1. Cri gris

La préoccupation relativement récente du caméléon pour le féminisme tient en grande partie à une espèce de déception, sinon de dégoût et d’inimitié, à l’égard d’une certaine forme de vie politique. Ces dernières années, ayant beaucoup désiré la constitution de petites communautés amicales en sécession d’avec le mode de vie capitaliste et urbain indexé sur le travail comme centre, il a approché, par incursions et avec enthousiasme, les constellations politiques où des tentatives ont lieu en ce sens.

Le protée, sur-le-champ, s’est mis à déchanter. Il constate qu’une multitude de faits et gestes largement partagés l’empêchent de se sentir à son aise et en place dans ces groupes : sa langue, longue et vive, on la lui enroule autour du cou sans faire attention à le laisser respirer. Sa queue-balancier, qui lui donne tout son équilibre et son agilité, on la lui engourdit sous une chaise maussade d’où il ne pourra pas bouger, jamais, pour faire trois pas de danse. Il sera l’élève muet, l’apprenti-philosophe ignoblement ignare, la femme de que l’on salue comme une vitre où seul le reflet d’un petit grand homme, parfois, passe. Sa peau, surtout, sa peau. Sa joie qui est sa vie de changer de couleur pour, ami du kairos et de l’instant précis, se faufiler en souriant, adéquat dans chaque décor. Ce qu’il aime, c’est jouir du paysage avec le paysage : en polychromie versatile, s’ajuster pour bien vivre. Mais vissé sur le naufrage de sa chaise, le caméléon de plus en plus maussade et frustré prend progressivement la poussière, la teinte grise monte et le recouvre tout entier. Il est enterré vif dans sa propre incouleur. Immobile, le derviche tourneur. Tout rire d’oiseau éteint dans les cendres de sa gorge serrée, le sourire desséché derrière le masque dur de l’indifférence déçue. Alors, que faire d’autre : ses gros yeux globuleux s’élargissent à n’en plus finir pour, en silence, ne pas perdre une miette de la débâcle de ses désirs.

Ayant toujours plus ou moins pu faire et dire ce qu’il voulait, ayant pris le circuit qu’il souhaitait sans qu’on lui oppose aucune objection, enfant unique élevé par un père et une mère qui l’auraient vraisemblablement éduqué peu ou prou de la même façon s’il avait été un garçon, le saurien croit avoir été, jusqu’à 21 ans, relativement chanceux car assez peu confronté directement, en tant qu’individu, à la misogynie et au sexisme. Formidablement inconscient, jusqu’à très tard, des problématiques féministes qui ne semblaient pas se poser directement à lui car, d’une certaine manière, il n’était pas une fille, il a mis du temps à reconnaître leur couleur forcément morose derrière le malaise ressenti au sein de ces confréries. Par une batterie de détails, c’est très progressivement que celles-ci lui sont apparues pour ce qu’elles sont encore en grande partie aujourd’hui : des milieux structurés par une forme de « masculinisme », où la parole – philosophique notamment – est la source première de domination symbolique. Quelle amertume de manquer, là où tout semblait réuni, la joie du collectif ! Quelle rage pour le caméléon de découvrir, un instant avant l’exaltation, que des seins lui ont poussé : il se voyait déjà communauté mais, horreur, frustration, croyez-le ou non – c’est une femme qu’il est  !

Alors courage : fuyons ! Quoique de façon minime, puisqu’il ne faisait pas partie intégrante de ces collectifs et n’a jamais su s’y sentir à son aise, le caméléon a donc « fait sécession une seconde fois », ne pouvant se reconnaître dans ces mises en pratique d’une vie politique et d’une sensibilité philosophique qu’il partage pourtant. Dépité, n’ayant pas su trouver, dans la masse gênée, celles avec qui écrire À nos amies, il a donc pour un temps abandonné l’idée de toute vie activement insurrectionnelle. Il s’en est tenu à faire fleurir, par ailleurs, ses amitiés au mieux, faisant ainsi politique en actes, mais sans s’en revendiquer par les mots ni les formes. Et sans pouvoir non plus envisager de changer radicalement de vie, faute de collectif, donc faute de moyens, résigné, mais avec entrain, il a cheminé sur sa branche. Gardant toujours un œil ouvert pour voir si, bientôt peut-être, ces groupements peuvent devenir tout autre chose.

2. Cri blanc

Appelons un chat un chat, dit le caméléon-femme : « Quand j’évoque une triade masculiniste de la domination parolière, je parle concrètement d’un partage très inéquitable du temps de parole entre femmes et hommes dans le cadre des discussions collectives. Je parle aussi, sur la plan plus privé et plus microscopique, d’une forme de discrédit donné d’avance lorsque l’on est une femme : il m’est arrivé si souvent, en conciliabule, de me faire couper la parole ou de ne pas être écoutée du tout, que j’ai peu à peu renoncé à dire quoique ce soit. Ce silence auquel je me suis indirectement trouvée assignée s’est ramifié en conséquences néfastes et relativement profondes : petit à petit, ma confiance en moi dans ce milieu s’amenuisant à vue d’œil, c’est ma capacité même à réfléchir, à dialectiser et à argumenter, qui s’est vue progressivement neutralisée dans ma propre tête. Ma mémoire même a commencé à s’enrayer dans le cadre de ce processus de désaffection. Je me suis en somme rapidement cantonnée moi-même, mais contre mon gré, à une posture fantomatique et silencieuse de tapisserie souriante, crispée et surtout extrêmement frustrée. Car c’était comme constater la défaite de mes désirs politiques dans le seul cadre où ils semblaient pouvoir se réaliser pleinement. »

3. Cri noir

Le masculinisme qui fait fuir les caméléons a ceci de retors que la domination qu’il exerce cohabite sans contradiction, jusqu’à un certain point et sur le plan discursif du moins, avec les conceptions politiques les plus libertaires. L’usage du concept spinoziste de puissance, par exemple, y donne lieu à des effets pervers particulièrement représentatifs de cette torsion logique. Dans ces milieux, si la réalisation de la puissance propre est théoriquement posée comme index de toute manière de vivre et comme horizon désirable justifiant toute action insurrectionnelle – et le caméléon n’a jamais voulu autre chose –, sa mise en œuvre pratique dans toutes les situations de la vie et dans les rapports entre personnes n’y est en réalité effective que pour les individus jouissant d’un statut prépondérant. Or, ceux-ci correspondent à des personnes créditées de pouvoir symbolique, c’est-à-dire à ceux qui manient la parole publique et peuvent le faire. Il se trouve que, dans l’économie du milieu, de telles personnalités prépondérantes – multiples, diverses, mais toutes dominantes –, sont des hommes. La question n’est pas de savoir s’il peut exister des contre-exemples, c’est-à-dire, concrètement, des « femmes fortes » qui parviendraient à assumer, dans ce contexte, la même place de premier plan. Enregistrer quelques exceptions isolées ne changerait rien, sauf à les agiter comme argument fallacieux pour faire perdurer un état de fait, au constat suivant : dans ces collectifs, une synergie et une structuration réciproque est à l’œuvre entre prépondérance discursive, domination symbolique et masculinité masculiniste.

Par prépondérance discursive, on entend deux choses : d’abord, la prépondérance du discours sur toute autre activité, la parole se constituant comme valeur absolue dans l’économie des rapports de pouvoir ; ensuite, la prépondérance de certains individus sur d’autres dans le champ d’occupation de la parole, qu’elle soit publique ou privée. Dans ce sens plus spécifique et dans le contexte qui nous intéresse, la prépondérance discursive correspond avant tout à la capacité à prendre la parole en public – la parole publique commence là où se trouve un interlocuteur constitué, de gré ou de force, en public écoutant –, et à l’assumer de façon réitérée et suivie. Dans une réunion, par exemple, cela se traduit par la monopolisation du temps de parole par un ou plusieurs individus. Dans une conversation, par la même chose et par l’incapacité à laisser finir ceux qui se risqueraient à parler plus que de coutume.

Par domination symbolique, on désigne dans ce contexte le bon droit à prendre la parole et à être écouté, de même que la capacité à la prendre au détriment d’autres paroles, que l’on coupe ou que l’on ensable dans le silence en accaparant toujours déjà le monopole de l’attention légitime. La prépondérance discursive et la domination symbolique s’entre-alimentent et rejaillissent sans cesse l’une sur l’autre dans un cercle fermé : plus il parle, plus il est écouté ; plus il est écouté, plus il peut l’être, et plus il parle, donc, car plus il peut parler. Notre but concret est d’ouvrir le cercle vers l’extérieur : plus il a parlé, moins il peut parler aujourd’hui ; car moins elle a parlé, plus elle peut parler maintenant, puisque on va l’écouter.

Il est clair que ce schéma de la prépondérance et du règne fondés sur le discours est un patron relationnel qui, s’il trouve sa réalisation la plus fréquente et la plus remarquable dans l’ordre de la parole publique, outrepasse largement les limites du seul langage verbalisé. L’attention ici comprise comme écoute d’une parole revêt de nombreuses autres formes, visuelles, par exemple, ou plus globalement existentielles. Sur le mode inverse de l’inattention, donc, on se rend compte que : qui ne prête pas l’oreille à la parole de quelqu’un n’arrête pas non plus son regard sur l’individu ainsi déconsidéré, auquel tout poids d’existence, en définitive, est dénié. Dominer symboliquement, en somme, c’est avoir le pouvoir de rendre inexistants celles et ceux que l’on juge insignifiants.

Par masculinité masculiniste, on veut dire un ensemble de comportements et de valeurs partagés par ceux qui évoluent dans le cercle de pouvoir et pour qui ce cercle fonctionne. Il faut bien sentir ici le lien de nature entre masculinisme, parole et pouvoir : à la rigueur, une femme se rendant aux évidences du pouvoir parolier, l’exerçant sans mesure, ne grattant pas alentours dans la zone opaque du silence, du non-spectaculaire, ferait office d’homme dans un tel contexte. Pourquoi, alors, caractériser cet échafaudage de domination comme un « masculinisme » plutôt que, seulement, comme un « parolisme » ? En effet, dans ces conditions, il semble suffire de parler d’esprit de domination et de société de Cour pour rendre compte du fonctionnement qui est à l’œuvre. Nul besoin, apparemment, de mettre pour ainsi dire « les couilles sur le tapis » en évoquant le genre. Pourtant, la bipartition de ce microcosme peuplé de spectaculaires et d’absents engage autre chose dans la mesure où elle recoupe, par principe semble-t-il, la bipartition genrée. Par une forme de paresse héritée et de force d’inertie de la bêtise, peut-être, un système tourne, et fait que ceux qui peuvent parler sont « hommes » et celles qui peuvent se taire sont « femmes ».

La coïncidence est, à la rigueur, anecdotique : ce qui pose problème, au fond, c’est que certaines personnes, pour ce qu’elles sont, puissent faire quelque chose ou ne pas le faire, et que cela soit concrètement interdit ou rendu difficile à d’autres, pour ce qu’elles sont aussi. Ce qui est à défaire ici, c’est donc, de manière générale, un fonctionnement par privilège et par entrave systématiques. Et si la question du masculinisme est ici abordée, ce n’est qu’en tant que cas particulier, envisagé dans le cadre d’une critique générale des relations de pouvoir. Si l’on veut parvenir à un exercice de la puissance qui ne soit pas une force, il faut passer, entre autres étapes, par le démontage des rapports entre « femmes » et « hommes », et par le déboulonnage de ces assignations mêmes – quoique cela ne saurait suffire.

4. Cri rouge

Pourtant, une chose encore. La coïncidence entre rapports de pouvoir et rapports de genre est en réalité loin d’être anecdotique, surtout dès lors qu’elle engage le désir et la sexualité, dans le cadre massivement hétérosexuel qui est celui du contexte concerné. Or c’est bien par là que se lie tout l’édifice du pouvoir langagier et de la domination symbolique avec le masculinisme. C’est là que se justifie l’emploi même du terme « masculinisme », car c’est le moment où, outre des bavard.e.s et des taiseux.se.s, des épanoui.e.s et des frustré.e.s, il commence à y avoir des hommes et des femmes. Que les personnes les moins considérées et les plus silencieuses soient des personnes-femmes, c’est une tendance constatée ; qu’elles ne puissent sortir du silence et de l’inexistence assignés qu’en assumant l’ethos masculin dominant, ou par le fait de se constituer ou d’être constituées en objets de désir, c’en est une autre qui aggrave le cas général. Les trois modes d’existence possibles pour celles qui sont perçues comme « femmes » sont donc les suivants : rester dans la grisaille du silence absent ; se faire « homme » pour exister ; ou occuper un statut intermédiaire d’existence, celui d’objet de désir potentiel. Dans les trois cas, il s’agit de modes mineurs d’existence, dont personne ne se satisfait s’ils sont imposés (il n’y a que ceux qui peuvent êtres majeurs pour trouver du charme au mineur). Autrement dit, voilà trois façons de n’être qu’objet et non sujet, de ne pas exister à proprement parler ; voilà trois manières d’être peint de force en gris, en « bleu » ou en « rose », alors qu’on est et qu’on aime être, comme tout le monde, un caméléon multicolore.

En tant qu’objet de désir, on s’expose en outre à plus, à pire ; ce qu’on risque, c’est l’endroit précis où la domination symbolique prend la forme du pouvoir de disposer et se pare des couleurs de la légitimité grâce aux atours du sophisme. Ce cas-limite – le harcèlement, le viol –, n’est autre que la logique poussée jusqu’à ses ultimes conséquences du continuum de pouvoir que nous tentons de décrire. C’est en ce sens qu’un violeur ne saurait être envisagé que comme un cas déviant, un malade ou un monstre isolé, qui sert de repoussoir au reste de la communauté de pouvoir. Un violeur, même s’il était un monstre, ne saurait vivre dans un milieu hostile : il ne peut perdurer et persister, voire faire fleurir ses fleurs vénéneuses, que sur un sol propice. Ce sol, il faudrait cracher dessus et aller chercher les bonnes graines qui y logent pour les replanter ailleurs, là où toutes sauront croître sans s’asphyxier les unes les autres.

En somme, le masculinisme n’est qu’un cas particulier et qu’une des couleurs que revêt l’assentiment aux rapports de pouvoir. Ce que veut le caméléon, c’est défaire de leur part de pouvoir les rapports d’« amitié », d’« amanterie » et d’« amour ». Ce qui implique, raisonnablement, d’être capable de laisser tomber la peau sèche des subordinations volontaires et des assujettissements consentants fondés sur l’admiration, l’envie, le mécontentement de soi. Ce qui suppose, aussi, de prendre les gens – tous les gens – pour ce qu’ils sont et peuvent être : à l’heure des débats, des adversaires dialectiques ; à l’heure des repas, des ami.e.s convives avec qui trinquer ; à l’heure des fêtes, des partenaires de danse ; à l’heure des ébats, peut-être ou peut-être pas, et s’il y en a, des rencontres à faire ; à l’heure des chants, des camarades de voix, et cætera, et cætera.

4. Cri vert, cri jaune, cri bleu, et toutes autres couleurs

Il y a trois ans, quand fleurissaient les Nuits Debout, j’ai voulu écrire un texte qui proposait de nous entendre pour la suite des choses à faire ensemble : faire muter les uns dans les autres les claironnants et les imperceptibles, hybrider les espèces en enjoignant les cigales à se laisser pousser des antennes et les fourmis à se doter de cymbales. Aujourd’hui, je ne suis pas plus sensible qu’alors au fait que, tendanciellement, les claironnantes cigales sont des hommes et les imperceptibles fourmis des femmes. Ça ne m’intéresse pas tellement : ce qui continue de me préoccuper, à tel point que j’ai fui la faune, c’est que cette ligne de partage se solidifie, que les uns et les autres s’assignent et se fassent assigner dans et par la « communauté » à un masque animal dont il n’est plus possible de se défaire. Car si l’on ne peut pas danser, ce n’est pas ma révolution, ce qui veut dire : si je dois y être quelque chose sans pouvoir y devenir, toujours, quelque chose d’autre (si l’on me rive, par exemple, à la pesanteur du taureau pour se justifier à soi-même de n’être que souris ; ou si l’on m’attache au piquet de la femme sans pouvoir parcourir les champs de l’homme, de l’enfant, de l’animal, des autres), alors je ne veux pas de cette vie-là, ce n’est pas mon insurrection et vous n’êtes pas mes amis.

Aujourd’hui, donc, les questions d’hommes et de femmes ne m’intéressent pas plus. Mais je crois qu’ils nous faut être plus claires, moins délicates et moins avancées qu’alors dans la joie du sans genre et de la non-assignation. Parce que nos amis qui nous collent des étiquettes, quand ils ne font pas pire, sont retors, indélicats et encore loin derrière, très à la traîne. Parce que nos amants ne sont pas encore nos amies, ou si peu. Vive les procédures de justice communautaire qui font ce qu’elles peuvent après-coup et les groupes de parole non-mixte retournés comme des gants, pour une prévention tardive. Vive la bonne volonté ingénue des nouveaux féministes, tant que la cocarde violette n’est pas qu’un accessoire de la nouvelle collection conceptuelle, ni l’outillage tout neuf d’une drôle d’appropriation culturelle. Mais vive, surtout, les fusées lancées et leurs retombées à mille lieues et en cent points du globe, qui feront enfin essaimer nos cartographies amicales comme n’a pas su le faire la salve précédente. Enkystée qu’elle était encore dans une conception courtisane et spectaculaire des rapports entre nous.

Aussi, et peut-être surtout, parler aujourd’hui en termes féministes et introduire une distinction en termes de genre là où l’on pouvait dire la même chose, en plus beau, par une distinction en termes de délicatesse du réel, relève de la décision tactique. Malgré la grisaille quelque peu rebutante des mots-marteaux comme « féminisme », « domination », « appropriation » et « masculinisme », il faut les employer même à regret pour parler la même langue, en les pliant, autant que faire se peut, en avions de papier aux couleurs chatoyantes. Renoncer en partie à l’idiosyncrasie, pour écrire ce texte, vaut la peine : il s’agit avant tout de se reconnaître entre alliées, entre phénix errantes et caméléons fugitives.

Et ce qui importe, en fin de compte et par-delà le poids maladroit des catégories imposantes, rebattues, c’est de pouvoir parler comme un caméléon. Ni femme, ni homme, mais l’un et l’autre, dont les pronoms et les accords dérapent sans prévenir les uns parmi les autres. Ni humain, ni animal, mais l’un et l’autre, et tout ensemble encore autre chose : bégayer la langue glissante d’un être qui ne parle pas. Être et faire parler un caméléon-Pessoa.


Article publié le 23 Juin 2019 sur Lundi.am