Dans une récente tribune du Monde, ses neuf signataires demandaient au ministre de la Culture et de la Communication qu’il cesse toute aide financière aux projets et institutions liés à l’antisémite et vichyste Le Corbusier. Et en particulier : de retirer une statue de l’architecte inaugurée en place publique à Poissy, de se retirer d’un projet de musée Le Corbusier, de ne plus participer à la direction de la Fondation Le Corbusier dans le cadre de son Conseil d’administration. Le rédacteur en chef du Monde leur répondait dans une chronique où il combinait l’excuse de la « complexité de l’entre-deux guerres » et une grande mauvaise foi, prêtant aux signataires des intentions qui ne sont pas les leurs, par exemple : supprimer l’artiste des enseignements, fermer les bâtiments à la visite… ; il insistait sur la « compromission » quasi naturelle des architectes du fait de leur « opportunisme » foncier. De son côté, le ministère de la Culture publiait un communiqué précisant qu’il « n’a à se prononcer ni sur le degré de fascination de Le Corbusier pour le totalitarisme ni sur l’ampleur de son engagement en faveur du régime de Vichy ». Enfin, La Fondation Le Corbusier maintenait dans deux « Mises au point » peu diffusées, le thème du « contexte historique » de l’entre-deux guerres ou encore du « contexte particulier » de la Suisse des années 30 ; d’autre part, la Fondation faisait appel à un historien pour le moins controversé, M. Amouroux, auteur d’un livre intitulé 40 millions de pétainistes… laissant croire que tous les Français avaient adhéré à la doctrine maréchaliste.
Toutes ces prises de position en réponse à notre tribune relativisent les documents accessibles et les faits pourtant avérés relatifs aux positions politiques et idéologiques de Le Corbusier. Elles tendent ainsi vers une forme de néo-révisionnisme bon teint chez certains des protagonistes de la controverse qui, parfois, en arrivent à nier la réalité.


Les mailles du filet percé de l’Épuration

Le parcours de Le Corbusier avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, est celui d’un architecte baignant dans le milieu de l’extrême droite française, même s’il n’a peut-être jamais été en possession à l’époque d’une carte d’adhérent à une quelconque organisation de cette obédience politique. Restent que tous les amis les plus proches de Le Corbusier, les intimes (Lamour, Lagardelle, Pierrefeu, Winter…), ceux avec qui il partageait la même vision politique du monde, ils militaient ensemble, faisaient partie de groupes ou de groupuscules fascisants voire fascistes : le Faisceau de Georges Valois, le Parti fasciste révolutionnaire dirigé par Pierre Winter, son meilleur ami et son médecin, les Croix de feu puis le PSF… Le Corbusier a lui-même créé et participé par de nombreux articles à des revues fascistes ou fascisantes de 1920 à 1938 : L’Esprit nouveau, Le Nouveau siècle, Plans, Prélude et même l’Homme réel avec ses amis. On ne lui a pas connu ou reconnu d’amis de gauche même s’il a pu, ici et là, rencontrer et serrer les mains de ses différents représentants (socialistes et communistes) en 1936 (Front populaire) et juste après la Seconde Guerre mondiale, écrire à tel ou tel ministre à l’instar de Jean Zay ou Léon Blum, participer à des concours d’architecture en l’occurrence dans l’URSS déjà sous la férule de Staline. Alors qu’il a fait l’apologie de Pétain, de Hitler (« Une lueur de bien : Hitler » (1941)), de Mussolini (« l’Italie a mis au monde un style fasciste vivant et séduisant » (1939)), de Primo de Rivera, etc., on ne lui connait par contre aucun éloge et encore moins d’apologie de Blum, Thorez, Lénine, Trotsky ou encore de Bakounine pour l’arc ouvert de quelques figures de gauche connues de l’époque.
D’une manière générale, la plupart des thèmes des nombreux livres que publie Le Corbusier suintent les leitmotive de l’ordre, du respect scrupuleux de la hiérarchie et de l’autorité, des « lois de la nature » que l’on doit intégrer à l’urbanisme, des thèmes par ailleurs liés à une vision biologiste déterministe de la ville, à l’eugénisme et à l’épuration, aux théories de l’éducation des enfants dans des « haras », à l’hygiène sociale, au développement d’un corps sain dans une âme saine, au sport rédempteur, etc. Tous ces thèmes associés entre eux qui se retrouvent sous la plume de Le Corbusier participent de l’idéologie typique de l’extrême droite et des divers courants de fascisme, nazisme compris. Et cela, la plupart de ses confrères le savaient parfaitement après-guerre, y compris Eugène Claudius-Petit (ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme en 1948), pourtant résistant, qui fit son possible pour que l’architecte construise son Unité d’habitation de grandeur conforme à Marseille. À la fin de la guerre, Le Corbusier parvenait même à devenir l’un des principaux protagonistes du FNA (Front national des architectes) auquel il adhère, très tardivement, le 26 septembre 1944. Cette organisation fut fondée au printemps 1942 par André Lurçat, architecte, résistant et communiste, mis en prison pendant plusieurs mois et qui, mitraillette à la main, prit d’assaut à Paris l’Ordre des architectes créé par Vichy –, la création d’un Ordre des architectes que Le Corbusier avait d’ailleurs d’emblée soutenue dès sa création en 1940… On retrouvait aussi au FNA le communiste Pierre Villon (le pseudonyme de Roger Salomon Ginsburger) qui fut sans aucun doute l’un des principaux résistants de l’époque avec Irénée Cros, Marcel Douphy, Serge Lana, Jacques Woog et encore Pierre Jeanneret, le cousin de Le Corbusier, son associé et co-auteur de l’œuvre complète.
Alors, sachant tout cela, comment apprécier que Le Corbusier soit passé si facilement à travers les mailles du filet de l’Épuration ? Il faut savoir que l’Épuration a principalement atteint les collaborationnistes les plus en vue, soit dans le domaine politique (Pucheu, Darnand, Laval), soit dans le domaine du journalisme et de la littérature (Brasillach). Il y eut ceux-ci qui furent exécutés à la suite d’un procès, ceux frappés d’indignité nationale, ceux condamnés à des peines de prison ou à des travaux forcés. Dans leur ensemble, les architectes n’ont de leur côté que très peu subi l’Épuration. Les édiles politiques, souvent passés en un tournemain de Vichy à de Gaulle, avaient besoin d’eux pour reconstruire le pays. Ce sont donc les mêmes architectes d’avant-guerre qui se retrouvent à la tête de l’Ordre des architectes après l’Épuration (Auguste Perret, son premier Président, participe en tant qu’entrepreneur à la construction du mur de l’Atlantique pour les nazis)… Rappelons que Le Corbusier, toujours très opportuniste, s’inscrit à l’Ordre des architectes le 13 avril 1944 après avoir fait sa déclaration de pureté raciale (les Juifs jusqu’à 2 % de leur nombre, les Francs-maçons et les communistes étaient interdits), mais juste avant le Débarquement et la Libération… C’est surtout l’entente politique de l’après-guerre entre les communistes et les gaullistes qui a permis d’exonérer les architectes de toute idée de compromission ou de collaboration puisqu’elle s’est faite sur un partage politico-territorial : aux seconds l’État, Paris, le ralliement in extremis de la bourgeoisie ; aux premiers, les banlieues, son prolétariat et les usines. Les architectes prenaient en charge toute la mise en œuvre de la reconstruction. Cette entente se réalise en contrepartie du dépôt des armes (nombreuses) malgré, ici et là, quelques résistances au sein même du Parti communiste. Bref, tout cela pour dire, que l’époque de l’après-guerre était, avant tout, celle de la Reconstruction – « Un seul État, une seule armée, une seule police » (M. Thorez) ; et qu’il fallait donc accueillir tous ceux qui voulaient y participer ; ne pas trop regarder en arrière… Le Corbusier, génial opportuniste, s’est donc appuyé sur les communistes et les gaullistes pour passer un cap difficile de quelques mois. Il avait aussi sans doute fait le tri dans ses propres archives qu’il déposera plus tard, bien épurées, et ce pour constituer le fonds de la future Fondation Le Corbusier.

Le mythe Le Corbusier
Il y a eu, pendant de très nombreuses années, une adhésion massive du monde de l’architecture aux théories, aux projets et aux œuvres de Le Corbusier. Cette adhésion pourrait être qualifiée de planétaire tant la figure de cet architecte était connue bien au-delà des seuls professionnels de l’architecture ou de l’urbanisme. Un très large public s’est en effet intéressé à des édifices comme l’Unité d’habitation de Marseille, la chapelle de Ronchamp ou encore la villa Savoye, édifices, parmi tant d’autres, visités par des milliers de touristes venus apprécier la modernité en acte. Car Le Corbusier a, sans conteste, représenté la modernité en architecture. Il est même vite devenu cette figure-écran de l’architecture suscitant fascination, ravissement, amour et parfois, plus rarement, le rejet, et encore plus rarement la haine. Chez les architectes, il a été adulé par nombre de ses collègues alors que quelques-uns, peu nombreux, le vouaient aux gémonies. L’amour ou le rejet de Le Corbusier a transcendé toutes les positions idéologiques allant de la droite à la gauche. On peut toutefois remarquer que la gauche, et en particulier le Parti communiste français, l’a plutôt apprécié – après la Seconde Guerre mondiale – voyant en lui celui qui allait créer la ville idéale d’un homme idéal dans un monde idéal… Seuls le sociologue Henri Lefebvre, les philosophes Theodor W. Adorno et Ernst Bloch, les historiens de l’art Pierre Francastel et Giulio Carlo Argan, sans parler des situationnistes avec Guy Debord ont critiqué Le Corbusier et ses thèmes de prédilection sociaux : l’ordre, l’autorité, ses immeubles-caserne… une vision du monde totalitaire.
Qu’en est-il aujourd’hui ? Le Corbusier n’est certes pas passé de mode bien que les jeunes générations d’architectes soient passées à d’autres gourous à l’instar d’un Rem Koolhaas. Son prestige a certes un peu souffert des révélations autour de son antisémitisme récurrent (« Le monde entier est en eux. Les groupements nouveaux sont encore à venir. L’argent, les Juifs (en partie responsables), la Franc-maçonnerie, tout subira la loi juste. Ces forteresses honteuses seront démantelées. Elles dominaient tout » (1940)). Son « séjour prolongé à Vichy » comme le qualifie par un magnifique euphémisme la Fondation Le Corbusier sur son site, qui s’est étalé du 15 janvier 1941 au 1er juillet 1942, n’est pas relatif à une cure thermale bien méritée mais pour se mettre au service du Maréchal. Le Corbusier n’est pas un adolescent égaré, il a 54 ans.
Alors d’où vient cette fascination toujours aussi vivace pour Le Corbusier et encore largement partagée aujourd’hui ? quels en sont les ressorts ? La figure de démiurge de l’architecte est restée intacte malgré les révélations récentes. Le Corbusier a créé ex nihilo des objets qui transforment avec violence le paysage, modifient en substance l’espace comme aucun autre objet d’aucun autre architecte moderne. C’est là que se trouve l’origine de sa vraie puissance de fascination : le chamboulement visuel, la révolution formelle, le choc commotionnel. À cette figure démiurgique, autoritaire, s’associe, plus intime, un narcissisme foncier lié au statut d’artiste complet que l’architecte Le Corbusier a toujours revendiqué. Il est donc architecte, bien qu’officiellement « homme de lettres » et tout autant peintre, sculpteur. Dès les années 20-30, il se déplace dans le monde entier en avion ce qui lui confère un pouvoir particulier : voir d’en haut, posséder une vue élevée sur les choses d’en bas. Il est l’œil du démiurge, l’architecte-démiurge. Par ailleurs, Le Corbusier concoctait dans ses nombreux livres des formules très simples, et lançait presque des slogans, compréhensibles de tous : les cinq points de l’architecture moderne (les pilotis, le toit-terrasse, le plan libre, la fenêtre en bandeau, la façade libre), les quatre fonctions de l’urbanisme (habiter, travailler, se récréer (dans les heures libres), circuler), des formules qui font système et qui rassurent.
Sous des apparences de grande liberté retrouvée, de promotion du bonheur et des « joies essentielles », son livre-manifeste intitulé La Ville radieuse est un ouvrage dont le fond politico-idéologique est crypto-nazi, ou si l’on préfère une variante nazie de l’urbanisme mais « à la française ». Dans cet ouvrage, il est surtout question de : la table rase de la ville historique, la suppression de la rue associée à la haine des pauvres, des ouvriers et des paysans, l’eugénisme, l’organisation rigide non seulement des loisirs mais aussi de la vie entière sous l’ordre du sport omniprésent (dans les « immeubles de grandeur conforme » et à leurs pieds) en tant que principal cadre de la structure urbaine, la reconnaissance de l’autorité et de la loi du plus fort, la virilité et son spectacle à nouveau dans le sport, la fascination pour la vitesse, pour des « lois de la nature » qui s’imposeraient à la ville, la massification des individus, l’idéal de la transparence, la « révolution biologique » associée à la « révolution architecturale », une vision archaïque du corps, le culte du chef…

Bibliographie succincte (avec de très nombreuses citations de Le Corbusier)

– François Chaslin, Un Corbusier, Paris, Éditions du Seuil, 2015
– Xavier de Jarcy, Le Corbusier. Un fascisme français, Paris, Albin Michel, 2015
– Marc Perelman, Le Corbusier. Une vision froide de l’architecture, Paris, Michalon éditeur, 2015
– Xavier de Jarcy et Marc Perelman (sous la direct.), Le Corbusier, zones d’ombre, Paris, Éditions Non Standard, 2018
– http://alencontre.org/societe/histoire/histoire-le-corbusier-lami-des-fascistes-ne-merite-ni-statue-ni-musee.html (février 2019)
– https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/04/02/l-antisemite-le-corbusier-ne-doit-plus-beneficier-d-aucun-soutien-public_5444844_3232.html


Article publié le 24 Juin 2019 sur Monde-libertaire.fr