Septembre 16, 2020
Par Conspiracy Watch
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Pierre-André Taguieff publie ce jour aux PUF un essai stimulant : Hitler, les Protocoles des Sages de Sion et Mein Kampf – Antisémitisme apocalyptique et conspirationnisme. En exclusivité, Conspiracy Watch en publie les bonnes feuilles* (2/2).

Hitler, les « Protocoles des Sages de Sion » et « Mein Kampf », de Pierre-André Taguieff ( PUF, 2020) ; arrière-plan : « La trahison de Judas », d’après un dessin de Willy Knabe (édité par le parti nazi en 1942).

Une autre source de la haine antijuive de Hitler est une rumeur, rapidement fixée en légende, sur les responsables cachés de la défaite allemande de 1918 : une légende accusatrice largement répandue dans les milieux nationalistes allemands, nourrie par le ressentiment et la hantise permanente d’une répétition de l’événement traumatique. Lancée par un général britannique, puis reprise par le maréchal Paul von Hindenburg et le général Erich Ludendorff, la « légende du coup de poignard dans le dos » (Dolchstoßlegende), censée expliquer la défaite allemande et la « désastreuse » paix de Versailles par la trahison de « l’arrière » et des politiciens, parut fournir, pour les milieux antijuifs qui la réinterprétèrent dans leur perspective, une nouvelle preuve historique de la réalisation du programme de domination juive mondiale censé avoir été révélé par les Protocoles des Sages de Sion.

Derrière les « criminels de novembre » ou les « traîtres de novembre », se tenaient les Juifs. Cette légende, fondée sur le stéréotype du Juif « destructeur des nations » et des « empires », fut aussitôt reprise par la quasi-totalité des milieux de l’extrême droite allemande qui, traumatisés par la révolution de novembre 1918 qu’ils supposaient à direction juive, s’appliquaient à disculper le militarisme prussien en imputant aux Juifs la responsabilité principale des malheurs de l’Allemagne. Le contexte politique était favorable à la propagation des rumeurs et des légendes. Il faut avoir à l’esprit la mythologisation négative du traité de Versailles qui réunissait la plupart des familles politiques : « Versailles, c’est le maître mot et le traître mot de la naissance de la République de Weimar en 1919, le nom de la souffrance de l’Allemagne et de son humiliation. » Pour la plupart des nationalistes, la recherche des coupables aboutissait à la dénonciation des Juifs, ou, plus exactement, des Juifs puissants et « internationaux », les « Sages de Sion ».

Dès les années 1920-1922, dans les préfaces ou les commentaires des Protocoles publiés en diverses langues européennes, le nombre des « Sages de Sion » est fixé à travers une interprétation forcée, dans un sens antijuif, d’une phrase de Walter Rathenau (1867-1922) extraite d’un article paru en 1909 : « Trois cents hommes, qui se connaissent tous entre eux, guident les destinées économiques de l’Europe et choisissent leurs successeurs parmi leurs disciples. » L’article de Rathenau, « Notre relève » (« Unser Nachwuchs ») – traitant de la « prochaine génération d’hommes d’affaires » –, paru dans la Neue Freie Presse (Vienne) le 25 décembre 1909, avait été repris en 1912 dans son livre Zur Kritik der Zeit, réédité à de nombreuses reprises, notamment en 1922. Les lecteurs de bonne foi pouvaient constater qu’il n’était pas question des Juifs dans l’article. C’était compter sans les autres. En 1933, Rudolf von Sebottendorff (1875-1945), dans son livre sur la Thule-Gesellschaft qu’il avait fondée en août 1918, cite la phrase de Rathenau, la présentant comme une « confession » et précisant qu’elle « révèle le pot aux roses », c’est-à-dire, en dépit du décalage chronologique, la vérité cachée de la politique allemande sous la République de Weimar. Réaffirmant en 1933 que « la démocratie est juive », Sebottendorff s’était rendu célèbre par son discours du 9 novembre 1918 – alors que le mouvement révolutionnaire gagnait Berlin –, dans lequel il avait notamment lancé : « À la place du prince qui était de notre sang, trône notre ennemi mortel : Juda. »

Sloganisée, la phrase de Rathenau est devenue par exemple : « Trois cents hommes importants décident des destinées du monde. » Mais, très vite, les « trois cents hommes » ont pris la figure des « trois cents Juifs » identifiés comme les maîtres cachés du monde. La phrase est citée par Erich Ludendorff dans un essai publié en 1921, Kriegsführung und Politik (« Conduite de la guerre et politique »), en tant que preuve de l’existence d’une direction secrète du peuple juif, et ce, dans un contexte où le célèbre général pangermaniste dénonçait le « coup de poignard dans le dos » qui, selon lui, suffisait à expliquer la défaite de l’armée allemande. Soupçonné – à tort – par les milieux d’extrême droite d’avoir des liens avec les bolcheviks, Rathenau, d’origine juive et censé connaître le nombre exact des « Sages de Sion », devait donc faire partie des initiés, donc du gouvernement secret du monde. Cette accusation fut reprise notamment en 1922 dans l’introduction de la traduction anglaise des Protocoles due au journaliste antisémite Victor Marsden :

« Qui sont les Sages ? C’est un secret qui n’a pas été révélé. Ils sont la Main Cachée. […] Cependant feu Walter Rathenau […] a un peu éclairé la question et sans doute était-il en possession de leurs noms car il était de toute vraisemblance l’un des leurs. »

Cette entreprise de falsification et de mythologisation de propagande n’a pas été sans conséquences pratiques : cette accusation portée contre les « Juifs internationaux » a justifié l’organisation d’un complot réel en vue d’assassiner le ministre des Affaires étrangères de la République de Weimar, haïe par les milieux nationalistes et racistes. Désigné comme l’un des « Sages de Sion », Rathenau fut assassiné le 24 juin 1922 par un commando de l’organisation Consul, regroupant des nationalistes antijuifs fanatiques. Ces derniers étaient des lecteurs des Protocoles, comme l’un des assassins, Ernst Werner Techow, l’a clairement indiqué lors de son procès :

« Il [Erwin Kern, chef du commando] disait que Rathenau lui-même s’était vanté d’être l’un des trois cents Sages de Sion dont l’intention et le but étaient de soumettre le monde entier à l’influence juive, comme déjà le montrait l’exemple de la Russie bolcheviste. »

Le général prussien Friedrich von Bernhardi (1849-1930), théoricien militaire et chef de file du bellicisme allemand d’avant-guerre, reprend à son compte la légende du « coup de poignard dans le dos » dans un ouvrage paru en 1922 : Deutschlands Heldenkampf, 1914-1918 (« Le combat héroïque de l’Allemagne, 1914-1923 »). Le journaliste et essayiste néo-conservateur Hans Blüher (1888-1955) – connu comme historien du mouvement des Wandervögel –, dans un opuscule également paru en 1922 : Secessio Judaica, considère l’accusation comme irréfutable, en ce qu’elle est en parfait accord avec la conviction qu’a le peuple allemand de la culpabilité des Juifs dans le dénigrement du prussianisme.

Dans son livre déjà cité, Kriegsführung und Politik, Ludendorff accuse expressément les Juifs d’avoir voulu la défaite de l’Allemagne et s’efforce d’expliquer pourquoi les hauts dirigeants du peuple juif se sont engagés contre l’Allemagne :

« Le directoire [Oberleitung] du peuple juif a soutenu les efforts de la France et de l’Angleterre, peut-être a-t-il même guidé la politique de ces deux pays. Il a considéré la guerre mondiale imminente comme le moyen d’atteindre ses objectifs politiques et économiques : acquérir un territoire ayant le statut d’un État en Palestine, faire reconnaître l’existence du peuple juif ; procurer aux Juifs d’Europe et d’Amérique une position de suprématie, au-dessus des États et à la tête des capitalismes. Dans le cadre de la réalisation de ce programme, les Juifs, en Allemagne, aspiraient à une position identique à celle qu’ils détenaient dans les pays qui s’étaient déjà livrés à eux. Pour cela, le peuple juif avait besoin de la défaite allemande. »

Mentionnant notamment les Protocoles (dans la traduction de Gottfried zur Beek) et Le Juif international (dans la traduction de Theodor Fritsch), Ludendorff précise plus loin, reprenant à son compte le thème conspirationniste par excellence de l’existence d’une histoire vraie, mais cachée, derrière l’histoire apparente ou officielle :

« Plusieurs ouvrages récemment publiés projettent une meilleure lumière sur la position du peuple juif. Le peuple allemand, tout comme les autres peuples de la terre, a de bonnes raisons pour se livrer à une sérieuse étude du développement historique du peuple juif, de ses organisations, de ses méthodes de lutte et de ses projets. Tout laisse croire qu’en bien des cas, nous aboutirons à une autre version de l’histoire mondiale. »

Ce type d’accusation visant les Juifs comme principaux responsables de la défaite de l’Allemagne est intégré très tôt par Hitler dans nombre de ses discours, où il joue le rôle d’une justification d’un type de prophétie-menace dont le démagogue fera un usage récurrent. On en trouve une illustration dans le discours du 30 novembre 1919 à Hersbruck : « Les temps viendront où les coupables de l’effondrement de l’Allemagne perdront l’envie de rire. Ils seront saisis d’angoisse. Qu’ils sachent que le juge arrive. »

Le jeune Hitler, durant la Première Guerre mondiale, pensait le salut de l’Allemagne sur le mode du « règlement de comptes » avec les étrangers-ennemis installés sur le sol allemand, comme en témoigne sa lettre à l’un de ses amis munichois, l’assesseur Ernst Hepp, datée du 5 février 1915, alors que le soldat Hitler était engagé dans les combats contre les Anglais en Flandre :

« Je pense bien souvent à Munich, et chacun d’entre nous, ici, n’a qu’un seul souhait en tête : régler bientôt son compte à la bande [les étrangers-ennemis], une fois pour toutes. Pour que, même si certains d’entre nous doivent y rester, les autres retrouvent la mère-patrie débarrassée des métèques qui l’encombrent. Notre vœu le plus cher, celui-ci : que les sacrifices et les souffrances de centaines de milliers d’entre nous, les flots de sang que nous versons quotidiennement dans cette bataille contre une coalition internationale d’ennemis, permettent non seulement de tailler en pièces les ennemis extérieurs de l’Allemagne, mais aussi – et surtout – de briser notre internationalisme interne. Ce qui aurait plus de prix à mes yeux que n’importe quel gain territorial. »

Dans le deuxième tome de Mein Kampf, au chapitre IX, Hitler réitère et précise sa prophétie sur le châtiment des « criminels de Novembre » : « Un jour, un tribunal national allemand aura à juger et à faire exécuter quelques dizaines de milliers d’organisateurs responsables de la trahison de Novembre et de tout ce qui s’y rapporte. » Lesdits « criminels », pour Hitler, sont d’abord et avant tout les Juifs. Ce thème est récurrent dans les déclarations du Führer. On le retrouve par exemple dans les deux entretiens avec Breiting de 1931. Le 4 mai 1931, il déclare à son interlocuteur : « Le jour du règlement de comptes n’est plus loin. » Quelques semaines plus tard, en juin, il précise : « Lorsque l’heure des règlements de comptes sonnera, nous exigerons des réparations. »

Le thème revient le 21 janvier 1939, lorsque Hitler déclare au ministre des Affaires étrangères tchèque Frantisek Chvalkovsky : « Les Juifs seront anéantis dans notre pays. Ils n’auront pas l’occasion de recommencer ce qu’ils ont fait le 9 novembre 1918. Le jour du règlement de comptes est arrivé. » Lancée deux ans et demi avant l’invasion de l’URSS et la montée aux extrêmes dans les actes comme dans la vision mythique – de la lutte contre le « judéo-bolchevisme », on peut voir dans cette « prophétie » l’un des indices de la « primauté de l’idéologie », justifiant qu’on puisse parler d’une « croisade » hitlérienne, à l’instar de l’historienne Lorna Waddington ; mais une « croisade » visant exclusivement l’extermination de l’ennemi, sans laisser la moindre place à la conversion ou au ralliement ; une guerre idéologique génocidaire, dont l’antisémitisme apocalyptique hitlérien aura constitué la première illustration historique. Dans Mein Kampf, Hitler avait clairement énoncé le principe de sa lutte à mort contre les Juifs sous la forme d’une alternative stricte, « tout ou rien », impliquant un « eux ou nous » : « Avec le Juif, il n’y a point à pactiser, mais seulement à décider : tout ou rien ! »

Peu après l’effondrement du Troisième Reich, Alfred Rosenberg, dans ses Mémoires écrits alors qu’il était emprisonné à Nuremberg, ressassait encore le thème du « coup de poignard dans le dos » et des « ennemis de l’arrière », dans un passage où il s’efforçait de justifier l’antisémitisme comme « réaction » légitime contre l’action criminelle souterraine des Juifs :

« La question juive est aussi ancienne que la judéité [Judentum] elle-même, et l’antijudaïsme [Antijudaismus] a toujours répondu à l’apparition des Juifs, de Tacite à Goethe, Schopenhauer, Wagner et Dostoïevski. En 1914, ils avaient tous les droits en Allemagne, et occupaient des postes importants. L’“antisémitisme” [Antisemitismus] débuta avec les sociétés de profiteurs de guerre, il grandit avec l’usure qu’ils pratiquaient, il devint conscient de lui-même quand il s’aperçut du rôle considérable qu’avaient joué les Juifs dans la révolte du 9 novembre 1918. Dans toutes les classes, les Juifs exprimaient le fait qu’ils étaient étrangers à la germanité [Deutschtum]. Les soldats rentrant du front furent accueillis par le professeur juif Gumbel avec ces mots : “Vos camarades sont tombés au champ du déshonneur”. »

Au cœur de la vision antijuive d’Hitler et des hauts dirigeants nazis (Rosenberg, Himmler, Goebbels, etc.), on rencontre la conviction que les Juifs constituent une puissance conspirative et un ennemi absolu qu’il faut combattre inconditionnellement. Dans le rapport qu’il rédige le 18 novembre 1946 lors de l’instruction de son procès, à Bratislava (Tchécoslovaquie), l’ancien SS-Haupsturmführer Dieter Wisliceny, qui a été l’un des assistants d’Adolf Eichmann – et coresponsable à ce titre de la déportation et du meurtre de masse des Juifs de Slovaquie, de Grèce et de Hongrie –, consacre un développement éclairant à « la “conception du monde” antisémite de Himmler », personnage qu’il a souvent côtoyé, et en souligne la dimension mythique, voire mystique, structurée par un dualisme manichéen mettant en jeu des croyances originellement religieuses, associées à des représentations conspirationnistes. Il y a là un modèle d’interprétation du noyau dur de l’antisémitisme hitlérien, dont la dimension à la fois gnostique et apocalyptique apparaît clairement :

« L’antisémitisme était l’un des principes essentiels du programme du parti national-socialiste. Il était basé sur deux conceptions : 1) sur les théories biologiques pseudo-scientifiques du professeur Günther, et 2) sur la conception mystique et religieuse suivant laquelle le monde est guidé par des puissances bienfaisantes d’une part, maléfiques de l’autre. D’après cette conception, le principe du mal est incarné par le Juif, secondé par l’Église (l’ordre des Jésuites), la franc-maçonnerie et le bolchevisme. La littérature de ce genre est connue, les anciennes publications du parti national-socialiste foisonnent de ce genre d’idées. Une ligne droite mène des Protocoles des Sages de Sion au Mythe de Rosenberg. Ces idées sont surtout mises en relief dans les écrits de Mathilde Ludendorff, bien que, par la suite, ses opinions fussent tenues pour trop sectaires. »

Wisliceny ne manque pas de pointer l’imperméabilité de ce système de convictions absolues à une argumentation critique, quelle qu’elle soit :

« Il est absolument impossible d’opposer à de telles conceptions des arguments logiques, il s’agit d’une mentalité religieuse telle qu’elle préside à la formation de sectes. Sous l’influence de cette littérature, des millions d’hommes ont cru à toutes ces choses ; c’est un processus qui ne peut être comparé qu’à des phénomènes similaires du Moyen Âge, comme par exemple les obsessions des chasseurs de sorcières. À ce monde du Mal, les mystiques racistes opposent le monde du Bien, de la Lumière, personnifié par un homme blond aux yeux bleus, dont émanent toutes les puissances créatrices de la culture et de l’État. Ces deux mondes menaient, paraît-il, une lutte permanente et la guerre de 1939, déclenchée par Hitler, n’était que le combat décisif entre ces deux pouvoirs. […] L’attitude de Himmler était celle d’un mystique, qui mettait dans cette « conception du monde » [Weltanschauung] tout son fanatisme religieux. […] Nul doute que Hitler connaissait et approuvait ces idées de Himmler, car ses propres conceptions étaient à peu près les mêmes. »

Dans l’ordre de la pratique, l’idée directrice de cette « vision du monde » apocalyptique fermée sur elle-même est que les membres de la « secte » ont le devoir de purifier le monde en exterminant les Juifs, au terme d’un combat final.

* Les notes de bas de page de la version originale n’ont pas été reproduites ici afin de faciliter la lecture.

Voir aussi :

Hitler découvre les « Protocoles des Sages de Sion » (1920-1923)

Les Protocoles des Sages de Sion




Source: Conspiracywatch.info