Mai 28, 2020
Par Le Poing
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Ils sont des dizaines Ă  se regrouper Ă  Montpellier avec le mot d’ordre « Ensemble pour notre rĂ©gularisation sans exception Â».

Six ans. Cinq ans. Onze ans. On n’est pas en train de dĂ©crire une fratrie. Ce palmarĂšs est celui d’Ali, de Lamia, et de Mohamed. Le nombre d’annĂ©es mentionnĂ©es est, pour chacun, la durĂ©e passĂ©e Ă  Montpellier en position de travailleur sans papiers. La couverture mĂ©diatique se focalise surtout sur les migrants trouvant la mort en MĂ©diterranĂ©e, les rĂ©fugiĂ©s massĂ©s contre des barbelĂ©s sur les Ăźles grecques. Ces images sont brĂ»lantes, terribles, et spectaculaires.

En comparaison, les Ali, les Lamia, les Mohamed sont invisibles. On les a croisĂ©s au pied du Corum Ă  Montpellier. Il fallait qu’ils racontent leur vie au temps du dĂ©confinement. Une Ă©pidĂ©mie, exceptionnelle, en rĂ©vĂšle beaucoup sur des mĂ©canismes de la sociĂ©tĂ© qui sont en fait permanents. Exemple : le fantasme est lĂ , du corps national dont il faudrait protĂ©ger l’immunitĂ© ; et au contraire, de ceux qu’il faudrait, coĂ»te que coĂ»te, maintenir Ă  l’extĂ©rieur de ce corps supposĂ© sain. Les sans-papiers, les travailleurs invisibles, comptent parmi ces derniers, rejetĂ©s de l’autre cĂŽtĂ© de la barriĂšre sociale.

Leur situation est inextricable. Les rĂ©glementations qu’on leurs oppose ne cessent d’ĂȘtre modifiĂ©es. AggravĂ©es. A part quoi, ils bossent. Mohamed : « LĂ , j’ai fait quatre ans et demi en CDI chez le mĂȘme patron. Je suis trĂšs recherchĂ© pour bosser. J’ai beaucoup de compĂ©tences, la peinture, l’électricitĂ©, toute la rĂ©novation Â». A force de contrĂŽles, de lettres recommandĂ©es de la PrĂ©fecture, le patron de Mohamed a fini par se sĂ©parer de lui. « Mais bien entendu, vu mon statut, mĂȘme aprĂšs avoir cotisĂ© tout ce temps, impossible de m’inscrire pour obtenir mon droit au chĂŽmage Â». Pour autant, Mohamed n’est pas expulsable. Le boulet est passĂ© trĂšs prĂšs Ă  plusieurs reprises. ContrĂŽles. Arrestations. Placement en centre de rĂ©tention. Avocat, interventions de la Cimade. Mohamed est toujours lĂ , « mais sans avoir pu retourner au pays voir la famille depuis toutes ces annĂ©es Â».

A cĂŽtĂ©, Lamia est une jeune femme incroyablement resplendissante, positive, quand tout devrait la dĂ©primer : « Je me partage entre des travaux de cuisine, et d’accompagnements aux personnes ĂągĂ©es. Plusieurs fois ça s’est passĂ© trĂšs trĂšs bien. LĂ  j’ai pu rester presque un an avec un monsieur qui, d’ailleurs, me payait bien Â». Puis vient toujours le moment oĂč il faudrait rĂ©gulariser la situation, dresser un dossier pour obtenir une aide, un dĂ©grĂšvement fiscal, etc. « Alors, je suis obligĂ©e de mentir, de faire durer un peu, prĂ©texter le temps de rĂ©unir les piĂšces. Puis vient le moment oĂč je dois partir sans rien dire, et chercher Ă  nouveau, pour tout recommencer Â». Jusqu’à la fois suivante.

Autorisations comme saisonniers, titres provisoires, Ă©tudes de dossier, rejets, cartes de sĂ©jour accordĂ©es, puis retirĂ©es Ă  terme. Ali aussi connaĂźt cette valse infernale, et s’avoue « plutĂŽt trĂšs dĂ©primĂ© Â» depuis un dĂ©cĂšs dans sa famille, survenu dans ce contexte pourri. « Nous travaillons comme tout le monde, nous payons tout comme tout le monde, mais nous n’avons droit Ă  rien. Nous n’existons pas. Enfin oui, j’ai quand mĂȘme la carte Vitale Â».

Alors samedi, Ali, Lamia et Mohamed veulent absolument « sortir. Oui on va sortir. Il faut qu’on sorte Â». Sortir voir des amis ? Se dĂ©tendre en dĂ©confinement ? Non. Un autre genre de sortie. Dans leur français, mĂątinĂ© de culture marocaine, « sortir Â» signifie ce qu’ici on appelle habituellement « descendre dans la rue Â». Manifester. Du moins se manifester. Cesser d’ĂȘtre invisible. Sortir au grand jour. Et ça rĂ©sonne encore plus fort aprĂšs huit semaines de confinement. Mohamed, toujours trĂšs doux et calme : « Ă‡a a Ă©tĂ© l’horreur. Te rendre compte que tu n’as droit absolument Ă  rien. Aucun chĂŽmage partiel. Aucune allocation familiale d’urgence. Aucune possibilitĂ© de dĂ©rogation de sortie pour le travail, puisque tu peux pas fournir aucun document. La crainte de se faire coincer. Emprunter Ă  qui on peut pour payer le loyer Ă  600 euros. Une situation catastrophique ! Â»

Dans le tunnel des invisibles de l’épidĂ©mie, Ali, Lamia, Mohamed, ont aperçu une lueur d’espoir. Au Portugal et mĂȘme dans l’Italie rongĂ©e par Salvini, patronats et gouvernants ont fini par converger : la prĂ©vention sanitaire d’une part, et les travaux agricoles (tout particuliĂšrement) d’autre part, rendaient finalement cohĂ©rentes des mesures de rĂ©gularisation de sans-papiers. On en parle aussi en Belgique. Dans l’Hexagone, on a vu un puissant groupe Facebook se constituer, qui s’appelle « Ensemble pour notre rĂ©gularisation sans exception ». A Montpellier, c’est par dizaines qu’on compte ceux qui le suivent.

La dĂ©marche vient complĂštement de la base. On voit de suite qu’Ali, Lamia, Mohamed, dĂ©couvrent absolument tout de ce que peut ĂȘtre une organisation solidaire pour lutter. Alors une manifestation ? Ils ont contactĂ© la Cimade, dont ils connaissent bien l’adresse, et d’autres groupements analogues, pour Ă©valuer le droit Ă  rassemblement. Question dĂ©licate, quand on voit la brutalitĂ© frappant tout regroupement de plus de dix personnes sur la voie publique. Alors, qu’espĂ©rer dans le cas de sans-papiers, de sans droits ?

Plus de trois cents entitĂ©s, depuis les groupes de terrains jusqu’à une myriade d’organismes nationaux, appellent, samedi dans toute la France, Ă  une marche des solidaritĂ©s. Cela pour obtenir la rĂ©gularisation inconditionnelle et pĂ©renne de toutes les personnes sans papiers, l’accĂšs aux droits, Ă  la protection et aux conditions minimales de survie, sans aucune discrimination, particuliĂšrement dans le contexte actuel de crise sanitaire. L’accent est mis sur la fermeture des centres de rĂ©tention, comme sur la rĂ©habilitation des foyers de logement et la suspension des loyers.

Mais alors que le mouvement social de l’aprĂšs-Covid semble bien tĂątonnant, il est difficile de relever les traces, sur Internet, d’une mobilisation effective de tous ces partis, syndicats et associations, Ă  l’occasion de cette “sortie” du 30 mai, qu’ils disent soutenir. En resteront-ils Ă  cette jolie tournure Ă©pistolaire : « Pour se relever, notre pays aura besoin de tous ceux qui sont Ă  bord Â», par laquelle rĂ©pondent les signataires, Ă  la phrase finale d’Emmanuel Macron dans son allocution du 13 avril 2020 : « Il est temps de repenser nos sociĂ©tĂ©s pour qu’elles soient plus solidaires et plus respectueuses des droits humains Â».




Source: Lepoing.net