Aux sources de la conspiration

Nombreux sont ceux qui font aujourd’hui cette amĂšre expĂ©rience aprĂšs avoir Ă©crit un article qui pointe objectivement l’appartenance de tel ou tel mouvement conspirationniste Ă  la sphĂšre fasciste, qui recense toutes les preuves montrant que tel militant frĂ©quente des nĂ©o-nazis ou des membres du Front National. La dĂ©monstration n’a jamais l’effet attendu : l’ex-camarade devenu conspirationniste n’est pas horrifiĂ© par ces rĂ©vĂ©lations, il ne subit aucun choc particulier, il ne se remet en cause sur rien. Au contraire, c’est gĂ©nĂ©ralement Ă  ce moment-lĂ  qu’il rompt dĂ©finitivement les liens avec son ancien camp et dĂ©cide que l’ennemi est dĂ©sormais l’antifasciste. C’est Ă  ce moment qu’il assume totalement d’ĂȘtre ce qu’il est devenu depuis longtemps, un militant du fascisme.

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Si l’on associe souvent fascisme et crise capitaliste, peut-ĂȘtre reste-t-on trop dans l’économisme, dans le constat des difficultĂ©s quotidiennes de la majoritĂ© de la population, qui les amĂšne Ă  choisir le camp fasciste. Mais il faut comprendre qu’un licenciement n’est pas juste la perte d’un salaire, que l’impossibilitĂ© de construire une carriĂšre, d’acheter une maison Ă  crĂ©dit ou autre, n’est pas seulement une frustration matĂ©rielle, qu’elle entraĂźne une crise du sens de la vie, tout simplement.

De mĂȘme au sein du mouvement ouvrier organisĂ© et de la gauche progressiste qui regroupe aussi des membres de la couche moyenne, la crise se matĂ©rialise par une offensive bourgeoise qui ne dĂ©truit pas seulement les droits sociaux acquis lors de pĂ©riodes antĂ©rieures du combat de classe. La bourgeoisie s’attaque frontalement au mouvement, qui pour une grande part avait pris l’habitude d’une certaine reconnaissance sociale de sa part, notamment dans ses couches supĂ©rieures.

Le militant syndicaliste, habituĂ© Ă  ĂȘtre Ă©coutĂ© Ă  dĂ©faut d’ĂȘtre entendu n’est plus rien, le militant droit de l’hommiste ou rĂ©formiste , qui Ă©tait considĂ©rĂ© comme « reprĂ©sentant » d’une partie de la sociĂ©tĂ© est raillĂ© et dĂ©crĂ©dibilisĂ© comme ringard , dĂ©calĂ© et inutile face aux « nouveaux enjeux de sociĂ©tĂ© ».

La crise capitaliste est aussi ce moment oĂč la bourgeoisie dĂ©cide qu’accorder aux prolĂ©taires l’illusion d’ĂȘtre des individus maĂźtres de leur destin est quelque chose qui coĂ»te trop cher. Ce moment oĂč chacun est ramenĂ© Ă  la rĂ©alitĂ© brutale des rapports sociaux qui permettent la perpĂ©tuation du systĂšme, ou l’égalitĂ© entre les hommes est au mieux une fiction fragile.

La conscience de classe qui en dĂ©coule est d’abord une conscience nĂ©gative, par consĂ©quent, elle n’amĂšne pas automatiquement la naissance d’une dĂ©marche de rĂ©volte positive.

Il n’y pas de fiertĂ© prolĂ©taire en soi, et lorsque la bourgeoisie nous ramĂšne brutalement Ă  la rĂ©alitĂ© de la condition d’exploitĂ©, le premier rĂ©flexe est certes la haine de l’exploiteur, mais aussi la haine de soi, mais aussi l’envie d’appartenir Ă  la classe qui a un statut social enviable.

La joie du combat avec les autres exploitĂ©s, le sentiment merveilleux d’estime de soi et des autres qui naĂźt dans la lutte ou l’on apprend la solidaritĂ©, ou la construction collective fait Ă©clore de nouvelles structures sociales fondĂ©es sur des valeurs positives est quelque chose qui doit ĂȘtre Ă©prouvĂ© pour devenir rĂ©el Ă  nos yeux.

Mais cela nĂ©cessite un premier pas, celui de l’entrĂ©e en lutte et des conditions extĂ©rieures, la proximitĂ© d’une lutte. Entrer en lutte, c’est toujours mettre en jeu le peu qu’on a Ă  perdre, une stabilitĂ© de plus en plus illusoire et temporaire de la vie quotidienne.

Pour toutes ces raisons, une partie des prolĂ©taires ne franchit pas le pas, et reste bloquĂ©e au stade de la haine, haine du systĂšme perçu comme injuste, mais aussi haine de soi, et sentiment d’avoir ratĂ© sa vie.

Une autre partie se retrouve dans les structures du mouvement social, de la gauche ou de l’extrĂȘme gauche constituĂ©e : mais celle-ci, dans la pĂ©riode de crise du capitalisme actuel se retrouve dans un Ă©tat de faiblesse extrĂȘme. Sa structure et sa logique correspondent Ă  une pĂ©riode antĂ©rieure de la lutte des classes, celle oĂč la bourgeoisie accordait encore une grande importance au maintien d’une certaine paix sociale, et en consĂ©quence accordait certaines concessions aux « reprĂ©sentants » souvent auto-proclamĂ©s du mouvement ouvrier. Ce modĂšle n’existe plus, mais la gauche fait comme si et subit donc dĂ©faite sur dĂ©faite. L’ambiance dans ces structures est donc tout aussi dĂ©primante que celle de la sociĂ©tĂ© en gĂ©nĂ©ral.

Face Ă  l’impuissance, la thĂ©orie conspirationniste offre le fantasme de la puissance : quelles que soient ses variantes, elle offre l’apparence de la rĂ©volte rĂ©ussie, sans pour autant nĂ©cessiter une remise en cause de soi.

Toutes les thĂ©ories du complot offrent sur un plateau, Ă  la fois un ennemi surpuissant et vague qui permettra de justifier tous les Ă©checs, et dans le mĂȘme temps des « reprĂ©sentants » de l’ennemi facilement attaquables parce qu’ils appartiennent Ă  des minoritĂ©s dĂ©jĂ  dominĂ©es dans le systĂšme capitaliste.

Dans l’univers de la conspiration, le camp du Bien est constituĂ© de tous ceux qui dĂ©noncent l’Ennemi, et le dĂ©noncer suffit Ă  ĂȘtre exemptĂ© de toute interrogation sur son propre camp. Tout ce qui est « mal » en ce monde vient de l’Ennemi, pas de nos propres actes, et au-delĂ , le Mal ne peut exister en dehors de l’Ennemi. Ce qui n’est pas l’Ennemi, est le Bien, et c’est tout.

On le voit trÚs bien dans les théories du complot « sioniste » ou « islamiste ».

Dans les deux cas, l’adhĂ©sion au conspirationnisme va toujours de pair avec le rapprochement concret avec diverses Ă©manations du fascisme organisĂ© ou de l’intĂ©grisme religieux.

Le complot « Juif » ou « sioniste » est le sas presque obligatoire pour celui qui va se ranger aux cĂŽtĂ©s des dictatures de l’islam politique ou des rĂ©gimes populistes sud-amĂ©ricains. GrĂące Ă  la thĂ©orie du complot « sioniste», tout Ă©noncĂ© des faits sur les atrocitĂ©s commises par ces rĂ©gimes devient soit un mensonge, soit une manƓuvre destinĂ©e Ă  salir le camp des RĂ©sistants. Et si l’adepte du conspirationnisme veut bien admettre que ces rĂ©gimes ne soient pas tous « blancs », il le justifiera toujours par le fait que l’Ennemi sioniste ou Juif a crĂ©Ă© la situation de guerre initiale qui amĂšne ces quelques « excĂšs ».

De mĂȘme le complot « islamique » va permettre au locuteur qui l’énonce de pouvoir tenir exactement le mĂȘme discours raciste qu’un fasciste classique et de collaborer avec ces fascistes assumĂ©s, mais toujours au nom de la lutte contre ce Mal absolu que personne ne voit et qui justifie tout.

Le fascisme est la structure politique qui correspond Ă  la forme la plus brutale du capitalisme, le conspirationnisme est le mĂ©canisme par lequel une partie du prolĂ©tariat va ĂȘtre amenĂ© Ă  soutenir cette structure politique.

Le conspirationnisme est la forme la plus aboutie de ce que certains appellent l’anticapitalisme romantique.

Dans le cadre de la thĂ©orie conspirationniste, l’oppression des minoritĂ©s, matĂ©rialisĂ©e par la violence quotidienne, physique et verbale contre ces minoritĂ©s devient un acte de rĂ©volte et de rĂ©sistance contre le « systĂšme ». Par un renversement du sens absolu, la guerre de tous contre tous, pilier du capitalisme remplace la solidaritĂ© universaliste, fondement du vĂ©ritable mouvement ouvrier.

Dans le cadre de la thĂ©orie conspirationniste, le prolĂ©taire qui s’en prend Ă  d’autres prolĂ©taires, ceux-lĂ  mĂȘme qu’on lui dĂ©signe, ceux-lĂ  mĂȘme qui sont dĂ©jĂ  les boucs Ă©missaires des politiques, n’est plus un lĂąche et un barbare, il est celui qui a tout compris et s’attaque Ă  l’ennemi « vĂ©ritable ».

Dans le cadre de la thĂ©orie conspirationniste, celui qui se range du cĂŽtĂ© des forts et de la bourgeoisie, devient celui qui fait acte de courage devant l’Ennemi.

Pour toutes ces raisons, faire une diffĂ©rence thĂ©orique et pratique entre les fascistes et les « conspis », nĂ©ologisme apparu rĂ©cemment Ă  l’extrĂȘme-gauche , ce n’est pas faire autre chose que souscrire en partie Ă  la thĂ©orie conspirationniste, et admettre que les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent, et que certains fascistes ne sont pas « vraiment » des fascistes.

Il n’y a aucune diffĂ©rence entre celui qui s’attaque Ă  une femme voilĂ©e parce qu’il pense que c’est une sale Bougnoule et celui qui s’y attaque en prĂ©tendant le faire parce qu’elle serait membre d’une confrĂ©rie d’innombrables venue sciemment attaquer l’Occident.

Il n’y a aucune diffĂ©rence entre le nazi qui justifie les chambres Ă  gaz et l’extermination du passĂ©, et l’apprenti nĂ©gationniste qui met en doute certains « dĂ©tails » de l’histoire et la bonne foi des victimes, pour justifier les persĂ©cutions antisĂ©mites du prĂ©sent.

L’antifascisme ne peut consister seulement Ă  dĂ©montrer les proximitĂ©s entre les fascistes et les conspirationnistes, car ce discours seul ne fait que lĂ©gitimer la thĂ©orie conspirationniste, en faisant comme si elle n’était pas Ă  proprement parler une thĂ©orie fasciste.

Le conspirationnisme n’est pas une passerelle vers le fascisme, et ceux qui dĂ©fendent ces thĂ©ories ne sont pas Ă  la croisĂ©e des chemins entre la rĂ©volution sociale et le ralliement au fascisme, ils sont dĂ©jĂ  arrivĂ©s au bout de la route, ils sont des fascistes comme les autres.

Source


Article publié le 28 Sep 2020 sur Lesenrages-antifa.fr