L’anxiété est un moteur puissant du phénomène complotiste. Or, elle découle presque naturellement de l’état d’incertitude qui caractérise les démocraties modernes.

« La Mort de Socrate », de Jacques-Louis David (1787 ; détail).

Un article récemment paru dans Le Journal de Québec évoque une étude menée à l’Université de Sherbrooke mettant en évidence le lien entre anxiété et conspirationnisme. Selon Marie-Ève Carignan, membre de l’équipe de recherche, « il y a un lien très fort entre l’anxiété liée à la maladie [la Covid-19 – ndlr] et donc la crainte d’être affecté par celle-ci, l’anxiété financière, et la tendance à adhérer aux théories complotistes. »

Nous trouvons ici une nouvelle confirmation de l’existence de ce rapport entre angoisse et adhésion aux idées complotistes. En 2016, dans un dossier consacré aux biais cognitifs qui favorisent l’acceptation des théories du complot, Science & Vie faisait état d’une série d’expériences publiées dans la revue Science en 2008 et en résumait ainsi les résultats :

« les participants en situation de perte de contrôle sont plus enclins à percevoir des formes particulières dans les nuages de points aléatoires qui leur sont présentés. En clair ? Une véritable gymnastique mentale se met en place pour retrouver au niveau perceptif de l’ordre et de la structure [1]. »

Le psychologue Adam Galinsky, spécialiste de l’incertitude, pouvait ainsi conclure que « les théories du complot permettent de retrouver le contrôle et de rendre le monde plus lisible. [2] »

En 2017, dans un article pour la revue Pour la science intitulé « Les théories du complot réconfortent les perdants », le sociologue spécialiste des croyances collectives, écrivait : « le complotisme […] devient une forme de stratégie mentale pour lutter contre une situation anxiogène. » Et de se demander, un peu plus loin, si la sensation si pénible de se sentir incapable d’agir sur le cours des événements « ne favorise pas aussi les produits cognitifs qui nous narrent le fonctionnement du monde sur un mode paranoïaque. »

Des événements aux conséquences et/ou au retentissement considérables, telles que la pandémie de Covid-19, les attentats du 11-Septembre, ceux contre Charlie Hebdo, ou des crises économiques majeures produisent une impression de « fin du monde » ou, en tout cas, de rupture, laquelle peut engendrer un sentiment de perte de repères et de contrôle, de plongée soudaine dans un inconnu inquiétant, voire terrifiant. Le complotisme pourra alors apparaître comme le viatique salutaire permettant de fuir l’angoisse d’un monde devenu fou…

Une anxiété inhérente à la démocratie

Mais l’anxiété se manifeste-t-elle seulement en période de crises ? N’est-elle pas inhérente à la vie démocratique elle-même, fondée sur la liberté individuelle ? Pour le comprendre, on peut avoir recours à Karl Popper. Dans La Société ouverte et ses ennemis, le philosophe opposait à la « société ouverte », autre nom de la démocratie, reposant sur la raison et l’individu, la « société close », dont l’organisation tribale niait la réalité de l’individu et dont les « coutumes sociales [étaient] dominées par le magique et l’irrationnel et [étaient], de ce fait, particulièrement rigides [3] ».

Popper imagine dans les termes qui suivent ce qu’a pu représenter l’émergence de la société ouverte au sein du monde clos des premières civilisations :

« Avec la disparition de la société close disparaît aussi ce sentiment de sécurité que la communauté tribale incarnait pour ses membres. Entourée d’ennemis et de forces magiques hostiles, elle était pour eux ce que la famille et le foyer sont pour l’enfant. Ils connaissaient exactement la place qu’ils y occupaient et le rôle qu’ils y jouaient. La fin de la société close […] a sans doute provoqué chez les citoyens des réactions comparables à celles d’un enfant assistant à l’éclatement du foyer familial [4]. »

Le vertige devant les développements de la société ouverte s’expliquait, selon Popper, par l’appréhension de rompre « le cycle […] des conventions sociales » et « la crainte de toucher aux habitudes, si fréquentes chez les très jeunes enfants [5] ».

Le prix de la liberté, dans une société ouverte, résidait, pour Popper, dans « cette inquiétude [6] » de l’individu confronté à la responsabilité de sa propre vie. Il comparait l’entrée de l’humanité dans la société ouverte à un « saut dans l’inconnu et dans l’incertain [7] ».

>>> Lire aussi, sur Conspiracy Watch : Pourquoi le sentiment d’échec personnel et le complotisme sont-ils liés ? (15/02/2019)

La liberté, au sein d’une société ouverte, expose chacun de nous aux risques de l’erreur, à des ambitions inassouvies, et nous confronte à l’échec. Faite de choix, la liberté implique une prise de risque et génère, par voie de conséquence, de l’angoisse. Elle nous oblige à trouver par nous-mêmes notre place dans la société ouverte, ce qui ne va pas sans anxiété. Puisque les règles immuables de la société close ne nous imposent plus de nous tenir à une place déterminée, nous voici seuls face à notre propre destin et à la responsabilité de nos actes. Parce que la liberté, par définition, suppose « l’inconnu et l’incertain », elle est de nature à susciter des peurs, des réticences et des appréhensions.

Voilà pourquoi l’angoisse devant la perspective de l’échec peut se métamorphoser en discours complotiste accusateur destiné à faire porter à d’autres les responsabilités de ses propres insuccès. Cet aspect psychologique du conspirationnisme a été bien étudié d’ailleurs.

Tout se passe comme si les complotistes rebâtissaient, en guise de consolation, un univers mental digne de celui de la société close : « le magique et l’irrationnel » se manifestent dans des théories extravagantes allant de la Terre plate aux reptiliens ; les « ennemis et les forces magiques hostiles » auxquels Popper fait allusion désignent tantôt les Juifs, tantôt les francs-maçons, quand il ne s’agit pas de la CIA ou du groupe Bilderberg ; quant à la communauté tribale, elle se recompose sur les réseaux sociaux sous l’appelation de « résistants » au « Nouvel Ordre Mondial » ou de « chercheurs de vérité ».

Et si le complotisme contemporain n’était rien d’autre qu’une résurgence de la société close ?

Notes :
[1] Science & Vie, août 2016, p. 56.
[2] Ibid., p. 57.
[3] Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis. Tome 1 : L’ascendant de Platon, Paris, Le Seuil, 1979 [1962], p. 9.
[4] Ibid., p. 144.
[5] Ibid., p. 141.
[6] Ibid., p. 144.
[7] Ibid., p. 164.

Voir aussi :

Perte de contrôle, incertitude et théorie du complot

Les théories du complot réconfortent les perdants

Comment les anti-vaccins gagnent du terrain grâce au complotisme


Article publié le 29 Sep 2020 sur Conspiracywatch.info