DĂ©cembre 14, 2020
Par Lundi matin
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« â€” Mon ami, mais, et la libertĂ© ? demandai-je, cherchant Ă  connaĂźtre pleinement son opinion. Tu es, pour ainsi dire, comme au fond d’une prison, alors que l’homme doit jouir de la libertĂ©.

— Tu es bĂȘte, rĂ©pondit-il. Ce sont les sauvages qui aiment l’indĂ©pendance, les sages aiment l’ordre, et l’ordre manque
 Â»

Le crocodile Dostoievski

Le crocodile

L’heureuse formule de Nietzsche a parcouru les textes et supportĂ© bien des analyses « L’État est le plus froid des monstres froids et il ment froidement, et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : Moi l’État je suis le peuple Â». 15 ans auparavant, DostoĂŻevski utilisait le mĂȘme support de mĂ©taphore pour une nouvelle Ă  la Gogol, Le Crocodile, dans lequel un homme, arriviste sans succĂšs, se fait happer tout entier par un crocodile exposĂ© dans une foire. Loin de provoquer l’effroi, cet Ă©pisode constitue au contraire l’origine de l’émerveillement : l’homme est au sein du crocodile pleinement conscient et peut mĂȘme profiter de l’engouement suscitĂ© par sa situation pour organiser ses affaires et les faire prospĂ©rer. Seul son ami qui l’accompagne ne se rĂ©sout pas au « principe Ă©conomique Â» qui semble faire le bonheur de tout le monde en cette situation et voit le grotesque de l’affaire : bordel, il est dans un crocodile ! Le « principe Ă©conomique Â» c’est le rĂ©alisme absurde du capitalisme raillĂ© par l’auteur et qui pourtant nous tient toujours lieu d’ordre du monde. Notre vie commune est organisĂ©e par des gens qui vivent dans des crocodiles pour des gens qui vivent dans des crocodiles, tandis que d’autres rendent compte de cette vie dĂ©battant sans fin pour savoir s’il faut apporter une bougie dans ce ventre ou se complaire dans l’obscuritĂ©.

Dans ce monde Ă©trange, une logique prĂ©vaut, une logique essentielle, car si elle s’effondre alors tout l’édifice s’effondre avec elle : le « principe Ă©conomique Â» tient lieu d’ordre du monde. En subsumant toute lecture possible des choses, elle s’érige en fatalitĂ©. On s’en indigne, on en rĂąle, on s’en Ă©tonne, et on oublie l’essentiel : si un jour un homme vous parle depuis le corps d’un crocodile
 ne lui demandez pas comment il se nourrit : coupez le crocodile en deux ou passez votre chemin.

L’État est ce monstre froid oĂč le principe Ă©conomique tient lieu de formol au corps mort, oĂč la « dĂ©mocratie Â» parle depuis les entrailles de l’économie pour la faire vivre encore et encore. Elle n’existe qu’en ce que le monde entier se nie et se dĂ©lite Ă  mesure qu’elle affirme sa puissance. Il faut au crocodile remplacer le monde sous nos pieds par l’idĂ©e du monde sinon il s’évanouit, car une chimĂšre n’existe qu’en image. Le monstre est un ectoplasme, produit magique qui fait venir au rĂ©el ce qui n’est qu’une ombre.

Les mots de la dĂ©mocratie, de l’État de droit, sont Ă  l’intĂ©rieur du crocodile et n’existent qu’exhalĂ©s par son souffle fĂ©tide. Ce sont des morts qu’on habille en noceurs. Nombreux, dĂ©couvrant la violence et l’absurde de la bĂȘte, s’étonnent d’une dĂ©rive, regrettent les anciens temps, mais d’une part ils ne comprennent pas la logique du monstre et d’autre part ils ne comprennent pas que cette derniĂšre n’est qu’un dĂ©guisement. Le mythe de la rĂ©publique-dĂ©mocratie reprĂ©sentative a toujours compris un dĂ©faussement du rĂ©el au profit d’abstractions et ceci n’apparaissait pas aussi clairement simplement parce que seules des minoritĂ©s subissaient plus que d’autres cette dĂ©corrĂ©lation permanente et parce que les gouvernements successifs ne prenaient pas aussi au sĂ©rieux leurs postures. Chacun sait que ces principes s’effacent dans les lignes de production de tĂ©lĂ©phone, dans les teintures de jeans H & M, dans le traitement des prisonniers, dans la considĂ©ration des femmes, et la liste est infiniment longue. Le sursaut prĂ©sent est toujours salvateur, mais la litanie des indignations et des dĂ©nonciations chaque samedi est particuliĂšrement dĂ©concertante quand elle vise la restauration de droits qui n’existent qu’en idĂ©es. Qu’un avocat s’approchant des lignes de gendarmes et leur Ă©nonce l’illĂ©galitĂ© de leurs pratiques ne les fassent pas broncher d’un poil pourrait suffire Ă  bruler des parlements. L’état de droit est une chimĂšre, qui croit sincĂšrement cette fable est un doux dingue. S’il faut voir cette folie, il ne faut pas croire que le mal est propre Ă  Macron et il serait bienvenu de cesser d’espĂ©rer un crocodile moins dĂ©lirant
 Qui s’étonne de la violence et de l’impunitĂ© de la police n’a pas pleinement compris d’oĂč elle tirait sa lĂ©gitimitĂ©. Aux apologues de la gauche, des Taubira, des Montebourg, des MĂ©lenchon, vous faites erreur. La vie serait plus douce certainement si le gouvernement distillait quelques lois contre le pur exercice de l’idĂ©ologie, mais les rails qui le guident seraient les mĂȘmes. Il y a encore des gens pour croire qu’il suffit de se pointer dans la salle et de dire « mais merde, vous parlez Ă  un homme qui parle depuis un crocodile, vous ĂȘtes fous ou quoi ? Â» pour croire qu’alors chacun changerait d’attitude.

Le monstre a deux voies pour nous faire le suivre : nourrir nos folies propres, notre gout des ordres et des classements : notre dĂ©sir de croire en la simplicitĂ© d’un monde gouvernĂ© par des idĂ©es, ou tout simplement nous mutiler pour l’accepter. Le crocodile prĂ©voyant aiguise ses crocs. À mesure que l’absurde se rĂ©vĂšle, les crocs ont plus que jamais besoin d’ĂȘtre aiguisĂ©s de mĂȘme que l’absurde doit se crier avec plus de force : Le gouvernement Ă©mane de la volontĂ© gĂ©nĂ©rale, il est l’exercice de la raison humaine, les contres pouvoirs prĂ©munissent le peuple d’un pouvoir viciĂ© et le droit encadre le pouvoir dans des rĂšgles intangibles qui garantissent le pouvoir au peuple. Ce costume dĂ©lirant, Macron l’a investi comme nul autre, il ne la pas dĂ©voyĂ© il l’a au contraire fait briller.

La forme Macron du crocodile n’est pas la forme d’extrĂȘme droite, tous crocs dehors et la fable des droits amenuisĂ©es en son ventre ; ce n’est pas la forme sociale libĂ©rale, qui fut hĂ©gĂ©monique, dans l’équilibre des forces pour un crocodile qui avance et dĂ©truit en force tranquille ; la forme Macron c’est l’envers, c’est l’homme avalĂ© qui se croit toutes forces dehors, qui nie qu’il se trouve en fĂącheuse posture. EnfoncĂ© dans sa logique il ne voit ce qui l’entoure que depuis ce qu’il imagine, ne devant son salut qu’à la puissance du reptile qui se sait vĂ©ritable maitre Ă  bord. La forme Macron du crocodile c’est le libĂ©ralisme technophile qui, se frottant au rĂ©el, a dĂ©cidĂ© de faire primer son idĂ©e sur ce qu’elle met en Ɠuvre. Les images doivent ainsi vĂ©hiculer les idĂ©es et le reptile Ă©craser le rĂ©el. Macron s’adresse aux images et nous avons Ă  faire Ă  sa police. Vivant dans les songes il peut donc sans peine nous dire que la police ne commet nulle violence puisse que c’est impossible en droit. Que la justice chĂątierait les bavures puisque la justice est voix de l’état de droit. Que la presse est libre puisqu’elle peut lui poser les questions qu’elle souhaite. Les demi-habiles ne sont que des idiots du point de vue de Macron, car il n’y a plus d’iniquitĂ©, le systĂšme est parfait
 ce n’est que sur le rĂ©el qu’il coince.

Il est encore des fous pour vouloir dĂ©montrer que ce discours est faux, qu’il ne correspond pas Ă  la rĂ©alité  comme si ceci Ă©tait une affaire de preuves et de raisons. Il est d’autres fous pour espĂ©rer une forme crocodile plus heureuse, plus juste, de gauche. Amis, amies, reprenez-vous, on n’apprend pas plus Ă  une poule Ă  manger avec une fourchette qu’on ne demande aux reprĂ©sentants de l’état d’Ɠuvrer pour l’égalitĂ©, la libertĂ© et la fraternitĂ©. Quand on fait face Ă  un homme qui parle depuis un crocodile : si on cherche Ă  lui faire entendre raison
 c’est qu’on est soi-mĂȘme dans un crocodile. Il n’y a jamais eu d’autres choix que de bruler les idoles.

Adrien Brault




Source: Lundi.am