Mai 10, 2022
Par Lundi matin
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­1.























Images :

— 1. 2. Fernand Deligny (quelques cernes et lignes d’erre, radeaux d’aprĂšs le dĂ©sastre ),

— 3. 4. Constant Nieuwenhuys ( New Babylone , projet commencĂ© en 1960),

— 5. PĂ©troglyphe du cadastre de Bedilona datĂ© de 2100 av JC ,

— 6. 7. Guy Debord inter alia ( The Naked City , Ă©ditĂ©e en 1957 avec le Guide PsychogĂ©ographique de Paris. Discours sur les passions de l’amour  par le Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste puis dans l’ouvrage Pour la forme  d’Asger Jorn),

— 8. John Cage ( Water Walk , 1959),

— 9. 10. Jackson Pollock ( Cody/Wyoming 1912 – 1956 Springs-East Hampton/New York , et Number 1, Lavender Mist , 1950),

— 11. William De Koonig ( Excavation reproduction de Grenier , 1949),

— 12. ReprĂ©sentation d’un Rhizome selon Gilles Deleuze et FĂ©lix Guattari,

— 13. 14. 15. Trois clichĂ©s d’une angiographie coronarienne,

— 16. Robert Rauschenberg ( Half a Grandstand , 1987),

— 17. Hunain ibn Ishaq (premiĂšre reprĂ©sentation de l’oeil Ă©laborĂ©e entre 808-873 aprĂšs JC),

— 18. Carte de notre galaxie, la Voie LactĂ©e, et de son proche voisinage rĂ©alisĂ©e Ă  l’aide du satellite GaĂŻa, 2018.

2.

1er mouvement  

C’était un corps Ă  peine discernable sous le poids de ses intentions :
Ă©tendu Ă  mĂȘme le sol, coupĂ© en deux par une pĂ©nombre au niveau du thorax,
bras droit replié sur la poitrine, suivant la ligne mamelonnaire,
main gauche tendue vers l’avant, disparaissant dans l’ombre.
La tĂȘte et les cheveux sont dĂ©jĂ  happĂ©s par les nuages.
Par lĂ , une photographie de Pessoa tombĂ©e d’un livre,
livre tombĂ© d’un cartable,
cartable tombĂ© d’un bureau.

CorpoĂšme se dissolvant dans une piĂšce, prĂšs d’une fenĂȘtre,
il Ă©tait Ă -peine-lĂ  ; juste assez pour signifier qu’il Ă©tait dĂ©jĂ  parti.
La vĂ©ritĂ© n’est dite que par ceux qui partent.

Un fragment d’une carte Africaine vue entre les allers-retours des uns,
les appels sans retours des autres.
Les radios crépitent.

La scĂšne, prise dans son unitĂ©, faisait ressentir un vertige :
celui de la pierre sourde qui, lancĂ©e dans un puits, n’en touche jamais le fond,
ne fait jamais entendre sa fin ; n’en dit pas le nom.
Comme le vertige d’exil.

Exil du dehors, quand tu longes la rue de Lyon, dans le 15e arrondissement, jusqu’au Vieux Port. Tu sais que lĂ  a rĂ©sidĂ© Arezki, Lahlou ou Lounis, qu’ils ont fabriquĂ© du sucre Ă  Saint Louis, qu’ils ont crevĂ© Ă  NĂźmes lors de l’effondrement d’une mine.

Exil du dedans sur le boulevard des Douze Salopards Ă  Tizi Ouzou. C’était une vieille en k-way qui faisait rempart Ă  un coup de couteau. Son fils et sa fille Ă©taient sur un carton prĂšs du stade du 1er Novembre. Il pleuvait durant des heures, des jours. C’était Tokyo.

Exil du dedans de la rue Sorbier, croisement de MĂ©nil, Ă  deux heures du matin, en pensant Ă  Mohya ;

que ta fatigue et la sienne tiennent à présent à leur seule évocation,
que tes pas sont l’expression de ta volontĂ©,
et ta volontĂ© celle de ton vagabondage : la vie est pour toi un braquage permanent.

Errance.

Qui est parvenu ne serait ce que dans une certaine mesure Ă  la libertĂ© de la raison, ne peut rien se sentir d’autre sur terre que voyageur. Pour un voyage toutefois qui ne tend pas vers un but dernier car il n’y en a pas. Mais enfin, il regardera les yeux ouverts Ă  tout ce qui se passe en vĂ©ritĂ© dans le monde. Aussi ne devra-t-il pas attacher trop fortement son cƓur Ă  rien de particulier. Il faut qu’il y ait aussi en lui une part vagabonde dont le plaisir soit dans le changement et le passage. Sans doute, cet homme connaĂźtra les nuits mauvaises oĂč pris de lassitude, il trouvera fermĂ©e la porte de la ville qui devait lui offrir le repos. Peut ĂȘtre qu’en outre, comme en Orient, le dĂ©sert s’étendra jusqu’à cette porte, que des bĂȘtes de proie y feront entendre leur hurlement, tantĂŽt lointain, tantĂŽt rapprochĂ©, qu’un vent violent se lĂšvera, que des brigands lui dĂ©roberont ses bĂȘtes de somme. Alors, sans doute, la nuit terrifiante sera pour lui un autre dĂ©sert, tombant sur le dĂ©sert, et il se sentira le cƓur las de tous les voyages. [3]

Et puis qu’il pleut encore et encore, que tu es mouillĂ© du dedans comme du dehors, et que tu penses Ă  ce tout petit espace de ton enfance oĂč neuf mĂštres carrĂ©s de friche suffisaient Ă  rendre crĂ©dibles tes pĂ©riples, que les grandeurs grandissaient encore plus Ă  vue d’Ɠil, que tu Ă©tais territorialiste.

Et que tout ceci ne vaille maintenant plus que ton soupir, dĂ©fait, car chacun de tes mots surgit comme une trahison, que c’est un vĂ©ritable embouteillage de sensations qui contraint ta langue, que chaque lettre est un mur.

Tu te rappelles du ciel aujourd’hui, tu te rappelles qu’une averse refoulĂ©e maintient les lieux dans une atmosphĂšre de cloche Ă  gaz,
que tout coule,
que tout colle Ă  tout,
que ta moiteur pas plus que celle des autres sont ce qui joint l’insecte au tue-mouches,
que tes chĂšres pensĂ©es, ton empĂȘtrement et ton vagabondage sont ta propre glu.

Tu te rappelles que le ciel est aujourd’hui comme toi constipĂ©, qu’il planque trĂšs certainement un cadavre dans le placard.

Tu voies ta défaite gravée sur les murs de chaque rue.
Tu observes les fenĂȘtres de ces immenses barres d’immeubles aux Rosiers, dans le 14e, et ca te rappelle Tizi-Ouzou, ca te rappelle le gaz carbonique de la Kuusinena ulitsa dans la banlieue de Moscou qui se dissocie Ă  vue de l’air givrĂ©. BĂątiments massifs, en plusieurs blocs, dont les apparentes coursives relient les pauvretĂ©s entr’elles. Tu suis les lignes des façades tracĂ©es par de rĂ©centes gouttiĂšres et l’empilement des fenĂȘtres, tu en distingues les allĂšges. Tu sais qu’elles n’ont abritĂ© que pauvre sur pauvre : rĂ©fugiĂ©, ouvrier, Ă©migrĂ©, chacun venu vaincu des quatre coins du monde. Tu te souviens que l’allĂšge s’appelle aussi « le contre-coeur Â».

Tu es en suspens ; tu es Ă  prĂ©sent le battement mĂȘme de la ville car tu en ressens les mesures. Ce spatialise dans ta tĂȘte la gĂ©ographie de toutes ces histoires qu’on te racontait quand tu Ă©tais jeune, niais et encore ivre d’espace.

Un passage de flic, des appels de sirÚnes te ramÚnent au présent par la pire des maniÚres.
Tu es debout, sur le pallier d’une piĂšce, entourĂ© de silhouettes, toutes concentrĂ©es autour d’un point central, comme lors d’un rituel animiste ou une assemblĂ©e lybique d’adorateurs de Tanit. Tu es Ă  l’intĂ©rieur-mĂȘme d’un tumulus guanche et l’air, chargĂ© de particules instables, aspire tout ce qui te reste de sĂšve. Ton rĂ©el est alors, par une poussĂ©e brusque, restituĂ© dans sa multiplicitĂ© quand un autre rĂ©el vient se greffer sur lui comme un transplant. C’est le mouvement mĂȘme des choses autour de toi qui dĂ©territorialise ta prĂ©sence et te donne la conscience de l’alentour,
car, cendre dispersĂ©e, tu en es Ă  prĂ©sent la partie pulvĂ©rale ;
car se produit en toi une greffe d’ouvert ;
car tes organes se confondent et que ton cƓur, tes yeux, ton souffle, tes poumons s’évanouissent dans une extase oĂč ta prĂ©sence n’est plus qu’intensitĂ©.

Tu ressens l’effilochement de chacune des certitudes sur lesquelles tu as construit ton corps.

Tes pieds ont comme pris racine dans le sol, tu es presque un arbre pĂ©trifiĂ©, une folie-au-monde comme {}dans un poĂšme d’Ezra Pound :

The tree has entered my hands, the sap has ascended my arms, the tree has grown in my breast- Downward, the branches grow out of me, like arms. Tree you are, moss you are, you are violets with wind above them. A child – so high – you are, and all this is folly to the world  [4].

Une pluie retenue fait peser sa frustration sur les choses.

Dans la piĂšce, prĂšs du bureau, Ă  ce moment prĂ©cis, tu penses Ă  Duhl SĂ©roul qui fit exĂ©cuter des centaines de sujets [5]. Tu penses aussi qu’il fait chaud, que tu n’es pas ici Ă  ta place, que de toute façon tu n’y crois mĂȘme plus.

Il fait chaud, tes aisselles sont moites, ta tĂȘte est comme reliĂ©e Ă  un transistor,
tu es enceint d’un monde pas encore nommĂ© qui tarde Ă  advenir.

Le poste radio diffusait El payador perseguido.

_ […] Cada pago se aficiona
A una forma de peliar
Y aquel que quiera guapear
Antes tendrĂĄ que advertir
Que para saber salir
Hay que aprender a dentrar [6]

Pierre muette, le corps Ă©tait comme un pont suspendu entre deux falaises invisibles,
deux cĂŽtĂ©s d’une histoire pourchassĂ©e et continuant sa cavale.

2e mouvement

C’était une ancienne carte territoriale de l’Afrique posĂ©e sur un bureau en vieux cĂšdre,
Le meuble s’effritait de fatigue, il n’était plus que tĂ©moignage :
entre les quatre arĂȘtes d’une planche,
plongent les striures, les craquĂšlements et les rĂ©sidus d’anciens gribouillages d’écolier,
comme sur les parois du Hoggar, charriant histoire, animaux disparus, petites flĂšches,
prĂ©noms liĂ©s par des « je t’aime pour toujours Â» n’ayant pas rĂ©sistĂ© Ă  l’érosion.

Vieux meuble pas net, copeau de temps verni au brou de noix,
obscurcissant juste assez la surface des choses pour les clarifier,
floutant le souvenir pour ne plus le distinguer du rĂȘve,
et le rĂȘve des lignes ondulatoires d’un mirage.

La carte est nette : picture immobile d’un monde qui fut un jour autrement,
contraction gĂ©nie-militaire de plusieurs points d’espace ;
impossibilité à les faire tonner,
raccourcis de mille horizons trÚs précisément insituables.

Papier atone, la carte définit, elle trace des lignes, délimite, accélÚre le monde.
Recouvrement, enfouissement, elle terre et ne restitue pas la spatialité.
Elle dĂ©crit du dehors l’espace traversĂ©.
Elle trahit ce bureau, ce cartable,
ce corps, cette traversée,
ce geste de la main.

3e mouvement

Le geste est flou :
il circonscrit et ne définit pas,
il est maintenant
(« main tenant Â», « main Â» et « tenir Â», « main qui tient Â», maintenir) .

Cette main tendue dans la pénombre masquait un autre geste plus enfoui, déjà en cours et plus synthétique.

Qu’est-ce que le geste pour toi d’ailleurs ?

Le geste est, main tenant, ce qui surgit de répétitions formelles du vivant,
de bĂ©gaiements d’opĂ©rations usuelles,
de ruptures asignifiantes dans la structuration formelle du langage,
dans leurs processus de production de signifiants d’usage,
c’est ce qui s’embusque sur le chemin des fonctions rĂ©pĂ©titives ;
il se manifeste comme bug, emballement, sabot.
Il est ce qui reste à faire advenir aprùs la traduction et la mise en forme d’intuitions communes.

Il est aussi ce qui se dirige vers une jonction,
une zone d’intrication de points de vue,
ce qui advient d’une invocation commune
afin de contrecarrer l’uniforme (la forme unie)
par le consentir (sentir partagé).

Le geste est le sens de direction que développe le corps
quand il commence à découvrir toutes les traces
et voir tous les vestiges du monde pliés en lui,
pour faire surgir des communautés du sensible.

3.

Hier, dans cette piĂšce, prĂšs de cette fenĂȘtre, de ce bureau et de cette carte, la police a tirĂ© sur Mohand.
Il Ă©tait Ă©crivain public.
Du haut de la montagne, un nuage tire un cortùge d’averses. Le vent ramùne des gouttes de poussiùre.
Les gens parlent de moins en moins. Avec la chaleur refoulĂ©e, ils ont peur que les mots ne brĂ»lent dans la bouche. Les reliefs montagneux et tout l’alentour de cette ville se sont comme Ă©croulĂ©s sur eux-mĂȘmes pour crĂ©er un autre paysage mental ressemblant Ă  un llano [7]. Cet autre paysage senti est venu se calquer sur le visible et le renvelopper de moiteur. Alors le plat intĂ©rieur, si proche, si immĂ©diat, l’emporte sur la prise d’air des sommets, au loin.
Les chiens se sont arrĂȘtĂ© d’aboyer.

Mohand lisait, Ă  la seule fenĂȘtre de la piĂšce, le livre de l’intranquillitĂ© [8] quand la balle lui est passĂ©e entre les deux Ă©paules. Il Ă©tait dans son bureau en train de compiler des ’J’ai l’honneur de venir Ă  vous’, des ’Veuillez agrĂ©er Madame, Monsieur’ pour que d’autres trouvent du boulot, touchent leurs retraites, se dĂ©fendent lors de leurs procĂšs.

Les condés coursaient un vendeur de shit. Ils faisaient les comptes de fin de mois. Ils attendaient un retour sur investissement.
Dans un pays oĂč tu prends trois ans pour un joint de taga et une annĂ©e pour homicide, le choix est trĂšs vite fait.
L’un des flics a ouvert le feu. Et une balle perdue n’est jamais vraiment tout-à-fait perdue.

Il n’avait pas fini de fumer sa cigarette. Il n’avait pas fini de parler d’amitiĂ©. Il Ă©tait tĂȘtu comme un burin. L’autoritĂ© publique lui squattait beaucoup trop le public des choses.
Il n’aimait pas l’uniforme. Il n’aimait pas les staliniens. Il n’aimait pas la mise Ă  jour dĂ©fensive de l’équipe nationale de football. Il lisait du Pessoa et avait notĂ© sur son dernier carnet deux extraits de PoĂšmes PaĂŻens et du (Le) Gardeur de Troupeaux, goupillĂ©s l’un derriĂšre l’autre comme une invocation :

Plutît le vol de l’oiseau qui passe sans laisser de trace,
Que le passage de l’animal, dont l’empreinte reste sur le sol,
[…]
Le souvenir est une trahison envers la Nature.

Parce que la Nature d’hier n’est pas la Nature.
Ce qui fut n’est rien, et se souvenir c’est ne pas voir
Passe, oiseau, passe, et apprends-moi Ă  passer.  [9]

et

Vis sans heures. Tout ce qui mesure lĂšse,
Or tout ce que tu penses mesure.
Dans une certaine cohésion fluide, tel le fleuve
Dont les vagues sont lui-mĂȘme,
Ainsi sois tes propres jours, et si tu te vois
Comme un autre passer, tais-toi.  [10]

Mohand…
Il imaginait des poĂšmes et des formules chimiques pour broyer le cafard et m’a fait dĂ©couvrir la belote contrĂ©e et Mohand Akhettab (Abdelkrim El Khattabi).
Il s’était, avant toute chose, extirpĂ© de dizaines d’annĂ©es de stalinisme galopant qui promettaient (encore une fois) le communisme par le socialisme. Il s’était extirpĂ© de l’attente.

Il en avait bouffĂ© du pain rance, fumĂ© du cancrelat en taule quand, Ă  l’époque de la grande chasse Ă  l’homme, il fut arrĂȘtĂ© par les sbires de monsieur Houari BoumĂ©diĂšne. Il portait atteinte Ă  la sĂ»retĂ© de l’état selon eux. Mohand… ?! Il Ă©tait incapable de porter atteinte ni de porter quoi que ce soit dĂ©passant un certain poids. Il pesait 55 kilos pour 1 mĂštre 60 Ă  vol d’oiseau. Qu’est-ce que tu veux porter atteinte avec ces donnĂ©es de dĂ©part ?!
Son fils avait sympathisĂ© avec les barbus disait-on. Il avait Ă©tĂ© dĂ©portĂ© et emprisonnĂ© Ă  Tibeghamine, Ă  Tassabit et Ă  l’hĂŽpital d’Adrar en 1992. Il n’a jamais Ă©tĂ© retrouvĂ© aprĂšs ca.
Et c’est Ă  la barbe du temps que l’ennui de Mohand avait poussĂ©.

Il avait un historique condensĂ© : son histoire, sur deux gĂ©nĂ©rations, peut encore Ă  elle seule valoir de motif d’inculpation pour quiconque se mettrait Ă  la narrer.

Il infusait son ennui dans l’instauration de ritournelles de vie. Ces ritournelles devenaient, peu Ă  peu, des blocs temporels empilĂ©s en vĂ©ritable tour du silence :

*5h – volets – lumiĂšre – cafĂ© – cigarette – radio – insulter muezzin,
*8h – journal – cafĂ© chez Akkou – tailler la bavette avec les mammouths du FLN qui viennent retirer des liasses de billets de bon matin.
*9h – bureau – ouvrir fenĂȘtre – allumer radio – relire dossiers de la veille – Ă©crire demandes.
*12h – sardines chez Messaoud – retailler une bavette chez Allouache avec les passants -ThĂ© Ă  la menthe – journal – insulter journalisme – dĂ©couper article sur la fabrication maison de l’hypochlorite de sodium
*14h – cafĂ© – cigarette – saluer de la fenĂȘtre Abderrahmane qui sort des locaux de l’ADE [11] – remarquer concentration policiĂšre – insulter police – tourner robinet pour voir s’il y a de l’eau
*18h – Ă©teindre radio – fermer fenĂȘtre – rideaux – retour maison – cigarette – petit verre – observer nuages – s’évaporer quelques minutes – ĂȘtre ramenĂ© au sol par une sirĂšne hurlante, l’appel Ă  la priĂšre ou le rĂ©sultat du vote – insulter tout ca pendant 10 minutes
*20h – Ă©plucher oignons – couteau, fourchette – manger prĂšs de la fenĂȘtre – chercher le silence du soir – dormir dĂ©jĂ  debout…

À moins qu’une autre trajectoire, ricochant par là, ne vienne couper la vître.

À la radio on entendait :

_ Rara vez mata el paisano
Porque ese instinto no tiene
El duelo criollo se aviene
Por no recular ni un tranco
Hace saber que no es manco
Y en el peliar se entretiene
 [12]

4.

Moi aussi j’ai conscience du ciel aujourd’hui car il fait poussiùre. Il fait grand soleil. Un triomphe. Comme sur la surface de Mars. Y a de quoi sacrifier un poulet.
J’ai observĂ© que beaucoup de mĂ©decins et de gens propres sur eux-mĂȘmes mourraient les jours de grand soleil. HĂ©liotropisme morbide chez les diplĂŽmĂ©s des grandes Ă©coles.

À part ca, tout le monde va bien.

Youcef cherche toujours son mouton dans les fonds de tiroirs, en bas du village.
Il y a une pĂ©nurie de tabac ; SmaĂŻl va pĂ©ter un plomb.

Louisa est toujours devant sa porte Ă  demander si, Ă  demander si par hasard.
Elle a toujours demandé si.
Elle attend que quelqu’un revienne.

Ce matin, Rachid n’a pas ouvert la cafĂ©tĂ©ria. Les gens s’inquiĂštent.
Pas de partie de dominos. Smaïl va péter un plomb.

Pas d’eau courante depuis un mois.

Le voisin s’est mariĂ©.

Il est quelle heure ?

Il y a une tempĂȘte de pollen en cours.
Le soleil est content, comme au sortir d’un bureau de vote.
L’heureusitĂ©…

J’ai mal aux dents.

SmaĂŻl, lui, voulait Ă©pouser la femme du voisin.
Pas de tabac, pas de dominos.
C’est sĂ»rement Ă  cause de ca qu’il a rejoint la police.
Il a bien pété un plomb.

C’est de son arme qu’est sortie la balle qui a coupĂ© l’artĂšre pulmonaire de Mohand.

– Les images ricochent les unes des autres et c’est par ricochet qu’elles se contractent. Elles n’existent que dans un entr’elles, et c’est cet entr’elles qu’on est requis de repeupler.

En bas de la CitĂ© des Dix-huit, prĂšs de la caserne des pompiers, j’ai vu un ami de Mohand, ancien codĂ©tenu, s’asseoir sur une pierre. En m’approchant de lui, cet homme m’avait dit qu’il n’était pas lĂ .
Il avait le corps figĂ©, aspirĂ© dans un ailleurs pas possible. Comme si les points flous et nets de son visage commençaient Ă  devenir les mĂȘmes. Il Ă©tait comme intriquĂ© entre deux endroits. Il savait qu’il Ă©tait dĂ©fait. Il savait que son ami avait canĂ©. Il savait qu’ils avaient tous les deux perdu beaucoup de combats. En associĂ©s de la mort, ils avaient connu la prison puis la marge dans les geĂŽles du dehors. La prison, la marge, la rĂ©pression, l’ostracisme, la dĂ©faite : la mort & associĂ©s. Ça leur avait dilatĂ© la pupille. — On devient adulte prĂ©cipitamment.
Mais ils s’étaient tous deux construits Ă  partir de la dĂ©faite et de la mise au banc. C’est Ă  la banlieue des choses qu’ils ont bricolĂ© une amitiĂ©, et Ă  partir de cette pĂ©riphĂ©rie qu’ils ont trouvĂ© la bonne note ; celle qui leur a donnĂ© une profondeur car elle leur a confĂ©rĂ© une harmonie. Quand la pierre rejetĂ©e devient pierre d’angle…

Du fond des ruelles de cette cité fantÎme, et puis au fond de moi et de mes ruelles intérieures,
persiste une atmosphĂšre fracturant la peau,
me parvient une odeur d’enfance,
scansions mĂȘlĂ©es de flashs et de couleurs :
Un Ă©pi de maĂŻs,
la calebasse accrochĂ©e Ă  la poutre en chĂȘne de Djedjiga Oukaci,
les figues sĂšches pendues au silo,
la lampe à pétrole au milieu de la maison.

On s’approche, mais ce n’est pas encore ça, ce n’est pas cette image qui manque à ma case.

Ce qui manque sent le feu, la pierre roussie par la chaleur qui s’en dĂ©gage,
ca sent le pain et les aprĂšs-midis d’étĂ© Ă  guetter les chats et les libellules,
ca sent la vapeur de la braise Ă©teinte par l’eau, la fontaine du village, les algues du petit bassin,
ca sent l’enclos au milieu de la clairiĂšre, en haut, entre les arbres ;
le refuge pour les bĂȘtes perdues.
Ca sent le possible.
Les images ont toutes une odeur.

_ â€” Persiste toujours en vous, comme la marque d’une plissure frontale, la corporĂ©itĂ© d’un tigre prĂȘt Ă  bondir dans un passĂ© si proche qu’il vous tutoie dĂ©jĂ  par le poids de ses intentions. Il existe en vous un dĂ©jĂ -lĂ  qui vous atteint au plexus de votre volontĂ© d’agir. Il en rĂ©gule la hausse ou la diminution. C’est un sentiment simple ressemblant Ă  un refus. Dire non vous corporise.
Le non est l’habitat du dĂ©fait, il le charpente et se fait chair en confĂ©rant Ă  son porteur une prĂ©sence dissociative.
Il est des devenirs semblables Ă  celui-ci et qui ne sont pas le rĂ©sultat d’affects mais des mises en branle d’invisibles agissant.
Nous sommes, porteurs de Non, cette membrane dans laquelle trouve refuge l’ensemble des marges, des persistances et des intuitions de fuite que le monde alentour continue de forclore â€”

Parfois, ce manque se manifeste comme ablation d’un organe dont vous pensiez la prĂ©sence inutile, c’est alors la disparition de votre partie fantomatique.

Parfois, ce sont des souvenirs dont la provenance est inconnue ;
sont-ce les vĂŽtres ou ceux de quelqu’un d’autre :
Il y a par exemple l’image de ce petit oiseau.
Je rĂȘve souvent d’un oiseau qui rĂȘve de moi. Jusqu’à ne plus savoir qui rĂȘve de l’autre.

L’oubli, la solitude, le bois, les cailloux, la route, les cigarettes, le passage, l’amitiĂ©,
les pierres dormantes, l’eau vive, l’olivier de ma grand-mùre, le silence d’un figuier, vos regards,
la poussiĂšre d’étĂ©, la dĂ©ception, le fruit qui tombe aprĂšs l’impatience des pousses, les veines sur mes mains, le soc s’enfonçant dans la terre, le pampre humide grisĂ© par le champignon, la corde liant les fagots de sarments, et la vie qui surgit quand la flamme de la bougie frĂ©mit sous l’effet d’un vent Ă©tranger, l’air de ne venir de nulle part.
Et toi ou moi semblable Ă  ce vent, passants autres que nous-mĂȘmes, taiseux.

Rien qu’à Ă©couter les petites coupures de souffle qu’une voix Ă©graine ;
les expirations et les points qui chargent chaque mot de nombreux silences.
Ce sont les chants d’Alfredo Marceneiro, de la quantitĂ© d’air insufflĂ©e dans O Pagem
Ce son, ce hors-champ dans la voix de Chavella Vargas,
cette impression tantÎt de bois brûlé dans la gorge
tantÎt de métal, couleur oxyde de fer,
c’est une sensation vieillie dans un fut de chĂȘne,
comme ont le dit d’un vin fuyant. Et toute fuite à ses points.

No soy de aqui, ni soy de alla,
no tengo edad ni porvenir,
y ser feliz es mi color de identidad
 [13]

Ce sont ces brefs moments oĂč trĂšs calmement tu te croises toi-mĂȘme aprĂšs plusieurs errances,
oĂč tu fus peut-ĂȘtre englouti par le roulis de l’échec,
que la trahison, que la politique, que tes pensées te débordent,
que tu sens qu’il y a, sous-tendue, une persistance, un bien-lĂ  qui te fait perdre pied ;
un fragment de je-ne-sais-quoi traĂźnant dans ton corps
qui ne veut ni mourir, ni abdiquer,
que ton souffle alors diminue, ton regard reste fixe,
et tu te sens Ă  prĂ©sent prĂȘt Ă  bondir dans un temps pour en ranimer un autre.

Tes yeux vont toujours plus loin que tes pieds,
Ă  en oublier de contraindre ton Ă©lan,
Ă  en oublier que tu arpentes un monde qui te met au pas,
que le temps, l’espace, les dĂ©sirs, les saisons passent en toi, par toi.
Tu es Ă  toi seul l’espace, le temps, les saisons et le dĂ©sir.
Et quand l’hiver du dedans refait surface, il faut le voir comme une bĂȘte longtemps hibernĂ©e, sortant sa tĂȘte d’une taniĂšre pour saluer le monde.

Vraiment… Il y a un moment de la fatigue oĂč l’absence n’est plus tout-Ă -fait dissociable de la prĂ©sence.

Et cette odeur qui se maintient,
cette atmosphĂšre active de repos…

Ca y est !Je la tiens !
Ca sent le cafĂ© !
Ca sent bon le cafĂ© ! Putain !
Les grains patiemment torréfiés sur une plaque de métal,

tournĂ©s et retournĂ©s sur le feu avec un os d’omoplate.
Pourquoi les vieilles femmes gardaient cet os de mouton pour la torrĂ©faction ?

Nous qui mourrons peut-ĂȘtre un jour
disons l’homme immortel au foyer de l’instant
 [14]

L’odeur du cafĂ© est pour toi une invitation Ă  un monde dans le monde ;
c’est avec cette temporalitĂ© que tu souffles sur tes propres braises :

tu désirerais ne plus jamais sortir du présent, car tu y as mis le feu,
que, main tenant, tu dois nourrir.
Ce qui caractĂ©rise mĂȘme le prĂ©sent est sa vitesse.

Tu dilues l’immĂ©diat avec des bouts de souvenirs, et des espoirs
si vieux qu’ils ne sont plus que tĂ©moignages.
Tu te dissous dans tes considérations,

et ce café interminable qui tourne dans une si petite tasse.

— Un punkach balzacien de la rue d’Oran m’avait dit, une fois, Ă  ce propos : ’ArrĂȘte de te coltiner le monde ! Bois un cafĂ© ! Le cafĂ© c’est plus fort que la Silicone Valley, que BFMTV, que le Livre II du Capital.’ â€”

À-peine-lĂ  qui tient tĂȘte Ă  toutes les salves d’un monde de surface voulant me sous-tirer des aveux, et que les gouvernances me façonnent, qu’on me dĂ©signe des ennemis gĂ©nĂ©riques, qu’on me dicte des mots d’ordre, qu’on spĂ©cule sur ma singularitĂ©, ma santĂ©, qu’on me cryptomĂ©dique, qu’on me dope Ă  la biotechnique, que celle-ci veut mon bien d’une façon ou d’une autre, que je condamne ou valide, qu’on me cyber-rĂ©ifie et que mon Ă©paisseur et ma folie-au-monde soient rĂ©duites Ă  la peau de chagrin d’une exĂ©cution quotidienne de l’existence, sous notice, surveillĂ©, aiguillĂ©, malpropre, en dehors du cercle, Ă©tranger au cercle car trop loin, importun car trop proche, obĂ©issant Ă  l’endroit-mĂȘme oĂč je pensais dĂ©cider, transi quoi qu’il arrive, impuissant politique, pĂ©trifiĂ©, chassĂ© de la clientĂšle.

Pourtant, j’ai l’honneur de venir à vous afin de vous dire
que j’ai au fond de ma tĂȘte l’odeur

d’un cafĂ© qui me tient la main

et qui redouble de refus.

Je guette le bon moment pour que votre monde aille Ă  sa perte.

SerrĂ© ! Pas de sucre !
There will be blood ! 


Ca sent le café malgré tout.




Source: Lundi.am