Octobre 6, 2021
Par CQFD
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Dessin d'Etienne Savoye

« Au cours de ces dix dernières années, j’ai croisé [des prédicateurs d’Apocalypse] à chaque coin de rue, dans chaque lupanar, dans les églises les plus perdues. Certains n’étaient que des charlatans et des acteurs, d’autres croyaient sincèrement à leur propre terreur. […] Ils étaient en mesure de choisir les mots justes, de saisir les situations, la gravité des instants, et de les transformer en attente de l’évènement imminent, ou plutôt déjà présent. Des fous, certes, mais aussi des hommes habiles. »

(Luther Blissett, L’Œil de Carafa, 1999)

6 janvier 2021 : QAnon explose à la face du monde. Ce jour-là, des hommes et femmes qanonistes, alliés à l’extrême droite des Proud Boys, attaquent le Capitole de Washington, porteurs d’un discours pour le moins confus. Une certitude : ils ne sortent pas de nulle part. Depuis quelque temps déjà, les observateurs du champ politique américain assistent, médusés, aux manifestations bizarres du mouvement QAnon, avec ses slogans passablement allumés : « Libérez les enfants  ! », « Faites confiance au Plan  ! », « Arrêtez l’adrénochrome  ! ». Cerise sur l’absurde, avant même l’attaque du Capitole, une hypothèse étonnante commence à circuler dans les médias, jusque dans les colonnes du Monde qui titrait, le 26 novembre dernier : « Et si le mouvement complotiste américain QAnon était une fanfiction ? » Selon cette thèse, QAnon serait le fruit d’un canular fondé sur le roman Q (titré en français, L’Œil de Carafa), publié en 1999 par le collectif italien Luther Blissett [1]. C’est à l’un de ses auteurs, Roberto Bui, alias Wu Ming 1, que nous donnons la parole dans ces pages.

Rebondissant sur cette vertigineuse théorie, Roberto Bui vient de consacrer un livre à QAnon. Intitulé La Q di Qomplotto (« Q comme Qomplot », dont la traduction française sortira chez Lux en avril 2022), il retrace le chemin croupi parcouru à vitesse grand V par le mouvement dans le paysage politique et social américain. Né en 2017 d’un message sibyllin sur un forum de discussion, où un certain « Q », se faisant passer pour un lanceur d’alerte proche du pouvoir, annonçait l’arrestation imminente d’Hillary Clinton, il n’a pas tardé à grossir et dégénérer en une créature fictionnelle baroque, amalgamant tout et surtout n’importe quoi : des « enfants-taupes » seraient retenus en otage sous terre et torturés afin d’extraire de leur corps l’adrénochrome qu’une élite sataniste occulte, la « Cabale », utiliserait pour rajeunir ; tandis que, sous ses faux airs de milliardaire crétin, Donald Trump serait un homme providentiel luttant secrètement contre cette machination – jusqu’à la Storm, la tempête finale qui abattrait tous les méchants.

Ayant fortement pesé dans le jeu politique américain, QAnon a prouvé qu’il ne fallait pas sous-estimer la puissance de théories de ce type, aussi absurdes paraissent-elles. D’autant que le mouvement a essaimé jusqu’en Europe (particulièrement en Allemagne) et que les mécanismes à l’œuvre dans son emprise sont plus que jamais d’actualité : la tempête QAnon présente en effet tous les symptômes du complotisme contemporain, dans ses obsessions comme dans sa diffusion. Entretien.

Quelles sont les singularités du mouvement QAnon par rapport à d’autres constructions complotistes ? Et pourquoi a-t-il marché à ce point ?

« Mon livre Q comme Qomplot envisage QAnon comme le modèle de sous-cultures complotistes nouvelles, façonnées par des récits partagés en réseau auxquels des milliers, et même des millions de personnes apportent leur contribution – en les modifiant, en y ajoutant des détails, en esquissant des digressions, en les diffusant et en les amplifiant. Ces sous-cultures sont à la fois des mouvements réactionnaires et des ersatz de jeux de rôle en ligne – des jeux en réalité alternée, multijoueurs, multiplateformes et transmédias. Le côté « jeu » y va de pair avec la colère et la haine. Il s’agit de dynamiques très contemporaines, typiques de la société capitaliste du XXIe siècle. Et pourtant, les histoires qu’elles racontent sont en réalité extrêmement anciennes, la communauté de QAnon ayant agrégé de célèbres récits complotistes, dont certains remontent au moins au XIIe siècle.

L’efficacité de QAnon se base non seulement sur des dynamiques de dissémination et de prosélytisme parfaitement adaptées aux réseaux sociaux, proches d’un business model, mais aussi sur la force primitive des récits qui sont en son cœur, comme par exemple l’abus rituel satanique – l’idée selon laquelle les puissants violentent et saignent des enfants dans le cadre de rituels d’évocation du diable. L’abus rituel satanique synthétise de nombreuses tendances : l’obsession pour la pédophilie, la réémergence périodique d’un substrat culturel qui remonte à la chasse aux sorcières, la perpétuelle renaissance de la vieille accusation antisémite de meurtre rituel… C’est une synthèse puissante, qui sollicite de nombreux nerfs de notre culture, agit sur nos angoisses et a rendu QAnon hégémonique dans l’univers complotiste.

Nous nous trouvons aujourd’hui dans une phase “post-QAnon” dont les traits ne sont pas encore clairs. Mais le fait que Trump ne soit plus président, et que la “Tempête” n’ait pas eu lieu n’a pas tellement d’importance : de nombreuses sectes ont continué d’exister, et se sont parfois même renforcées, après que les prophéties de leurs gourous ont échoué. »

À quel point la « crise Covid » a-t-elle influencé la diffusion des discours complotistes ? Est-ce une déflagration similaire à ce qu’a pu provoquer le 11-Septembre ?

« Plusieurs chapitres de Q comme Qomplot sont consacrés à l’urgence épidémique, ou plutôt à une critique radicale de cette urgence, en exposant ses dynamiques et en montrant que sa gestion a été à la fois déresponsabilisante pour la classe dirigeante et culpabilisante pour les citoyens. Cette urgence était hypocrite lorsqu’elle interdisait et diabolisait des activités inoffensives en extérieur tout en encourageant la poursuite d’activités productives beaucoup plus dangereuses en milieu clos. En somme, il s’est agi d’une gestion capitaliste, tout simplement néolibérale, qui ne pouvait qu’alimenter le complotisme. Le complotisme est toujours la traduction d’un malaise réel. Ce malaise, il faut le prendre en compte.

Lorsqu’on s’attaque au complotisme, il convient de partir du noyau de vérité qui se trouve au cœur de tout fantasme de complot, aussi baroque et aberrant soit-il. Les complotismes nés de la pandémie ne font pas exception, bien au contraire : ils font même office de paradigmes. Sous les strates et les sédiments de choses fausses, avant toutes les distorsions, les fantasmes de complots se fondent sur des prémisses véridiques. Les identifier est un art ; le politique consiste à les intercepter afin d’empêcher qu’elles soient “capturées” par le complotisme. Que le capitalisme global profite de la pandémie et ses conséquences pour mener à bien une restructuration colossale, cela me semble plus qu’évident. Quand un complotiste parle de “Great Reset [2]”, il touche à une vérité profonde. Le problème est qu’il en tire la narration fallacieuse d’un grand programme, d’un complot ourdi depuis longtemps par les puissants de la Terre (les Juifs, les pédophiles satanistes, les reptiliens, voire tous à la fois). Au premier plan, l’idée que le virus a été créé volontairement voire que la pandémie elle-même est une invention, que chaque geste des gouvernements, des multinationales ou de Big Pharma correspond au Plan, etc.

Par rapport au 11-Septembre, il me semble qu’on est passé à un niveau supérieur. L’attentat contre les Tours jumelles était avant tout un événement ponctuel ayant eu lieu à un endroit et à un moment précis. Il a eu par la suite des conséquences à l’échelle du monde entier, mais à un rythme plutôt lent selon nos critères actuels : il a fallu plus d’un an pour que le 11-Septembre aboutisse à sa conséquence la plus grave, l’invasion de l’Irak le 20 mars 2003. Bien sûr, nos vies ont subi les répercussions de l’attentat, la “guerre contre le terrorisme” ayant suscité une surenchère sécuritaire dans presque tous les pays occidentaux, mais la majeure partie de la population n’a pas été touchée dans sa sphère intime, dans sa psyché, dans les moindres détails de sa vie quotidienne. Une pandémie est au contraire, par définition, un événement diffus et potentiellement ubiquitaire, donc nécessairement mondial, et celle de Sars-CoV-2 a connu immédiatement des conséquences mondiales. Non seulement la réponse sanitaire à la pandémie a été extrêmement rapide, mais elle a aussi d’emblée été plus invasive, a fait irruption de mille manières différentes dans notre vie intérieure. C’est la difficulté à penser ces traumas qui alimente les interprétations complotistes. »

Revenons en arrière. « Le complotisme moderne naît afin d’expliquer la Révolution française », écris-tu. Pourquoi cet événement en particulier ?

« Il faut comprendre la Révolution française au sens large, ainsi que le suggère l’historien Eric Hobsbawm : comme un cycle historique à l’échelle de l’Europe, qui va de 1789 à la défaite de Napoléon. Ce n’est pas un événement particulier, c’est l’Événement qui fonde notre monde, qui bouleverse le continent et dont les répercussions s’étendent à la planète entière. Il faut rappeler qu’elle met fin à des royaumes et des empires séculaires, balaye les règles du droit, exproprie l’Église, change la face des villes… un bouleversement politique, social et culturel aussi profond et aussi rapide exige une explication : comment est-ce possible ? Cette question, ce sont surtout des contre-révolutionnaires qui se la posent en exil ou en prison ou, pour les plus malchanceux, devant la potence. Pour eux, la fin de ce monde est un mystère douloureux et inexplicable. L’historiographie et les sciences sociales primitives de l’époque ne leur fournissent pas les instruments nécessaires pour y répondre. La seule réponse qui peut venir à l’esprit est : c’est un complot.

Un événement d’une telle ampleur ne peut qu’être le résultat d’un complot tout aussi gigantesque. D’où la reconstruction colossale et grandiloquente de l’abbé Augustin Barruel, le premier complotiste moderne : dès avant la Révolution, depuis des siècles, des confréries secrètes (notamment les Illuminati) auraient édifié une “contre-société” aux ramifications profondes, ayant pour but de renverser l’ordre du monde et de prendre le pouvoir. Barruel est le premier à accomplir une opération aujourd’hui familière : il relie entre eux plusieurs fantasmes de complots et en dégage une narration unique. Dans son récit se mêlent, pour n’en citer que quelques-uns, l’ancienne religion zoroastrienne, les Templiers, les Illuminés (Illuminati) de Bavière et les Jacobins. »

Depuis les années 1960, tout événement historique très médiatisé (assassinat de Kennedy, mission Apollo 11…) semble propice à déclencher un imaginaire complotiste. Pourquoi ?

« Pour être précis, dès avant les années 1960, tout événement d’une certaine importance, qui touche l’imagination populaire, déclenche des fantasmes de complots. Révolutions, guerres, schismes religieux, mort de papes ou de souverains… Mais il y a une différence importante dans la manière dont ces fantasmes se propagent et évoluent : cela passe alors essentiellement par le bouche-à-oreille, fréquemment sous la forme de la rumeur (l’historien américain Robert Darnton a écrit des pages mémorables sur le rôle joué par les commérages dans la France prérévolutionnaire), ou bien par le biais de la presse (souvent clandestine). Par rapport à notre perception actuelle, il s’agissait de processus lents.

L’accélération causée par la modernité capitaliste, l’avènement de la société de masse et la diffusion de médias toujours plus sophistiqués ont esthétisé la société et fait de chaque aspect et de chaque moment un spectacle. Aujourd’hui, non seulement nous recevons beaucoup plus d’informations qu’autrefois, mais la moindre d’entre elles nous semble digne d’attention… du moins, pendant quelques secondes. Nous avons donc la sensation qu’il se passe beaucoup plus de choses dans le monde qu’auparavant – que chaque instant est rempli d’événements. En quelques minutes d’exposition aux médias, nous consommons plus d’images que n’en voyait un Européen du Moyen Âge au cours de sa vie entière. Chaque nouvelle, chaque image peut être l’étincelle qui déclenchera un fantasme de complot. »

Retour au présent. Tu écris que le « débunking », le fait de tenter de démonter rationnellement des théories fallacieuses, fonctionne rarement car il est toujours basé sur le démenti et une posture défensive. Comment faire en sorte de démonter les mensonges, dans ce cas ?

« Dans les années 1990, avec le collectif Luther Blissett Project, nous avons mené une campagne de solidarité et de contre-information autour d’une affaire, d’un fait divers qui avait lieu chez nous, à Bologne : l’affaire des “enfants de Satan”, que le livre Q comme Qomplot raconte en détail. Le fantasme de complot développé par la police et la justice – celui d’une pseudo-secte pédosataniste, où l’on reconnaît déjà la “Cabale” – anticipait celui de QAnon. Nous avons mené notre propre enquête, et utilisé par ailleurs le canular médiatique. Nous avons ainsi inventé un mouvement sataniste et une “patrouille” antisataniste de chrétiens fanatiques – inventions que les médias ont longtemps données pour vraies. Puis nous avons revendiqué ces canulars et les avons expliqués. Ça a été le moment clé. Notre travail a largement contribué à faire relaxer les accusés. Aujourd’hui, le faux circule sans que personne ne le revendique, et sa prolifération est trop torrentueuse pour ne pas anéantir toute velléité de revendication. Prenons par exemple les premières publications signées “Q”. Une des hypothèses – assez plausible pour être devenue une sous-intrigue de la série The Good Fight, produite par Amazon Prime – est que tout soit parti d’une blague d’activistes anti-Trump, qui aurait échappé des mains de ses auteurs. Si ces gens avouaient et s’expliquaient aujourd’hui, qui les croirait ?

Mais on peut toujours s’inspirer de l’esprit avec lequel nous avons mené notre guérilla. Je m’explique : les fantasmes de complots, en plus d’intercepter la colère sociale et de pervertir des noyaux de vérité quant au caractère mortifère de la société capitaliste, interceptent aussi un besoin de divertissement, d’émerveillement, d’enchantement. Aucun contre-récit ne peut fonctionner s’il n’intercepte et ne déroute ce besoin-là : c’est donc aussi sur ce terrain qu’il faut affronter le complotisme, pas seulement sur celui de la logique et du fact-checking. La différence entre un récit complotiste et le contre-récit dont nous avons besoin, c’est que, de notre côté, nous devons tenir ensemble le réenchantement et la pensée critique. Tel est le défi. Et en effet, à l’époque de Luther Blissett, nous sommes devenus les héros d’une histoire qui, une fois racontée, s’avérait beaucoup plus intéressante et plus attrayante que le fantasme de complot développé par les magistrats. “Les gars ont berné les médias pendant un an avec une histoire inventée de secte satanique et de milices catholiques et fascistes qui lui courent après”, ça, c’est une putain d’histoire ! Et non seulement nous l’avons racontée, mais nous avons expliqué l’arrière-plan de chaque scène, et offert au public tous les outils nécessaires pour comprendre comment nous avions agi. Réenchantement et pensée critique, ensemble.

Si l’on essayait de repartir de ce point, il faudrait quand même comprendre une chose : ce travail ne peut plus être le rôle d’une pseudo-avant-garde, d’un petit groupe de “spécialistes” de la communication. Nous devons réfléchir à un imaginaire collectif et à une intelligence diffuse, ainsi que nous les avons vus à l’œuvre dans les grandes révoltes des dernières années : dans les soulèvements mondiaux de 2011, le mouvement contre la loi Travail en 2016, les Gilets jaunes en 2018, la longue défense de la Zad de Notre-Dame-des-Landes, et encore aujourd’hui dans le mouvement NO TAV [3] dans le val de Suse… Seuls des mouvements nouveaux, des concaténations collectives nouvelles, peuvent prévenir les dérives individuelles puis tribales vers le complotisme. En s’appuyant sur les luttes anticapitalistes et sur les liens de solidarité pour combler l’espace laissé vacant par l’affaiblissement de la gauche, des syndicats et des bases politiques des mouvements, et que les fantasmes de complots occupent très facilement. »

Certains estiment que la naissance de QAnon est liée au roman de Luther Blissett Q (en français, L’Œil de Carafa) qui se déroule au milieu des conflits religieux du XVIe siècle et dont l’un des personnages, champion de la désinformation ciblée, s’appelle Q…

« L’hypothèse est que la première personne qui a publié des messages signés “Q” sur le forum 4chan [4], en octobre 2017, se serait inspirée de certains éléments de notre roman. Il s’agit là des toutes premières phases, à l’époque où QAnon n’était qu’une histoire bizarre, informe – avant que des groupes organisés d’extrême droite et divers escrocs ne s’en emparent et ne la déplacent de 4chan sur 8chan, puis qu’elle ne croisse et ne s’étende sur des réseaux sociaux mainstream. Ce gars avait peut-être pour intention de monter un canular centré sur le personnage d’un fonctionnaire du gouvernement qui divulguait anonymement (« Anon »), message après message, des informations secrètes. Ce n’était pas la première plaisanterie de ce genre sur 4chan ; il y avait déjà eu d’autres faux “lanceurs d’alerte”, dont l’un signait par exemple FBIAnon. Peut-être “Q” était-il un activiste anti-Trump cherchant à montrer la crédulité de la droite américaine ? Ou peut-être seulement un mec de droite faisant du “shitposting [5] ?

Ce qui est sûr, c’est que plusieurs personnes y ont vu des références à notre roman et nous ont écrit pour nous le dire, sachant que L’Œil de Carafa a été un best-seller international. Le récit se déroule au XVIe siècle, en pleine guerre des religions. Mais l’intrigue est trouble. Et elle recoupe parfaitement ce qui s’est passé à partir de 2017 : un anonyme qui signe Q, prétend être bien inséré dans les structures de pouvoir et avoir connaissance de secrets importants, écrit des messages cryptiques bourrés de citations bibliques, qu’il envoie à un groupe de patriotes pour leur annoncer la bataille imminente entre le Bien et le Mal et qu’après la victoire du Bien aura lieu un Grand Réveil… C’est la base de notre récit !

Quoi qu’il en soit, cette phase initiale ne dure que quelques mois. D’après les experts en analyse textuelle de l’entreprise suisse Orphanalytics, lorsque les Qdrops [le nom attribué aux messages de “Q”] se déplacent sur 8chan, début décembre 2017, leur auteur change également. Une enquête du réalisateur Cullen Hoback diffusée sur HBO, intitulée Q : Into the Storm, avance le fait qu’à partir de ce moment, les messages sont de la main de Ron Watkins, l’administrateur de 8chan. C’est à cette période que QAnon prend son essor pour devenir le phénomène que nous connaissons, et qui n’a plus de lien direct ni ne fait de référence explicite à notre roman… à part la lettre Q, qui est un résidu de la première phase. Sincèrement, je ne pense pas que Watkins ait lu L’Œil de Carafa – pas plus que les gens qui ont attaqué le Capitole le 6 janvier 2021. »

Quel lien existe-t-il à tes yeux entre fiction et complot ? On sait par exemple que les Protocoles des sages de Sion [lire p. IX] s’inspiraient d’un chapitre du roman Biarritz d’Hermann Goedsche…

« Q comme Qomplot est aussi un livre sur les manifestations permanentes et souvent inattendues du pouvoir des bouquins. De nombreux ouvrages – surtout de fiction, souvent de la fiction qui se fait passer pour la vérité – ont exercé une influence importante sur les courants qui ont ensuite convergé dans QAnon. Mon livre évoque Le Marteau des sorcières, les Protocoles des sages de Sion, Le Matin des magiciens de Pauwels et Bergier, des romans comme Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon, Le Pendule de Foucault d’Umberto Eco ou la trilogie Illuminatus  ! de Robert Shea et Robert Anton Wilson… Les fantasmes de complots sont souvent le résultat d’une “traduction” du roman à la réalité. Il n’y a qu’à prendre le récit de QAnon sur l’adrénochrome… L’adrénochrome est un dérivé synthétique de l’adrénaline, couramment utilisé dans l’industrie pharmaceutique ; chez QAnon, elle devient un médicament rajeunissant qu’on ne peut extraire que du sang d’enfants terrorisés. Eh bien, il s’agit d’une invention littéraire de Hunter S. Thompson dans son roman Las Vegas Parano, c’est-à-dire un roman qui se présente comme un reportage. »

Propos recueillis par Émilien Bernard & Laurent Perez


- Cet entretien fait partie du dossier “La grande choucroute complotiste”, publié dans le numéro 202 de CQFD, en kiosque du 1er octobre au 5 novembre 2021. Son sommaire peut se dévorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org