisager la natu­ralisation des juifs d’Algérie.

Après son voyage à Alger en 1865, Napoléon III fait voter le senatus-consulte qui accorde le titre et les droits civils des Français aux indigènes qui se sont battus en Crimée, en Italie et au Mexique, ainsi qu’aux israélites, à ceux du moins qui, chez les uns et les autres, en feraient la demande personnelle. Dans un rapport présenté au Sénat le 30 juin 1865, on peut lire à propos des juifs :

« Avant la conquête d’Alger par l’armée française, la situa­tion des Juifs dans la régence était une situation précaire, humiliée, misérable, et, comme il n’arrive que trop aux nations longtemps opprimées, la trace de cet abaissement n’est peut-être pas encore complètement effacée. C’est le plus funeste effet de la servitude de dégrader l’esprit et de l’accou­tumer à l’abjection. Les israélites ont trouvé dans l’adminis­tration et dans l’armée des protecteurs énergiques. La liberté de leurs mouvements et la sécurité leur ont été rendues. Ils s’en sont montrés reconnaissants, et parmi les illustres capi­taines qui ont commandé les armées d’Afrique et que le Sénat compte aujourd’hui dans son sein, il n’en est aucun qui ne témoigne que dans l’occasion les israélites ont rendu d’utiles services. — Or comment douter qu’avec l’intelligence qui leur est propre, l’esprit ouvert au progrès, ils ne se hâtent de se confondre avec la nation qui tient le flambeau de la civilisa­tion et dont le premier soin a été de les affranchir du joug sous lequel ils gémissaient ? »

La procédure de naturalisation individuelle, trop compli­quée, n’entraîne finalement que deux cents juifs, entre 1865 et 1870, à solliciter la citoyenneté française. À vrai dire, comme les musulmans eux-mêmes, les juifs ne désiraient pas exécuter une démarche personnelle qui eût passé à leurs yeux, et plus encore à ceux de leurs coreligionnaires, comme une forme d’apostasie, une renonciation à la loi mosaïque. En revanche, les consistoires algériens revendiquent l’émancipa­tion générale et adressent des pétitions à l’empereur. « La population israélite de l’Algérie, lit-on dans une requête du Consistoire central, traverse une véritable crise résultant de l’incertitude et de l’incohérence de la législation qui la régit… Il faut faire française par la loi cette population qui l’est déjà par tous ses sentiments et par tous ses intérêts et en qui la France trouvera des citoyens intelligents, actifs, utiles autant que fidèles et dévoués. »

Grand républicain de gauche, Adolphe Crémieux est lui-même militant de la naturalisation collective. Élu au Corps législatif en 1869, il entreprend de faire avancer sa cause sans attendre :

« Mon premier devoir me parut d’obtenir ce qu’on sollicitait depuis si longtemps : la naturalisation de mes chers Israélites de l’Algérie. Je les connaissais tant, je les avais tant vus. Songez que j’ai fait dix-sept fois le voyage de l’Algérie pour aller plaider de grandes causes, et que là j’étais entouré de cette population juive, toute animée de cette pen­sée, toute exprimant ce vœu : la naturalisation collective. Oui, pendant que je plaidais contre Jules Favre [le futur ministre du gouvernement de la Défense nationale était lui aussi avocat], dans les derniers temps de l’Empire, une immense soirée nous avait été donnée pour qu’il fût solennel­lement établi que les juifs réclamaient et voulaient la natura­lisation collective, qu’elle était l’objet de leur grande sollicitude. Messieurs, en ce moment, le gouvernement était admirablement disposé ; j’avais eu avec le ministre de la Jus­tice, qui était alors M. Ollivier, plus d’une conférence qui m’avait pleinement satisfait. Mais la mesure ne s’accomplis­sait pas [2]. »

C’est la remise en cause du régime militaire de l’Algérie qui relance, en 1870, la question.

Le comte Léopold Le Hon, député de la majorité bonapar­tiste, après un voyage d’études en Algérie s’est en effet mis en tête la nécessité de réformer, ce qu’il exprime au Corps légis­latif le 7 mars 1870. Sans craindre l’appui de la gauche, il dénonce les faiblesses du régime militaire en Algérie, réclame son remplacement par l’établissement d’un régime civil. Dans sa lancée, il n’hésite pas à préconiser la naturalisation des israélites, après en avoir été convaincu par le président du Consistoire d’Alger, lors de son voyage.

Le lendemain, 8 mars, le Conseil d’État est saisi d’un pro­jet de loi d’Émile Ollivier, chef du gouvernement, admettant à « jouir des droits de citoyens français » tous les israélites indigènes du territoire algérien. Ceux qui n’accepteraient pas le bénéfice de la naturalisation pourraient y renoncer dans un délai d’un an. Le Conseil d’État, cependant, est embarrassé par deux aspects du projet : que les musulmans ne bénéficient pas de la même mesure ; que les droits politiques accordés à 34 000 juifs donnent à ceux-ci, en raison de leur concentra­tion, un poids électoral démesuré au détriment des colons. Crémieux, lui, ainsi que les consistoires algériens, souhaitent la disparition de la clause permettant le rejet individuel de naturalisation, que pourraient utiliser des juifs orthodoxes. Il veut une naturalisation par ordre. Le 19 juillet, Crémieux interpelle sur ce point le garde des Sceaux au Corps législatif, lequel lui répond simplement que « le gouvernement désire naturaliser les israélites. Seule une question de droit demeure : cette naturalisation doit-elle se faire par décret ou par une loi ? ». C’est alors que la guerre franco-prussienne reporte à plus tard le règlement de la question.

Quand, le 3 septembre 1870, la nouvelle de la défaite de Sedan arrive à Paris, les républicains saisissent l’occasion pour en finir avec le régime impérial. Le matin du 4, le Corps législatif est envahi par la foule. On assiste alors à une répéti­tion du 24 février 1848 : la rue impose la république, on se transporte à l’Hôtel de Ville, où déjà les révolutionnaires ont fait la liste du gouvernement provisoire. Les modérés doivent négocier. Finalement, on fait des députés de Paris – républi­cains – les membres du gouvernement provisoire. Adolphe Crémieux, vieux républicain de 74 ans, élu de la 3e circons­cription de la capitale (rue du Sentier et boulevard Sébasto­pol), aux côtés de Gambetta, Glais-Bizoin et Rochefort – l’aile gauche du gouvernement –, devient ministre de la Justice d’une équipe dirigée par Jules Favre.

Cependant, la guerre continue ; les troupes allemandes progressent vers Paris. Le gouvernement provisoire, qui pren­dra le nom de gouvernement de la Défense nationale, décide de mettre sur pied une délégation pour le représenter en pro­vince dans la perspective d’un blocus de la capitale. Tours est choisie comme siège de la délégation. Crémieux, offrant ses services, est décrété « délégué pour représenter le gouverne­ment et en exercer les pouvoirs ». Il gagne Tours le 13 sep­tembre, six jours avant le début du siège de Paris. Glais-Bizoin et l’amiral Fourichon sont les autres délégués, avant l’arrivée plus tardive, le 10 octobre, de Gambetta, qui a pu quitter Paris en ballon et qui va se consacrer à mettre sur pied une armée. Crémieux propose d’appeler le peuple souve­rain aux urnes pour consolider le régime républicain et affronter l’envahisseur avec l’appui de toute la nation. La guerre, justement, décide le gouvernement à Paris à ajourner sine die la convocation des électeurs. C’est dans ces circons­tances exceptionnelles que Crémieux reprend le dossier de la réforme algérienne.

Il y a quelque urgence, car la situation se dégrade de l’autre côté de la Méditerranée. Depuis longtemps, on l’a vu, le régime militaire qui administrait l’Algérie était en cause. Dès avant la chute de l’Empire, une opposition bruyante s’était manifestée, à travers les clubs républicains. Ceux-ci prennent une subite importance à la nouvelle de Sedan, alors que les colons, dont beaucoup sont des anciens bannis de juin 1848 et surtout de décembre 1851, s’enthousiasment pour la république. L’agitation redouble, les orateurs s’en­flamment, les journaux réclament : une constitution civile s’impose en Algérie ! À Alger, la municipalité se déclare seule autorité réelle dans la province ».

Adolphe Crémieux est averti de la situation par les lettres et les télégrammes qui lui parviennent à Tours, celles du pré­fet d’Alger et des républicains. Ceux-ci accusent les « bureaux arabes » (l’administration militaire), issus du régime impérial, de fomenter des révoltes chez les indigènes pour justifier leur existence ; ils exigent la démission des principaux chefs mili­taires. Des délégations des comités de défense, constitués à la chute de l’Empire, arrivent à Tours entre le 8 et le 12 oc­tobre, et sont reçues par Crémieux. Ces délégués lui décrivent une situation périlleuse et lui font valoir l’urgence d’une réforme, dont il est déjà un chaud partisan. C’est dans ces conditions que le ministre de la Justice élabore une Constitu­tion pour l’Algérie, qu’il soumet au Conseil du gouvernement. Six décrets la composent, dont l’un concerne la naturalisation collective des israélites indigènes :

« Les Israélites indigènes des départements de l’Algérie [3] sont déclarés citoyens français ; en conséquence, leur statut réel et leur statut personnel seront à compter de la promulga­tion du présent décret réglés par la loi française ; tous droits acquis jusqu’à ce jour restent inviolables.

« Toute disposition législative, décret, règlement ou ordon­nances contraires sont abolis.

« Fait à Tours, le 24 octobre 1870.

« Ad. Crémieux – L. Gambetta – A. Glais-Bizoin – L. Fourichon. »

Décret du 24 octobre 1870.

À Paris, Jules Favre juge la réforme algérienne prématu­rée, mais Gambetta lui écrit qu’elle est nécessaire « pour ame­ner le maintien de l’ordre dans la colonie », au moment où l’on fait appel à ses ressources militaires et que des milliers de Français d’Algérie viennent renforcer l’armée que l’on constitue sur les bords de la Loire. Convaincu, Jules Favre écrit à Crémieux le 8 décembre 1870 : « Je me réjouis de votre bonne œuvre en Algérie et ne vous en veux nullement de me faire l’honneur de m’y associer. Je n’avais de doute que sur l’opportunité, vous en étiez meilleur juge, et d’ailleurs vous avez réussi. »

La mission d’appliquer les décrets, promulgués le 27 oc­tobre, est confiée au préfet d’Oran, Du Bouzet, nommé com­missaire civil extraordinaire avec les pouvoirs intérimaires de gouverneur général civil. Les Français d’Algérie d’opinion modérée sont satisfaits de voir la fin du régime militaire, sans prendre garde au décret de naturalisation des juifs, que les consistoires algériens et l’ensemble de la population juive applaudissent. En revanche, l’opinion la plus radicale, notam­ment à Oran, s’émeut du décret Crémieux qui risque de faire basculer les résultats électoraux à leur détriment (la popula­tion israélite représente plus de 20 % de la population fran­çaise en Algérie). Les militants de l’extrême gauche de l’époque en Algérie étaient aussi antisémites qu’arabophobes, mais redoutaient surtout le poids électoral des juifs devenus citoyens français, en raison de leur concentration urbaine et de leur discipline de vote supposée derrière leurs consistoires. De nombreux incidents se produisent, notamment dans les milices et les corps de volontaires où les juifs subissent des vexations. Des rixes éclatent aussi entre musulmans et juifs.

Le 1er mars 1871, à Alger, à la suite d’un jugement oppo­sant musulmans et israélites, des bagarres provoquent l’inter­vention de la milice et des troupes, qui font usage de leurs armes ; plusieurs personnes sont tuées ou blessées. Le com­missaire civil Lambert, nommé par Thiers à la place de Du Bouzet, télégraphie le jour même au ministre de l’Inté­rieur :

« Mes rapports ont indiqué comme causes graves de trouble en Algérie, le décret du 24 octobre du Gouvernement de Tours accordant naturalisation collective des Israélites. Dans le conflit entre Israélites et Musulmans survenu aujourd’hui à Alger, le sang a coulé ; partout en Algérie les juifs sont attaqués et dépouillés sur les marchés, notamment depuis qu’ils ont exercé leurs droits d’électeurs. La France a voulu les élever au rang de citoyens français en bloc sans se rendre compte qu’elle nous enlevait l’affection et l’estime des Musulmans qui seuls, entre les indigènes, ont versé pour nous leur sang. Le décret du 24 octobre est inconstitutionnel ; il confère à des populations entières la qualité de citoyens fran­çais qui n’a pas été donnée aux Arabes. »

La presse d’Alger, La Voix du peuple, La Vérité algérienne, prétend établir un rap­port de causalité entre le décret du 24 octobre et les échauffourées sanglantes du 1er mars [4]. Le même rapprochement se fera entre la naturalisation des juifs et le soulèvement kabyle, de mars à mai 1871.

Le 10 novembre précédent, Crémieux avait reproché à Gambetta de vider l’Algérie de ses forces militaires : « Mais, mon cher Gambetta, lui écrit-il, nous jetons l’Algérie aux Arabes et aux Prussiens. Comment ! Dans l’état de feu où se trouve ce pays, vous laissez ordonner le départ du 92e. C’est la seule force sérieuse qui reste dans le pays que l’on a dépouillé de tous ses soldats… Il n’est pas possible que vous lui laissiez enlever les seuls bons soldats qui lui restent [5]. »

La crainte d’un soulèvement n’était pas imaginaire. Les antisémites, mais aussi des gens de bonne foi en métropole attribueront au décret Crémieux la cause de cette révolte contre le colonisateur. En fait, celle-ci couvait dès la chute de l’Empire. Les grands chefs des tribus avaient été ménagés, voire honorés, par Napoléon III, qui en avait reçu quelques-uns au château de Compiègne. La fin du régime militaire en Algérie, la proclamation du régime civil, la défaite militaire de la France, telle est la cause profonde d’une émotion qui est à l’origine de la révolte conduite en Kabylie par le bachagha Mokrani. La nouvelle de Sedan, l’emprisonnement de l’empe­reur, la blessure du gouverneur général Mac-Mahon, les revers militaires et les changements politiques en France, l’agitation dans les villes, encouragent les chefs indigènes à reprendre les armes. Dès le 15 septembre, le général Durrieu alerte Paris :

« Un mouvement insurrectionnel, impossible à prévenir et susceptible de devenir rapidement général me paraît imminent et avec le peu de troupes dont je puis dispo­ser pour le combattre, je ne saurais prévoir la gravité des conséquences qu’il pourra produire [6]. »

De fait, en mars 1871, après une longue période de latence, Mokrani déclare la guerre à la France. Dans sa décla­ration adressée au capitaine Ollivier et au général Augeraud, il se plaint des administrateurs civils, mais n’évoque nulle part le décret Crémieux. Sans doute, le fait que la délégation de Tours soit menée par un juif humilie les chefs musulmans. Lorsque Crémieux, en janvier 1871, avait appelé à la paix en Algérie, Mokrani lui avait répondu : « Je n’obéirai jamais à un Juif. Si une partie de votre territoire est entre les mains d’un Juif, c’est fini ! Je veux bien me mettre au-dessous d’un sabre, dût-il me trancher la tête, mais au-dessous d’un Juif ! Jamais ! Jamais ! » Cependant, les musulmans ne réclament nullement de bénéficier d’un décret comme celui du 24 oc­tobre, trop dangereux à leurs yeux pour leur religion. Dans l’enquête parlementaire qui suivra, le capitaine Villet expli­quera, au cours de sa déposition, que les marabouts utili­sèrent le décret Crémieux d’une autre manière : en faisant craindre qu’un décret analogue concernant les musulmans leur ferait abandonner le Coran. Loin de jalouser le sort des israélites, les musulmans ont eu la crainte de le partager [7]. L’instauration du régime civil même menaçait les musulmans d’une assimilation au détriment de leurs lois religieuses et civiles.

Ce qui déclenche l’insurrection est une initiative du géné­ral Haca qui décide, en janvier 1871, d’envoyer en France des régiments de spahis, sans que Gambetta ni Crémieux soient prévenus. Des mutineries éclatent en plusieurs endroits, les unes rapidement matées, les autres se développant sur le thème de l’indépendance : « La France est vaincue, épuisée, n’a plus d’argent, plus de gouvernement, plus de territoire […]. L’occasion est unique pour se débarrasser des Français. Il n’y a que des chiens, fils de chiens, qui puissent hésiter [8]. » Fermes incendiées, colons assassinés, la révolte se répand, amplifiée par l’annonce de la capitulation de Paris face aux Prussiens. Les rebelles sont repoussés, arrêtés, la plupart gagnent la Tunisie avec leurs familles et leurs troupeaux. Ce n’était qu’un signe avant-coureur. La grande révolte, c’est en Kabylie qu’elle va se produire, sous la direction du grand sei­gneur féodal Mokrani.

L’histoire de Mokrani est celle d’une frustration progres­sive de ses pouvoirs et d’une crainte ultime que le change­ment de régime en Algérie ne ruine ses dernières prérogatives sous l’administration directe des fonctionnaires civils et ne le soumette à l’arbitraire des colons. Il ne s’illusionne pas sur la possibilité de chasser les Français, mais, par la révolte armée, il espère reprendre une grande partie de ses privilèges. Cependant, en faisant intervenir le Cheikh El-Haddad, il fait prendre à la guerre un autre sens : d’aristocratique, elle devient religieuse et populaire. 150 000 Kabyles se soulèvent en une semaine. Une guerre farouche s’ensuit, au moment même où le gouvernement de Versailles, présidé par M. Thiers, fait la guerre à la Commune de Paris. « Agir comme à Paris, écrit l’amiral Gueydon, chargé de la répression ; on juge et on désarme ; les Kabyles ne sauraient pré­tendre à plus de ménagements que les Français. » 200 000 musulmans et 86 000 soldats français sont aux prises. Mokrani trouve la mort, tué d’une balle le 5 mai 1871. Les tribus se rendent les unes après les autres. La résistance kabyle s’achève avec la reddition de Zouara, le 13 septembre. La répression suit, impitoyable. 574 000 hectares de terres sont confisqués aux Kabyles.

Ce sont les colons qui, les premiers, imputent au décret Crémieux la cause de la révolte [9]. Ils trouvent des oreilles complaisantes dans la majorité de l’Assemblée de Bordeaux puis de Versailles, élue le 8 février 1871, hostile au gouverne­ment de la Défense nationale. Du Bouzet, ancien commissaire extraordinaire à Alger, avait pris publiquement position, dans Le Temps, contre le décret. L’amiral Gueydon, nommé gouver­neur par Thiers, se rallie à la même position, après avoir constaté l’opposition générale de l’opinion européenne. Du coup, le gouvernement Thiers dépose, le 21 juillet 1871, un projet d’abrogation du décret Crémieux. L’ancien ministre du gouvernement de la Défense nationale publie alors une Réfu­tation de l’exposé des motifs alinéa par alinéa, où il entreprend de confondre l’ignorance des partisans de l’abrogation, de montrer à quel point son décret est l’aboutissement d’un pro­jet impérial, interrompu par la guerre :

« Insensés qui dans ce temps désastreux, où notre gloire militaire qui nous faisait la première nation du monde, vient de subir de si cruels revers, voulez-vous ravir encore à notre France la gloire qui lui appartient, la gloire élevée d’avoir la première proclamé la tolérance qui éteint les flambeaux et les bûchers des persécutions religieuses, d’avoir la première levé le merveilleux drapeau de la philosophie, qui, en proclamant l’égalité des cultes, a établi entre tous les hommes la véritable fraternité ? »

Néanmoins, le projet gouvernemental, après un examen en commission, est finalement adopté pour être présenté à l’As­semblée nationale. Crémieux reprend le combat contre l’abro­gation du décret du 24 octobre. Soutenu par les juifs d’Algérie, il alerte l’opinion juive de la métropole. Il amène à Versailles une députation des grands rabbins d’Alger, de Constantine et d’Oran. Le Consistoire central se manifeste auprès de Thiers. Plus efficace, sans doute, est l’intervention du baron de Rothschild auprès du chef de l’exécutif. Le traité de Francfort avait imposé un tribut à la France de 5 milliards de francs-or. Thiers devait procéder à des emprunts, la banque Rothschild était une pièce capitale dans cette affaire. De son côté, Crémieux fait tout son possible pour sauver son œuvre, en proposant de définir les caractères de l’indigénat, ce qui, en écartant les israélites tunisiens et marocains, per­mettrait de sauver le principal. C’est ainsi que le décret du 7 octobre 1871 précise que, pour être inscrits sur les listes électorales, les israélites doivent établir leur naissance en Algérie avant la conquête ou prouver que leurs parents y étaient déjà établis à l’arrivée des Français ; ils doivent prou­ver également qu’ils sont monogames ou célibataires. Le pro­jet ministériel est finalement repoussé.

Les partisans de l’abrogation ne se tiennent pas battus pour autant. La commission d’enquête sur le gouvernement de la Défense nationale voit défiler les adversaires de Cré­mieux. Par la suite, l’hostilité au fameux décret devient per­manente chez les antisémites de la métropole. La légende selon laquelle il aurait été à l’origine de la révolte de la Kaby­lie en 1871 se répète de commentateur en commentateur. En 1887, un an après la publication de La France juive, et dans la même veine que le best-seller de Drumont, Georges Meynié publie L’Algérie juive, concentration de toutes les idées anti-juives reçues [10]. « Comme Juif, écrit Meynié, Crémieux ne songe qu’aux bénéfices que ses coreligionnaires peuvent retirer de notre défaite ou de notre victoire. Il comprend en outre qu’il ne leur suffit pas d’être à la tête des destinées de la France, et qu’il faut aussi compter avec l’Algérie ; ce fut dans de telles conditions qu’il obtint ce fameux décret de naturalisation, alors que des ministres français et patriotes devaient avoir de bien plus grandes préoccupations. »

Pour Meynié, ce sont les juifs qui ont œuvré à éliminer les musulmans de la naturalisation : « Les Juifs devaient mettre leur ancien maître dans l’impossibilité de nuire. » On com­prend donc, explique en substance l’auteur, la révolte des Arabes : « La nouvelle de la naturalisation des Juifs indigènes de l’Algérie ne fut pas plus tôt répandue parmi les Arabes, que ceux-ci se levèrent en masse sur toute l’étendue du terri­toire, avec l’intention de reconquérir leur indépendance, de chasser le Français qui n’avait pas tenu ses engagements et enfin d’exterminer jusqu’au dernier Juif. »

La fable a déjà fait florès, elle deviendra vérité historique pour beaucoup. Dans la construction de cette légende, il faut noter l’utilisation de l’Arabe par les antisémites, qui en opposent la figure noble, guerrière et courageuse, à la lâcheté et à la fourberie du juif. Colonisé, spolié, méprisé par les colons français, l’Arabe est soudainement réhabilité, du moins symboliquement, par l’ennemi du juif, quand cela lui est utile. Au moment du décret Crémieux, nombre de textes magnifient le valeureux cavalier arabe pour mieux flétrir le sordide marchand juif. Édouard Drumont écrira en 1886 : « En face du Juif oblique comme Crémieux, qui trahit le pays qui s’est confié à lui, il faut placer la noble et loyale figure de notre ennemi Sidi-Mohammed-Ben-Ahmed-el-Mokrani [11]. » La tradition se poursuivra jusqu’à nos jours, malgré les impéra­tifs de la guerre d’Algérie qui, de 1954 à 1962, a uni, dans un front « pied-noir », juifs et non-juifs face au nationalisme arabo-musulman. Un Saddam Hussein, dictateur de l’Irak, est sympathique à bien des ennemis d’Israël. L’arabophilie des antisémites est fragile et intermittente ; elle est de bonne guerre toutes les fois qu’elle peut nourrir sans risque la pas­sion antijuive.

L’antisémitisme des Français d’Algérie a été largement d’origine populaire, plus fréquent chez les radicaux et dans l’extrême gauche que chez les modérés. On le rencontre non seulement dans L’Antijuif, journal de Redon, mais encore dans Le Radical de Fernand Grégoire. Cet ouvrier typographe, devenu journaliste, de conviction socialiste et révolution­naire, fondera en 1892 la Ligue radicale socialiste antijuive. Deux ans plus tard, paraît l’ouvrage de F. Gourgeot, La Domi­nation juive en Algérie, l’année même de l’arrestation et de la condamnation d’Alfred Dreyfus. L’Algérie était prête pour accueillir Drumont en prophète.

De manière plus positive, le décret Crémieux a pleinement émancipé les juifs d’Algérie et leur a permis de devenir, à la longue, des Français à part entière qui joueront leur partition, en particulier après le retour de 1962. Après avoir été pen­dant des siècles dominés par les Arabes, ils se trouvaient désormais dans une communauté de destin avec les « pieds-noirs », malgré l’hostilité que ceux-ci leur prodiguaient. Plus nombreux, au moment du décret Crémieux, que les Maltais (10 600) et les Italiens (16 600), moins nombreux que les Espagnols (58 500), ils formaient un groupe à part, à base ethnique et religieuse, socialement hétérogène, et décidément convaincu que son avenir était lié à celui de la patrie fran­çaise. Les juifs étaient en butte à l’hostilité des divers groupes de l’Algérie coloniale aussi bien que de la communauté musulmane colonisée : le décret Crémieux ne cessera de leur être contesté par les antisémites. Mais, jusqu’au régime de Vichy, l’antisémitisme ordinaire ne pourra faire obstacle à leur développement économique, social et politique, permis par la France d’abord par la colonisation qui les avait émanci­pés des Arabes, ensuite par l’acquisition de la citoyenneté française qui les élevait au même rang que les juifs de la métropole.

La France et les Juifs de 1979 à nos jours, de Michel Winock (Seuil, 2004).

Notes :
[1] Cohen, Les Israélites de l’Algérie et le Décret Crémieux, Paris, 1900.
[2] Posener, Adolphe Crémieux (1796-1880), Félix Alcan, 1932, t. 2, p. 232.
[3] « Algérie » se réfère aux trois départements d’Alger, de Constan­tine et d’Oran en 1870. Les territoires sahariens, qui n’étaient pas encore pacifiés, n’y sont pas inclus : les juifs de Ghardaïa et du M’Zab devront attendre la loi du 29 avril 1961 pour accéder au statut civil de droit commun.
[4] Enquête parlementaire sur les actes du Gouvernement de la Défense nationale. Rapport de M. de La Sicotière, Assemblée nationale, 1876.
[5] Cité par S. Posener, Adolphe Crémieux, op. cit., 2, p. 237.
[6] C. Martin, Les Israélites algériens de 1830 à 1902, Éditions Hérakles, 1936, p. 149.
[7] Ibid., p. 151.
[8] Ch-A. Julien, Histoire de l’Algérie contemporaine, PUF, 1964, t. 1, p. 476.
[9] Voir la réfutation de L. Forest, La Naturalisation des Juifs algériens et l’Insurrection de 1871, française d’imprimerie et de librai­rie, 1897, qui conclut : « Si les Juifs algériens n’avaient pas été naturalisés le 24 octobre 1870, l’insurrection ne s’en serait pas moins produite dans le même temps, dans les mêmes lieux, avec la même force et la même intensité. »
[10] G. Meynié, L’Algérie juive, Albert Savine éditeur, 1887.
[11] É. Drumont, La France juive, Édition populaire, Victor Palmé, 1890, p. 243.

Ce texte est tiré de l’ouvrage de Michel Winock, La France et les Juifs de 1979 à nos jours (Seuil, 2004).




Source: Conspiracywatch.info