Mai 6, 2021
Par Les mots sont importants
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« NapolĂ©on Bonaparte est une part de nous-mĂȘme Â» dĂ©clare aujourd’hui Macron, alors qu’il cĂ©lĂšbre l’empereur. Dans son hommage, il dĂ©clare « ne rien [vouloir] cĂ©der Ă  ceux qui prĂ©tendent effacer le passĂ© au motif de l’idĂ©e qu’il se font du prĂ©sent Â». Parce que nous ne voulons justement pas effacer le passĂ©, nous proposons de revenir sur une des nombreuses controverses provoquĂ©es par la mĂ©moire de l’Empereur esclavagiste : ses propos sur les Juifs, citĂ©s par le ministre de l’IntĂ©rieur dans son dernier livre. Nous constatons que, globalement, le libelle du ministre de l’IntĂ©rieur, sorti le 3 fĂ©vrier dernier, a suscitĂ© extrĂȘmement peu d’analyses tant dans la presse que dans le monde politique ou intellectuel (Edwy Plenel a rapidement rĂ©agi, mais il a Ă©tĂ© bien seul). Nous prenons acte du fait que le racisme fondant nombre de discours politiques, intellectuels et mĂ©diatiques depuis de nombreuses annĂ©es dans ce pays est tellement banalisĂ© qu’il semble devenir invisible. Parce que nous considĂ©rons l’absence de critique vis-Ă -vis de tels discours comme un danger majeur, nous proposons de rĂ©aliser, ici, une analyse spĂ©cifique des passages relayant des clichĂ©s europĂ©ens sĂ©culaires visant les Juifs et, ce faisant, de rappeler les logiques idĂ©ologiques Ă  partir desquelles s’épanouit l’antisĂ©mitisme, mais Ă©galement, selon nous, l’islamophobie [1].


Dans son manifeste, le ministre de l’IntĂ©rieur prend soin de citer un extrait du « Discours sur les Juifs Â» de Stanislas de Clermont-Tonnerre, prononcĂ© en 1789 devant l’AssemblĂ©e nationale :

« Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et accorder tout aux Juifs comme individus Â».

Cette phrase devenue cĂ©lĂšbre, GĂ©rald Darmanin la cite et l’interprĂšte comme un refus de « l’esprit communautariste dĂšs la fin du XVIIIe siĂšcle Â» . Le ministre de l’IntĂ©rieur omet opportunĂ©ment de citer la suite :

« Il faut [que les Juifs] ne fassent dans l’État ni un corps politique ni un ordre ; il faut qu’ils soient individuellement citoyens. Mais, me dira-t-on, ils ne veulent pas l’ĂȘtre. Eh bien ! S’ils veulent ne l’ĂȘtre pas, qu’ils le disent, et alors, qu’on les bannisse. Â»

Il s’agit donc d’accorder aux Juifs le statut de citoyen, mais Ă  une seule condition : qu’ils ne forment pas un corps « politique Â», « intellectuel Â» ou « spirituel Â». Nous avons vu que ce « risque Â» ne reposait sur rien de la rĂ©alitĂ© juive de 1789 : ce qu’exprime ici Clermont-Tonnerre – et qui ne date pas de la rĂ©volution française – c’est son fantasme de la puissance des Juifs et de leur volontĂ© de constituer une « nation dans la nation Â». Figure mĂ©tonymique de l’antisĂ©mitisme français, cette formule charrie avec elle des siĂšcles de thĂ©ories accusant les Juifs de dissimuler une double allĂ©geance – Ă  la loi de France/du roi et Ă  « la leur Â».

Les injonctions vindicatives qui sont aujourd’hui adressĂ©es aux musulmans de France ne sont pas sans faire Ă©cho Ă  cette paranoĂŻa antisĂ©mite anciennement et profondĂ©ment ancrĂ©e dans l’histoire de France. Selon les Ă©poques, les lexiques et les grammaires, ce fantasme du « communautarisme Â», de la « menace civilisationnelle Â» et de la prĂ©paration permanente de la sĂ©cession ou du renversement du pouvoir en place a permis d’alimenter l’idĂ©e que les divers projets antijuifs n’étaient pas des « attaques Â» dirigĂ©es contre les Juifs mais une « dĂ©fense Â» de la nation contre la menace qu’ils reprĂ©sentaient. Ce sont les mĂȘmes ressorts rhĂ©toriques et « analytiques Â» qui sont aujourd’hui activĂ©s lorsqu’il est exigĂ© des musulmans de changer leurs maniĂšres de manger, de s’habiller, de prier ou de se rassembler
 Et s’ils refusent ? Ils seront bannis, socialement, marquĂ©s du stigmate d’« islamistes Â», voire rappelĂ©s Ă  l’ordre via des perquisitions administratives, et leurs associations peuvent ĂȘtre dissoutes sans enquĂȘte ni procĂšs.

Dans l’introduction de son manifeste, Darmanin indique qu’il « n’a pas d’autre ambition que celle [
] d’aider Ă  cerner notre ennemi : l’islamisme Â», et il insiste :

« Il est d’autant plus nĂ©cessaire de montrer [l’islamisme] sous son vĂ©ritable jour qu’il a conceptualisĂ© la taqiyya, c’est-Ă -dire la « dissimulation. Â»

La thĂ©matique de la « stratĂ©gie de la taqiyya Â» a Ă©tĂ© popularisĂ©e par Mohamed Sifaoui : elle consiste Ă  prĂ©supposer que la dissimulation de leurs convictions religieuses est le moyen choisi, par ceux qu’il appelle « les FrĂšres Â», pour « infiltrer Â» les dĂ©mocraties occidentales. Ce phĂ©nomĂšne – supposĂ© – de la « taqiyya Â» que notre ministre invoque comme un Ă©lĂ©ment-clĂ© de son analyse dĂšs les premiĂšres pages de son opuscule, a ceci de commode – ou de redoutable, selon le point de vue – qu’il rend tout musulman suspect a priori puisque : trop visibles ou trop discrets, dans « le prosĂ©lytisme Â» ou dans « la taqiyya Â», tous et toutes rĂ©vĂšleraient une potentielle inclination « sĂ©paratiste Â». GĂ©rald Darmanin est d’ailleurs particuliĂšrement clair sur la trĂšs faible distinction qu’il opĂšre entre « terroristes Â» et « musulmans Â», puisque « l’islamisme a fait une OPA sur l’islam Â».

Il faut donc bien comprendre que des gages vont ĂȘtre demandĂ©s, afin de distinguer les « bons Â» musulmans des autres. Toutes et tous sont dĂ©sormais suspectĂ©s de « sĂ©paratisme Â». Uni.e.s par le regard que la RĂ©publique pose sur elles et eux, les musulman.e.s français.e.s sont aujourd’hui prĂ©sentĂ©.e.s – prĂ©ventivement si l’on en croit le ministre de l’intĂ©rieur – comme un corps distinct et menaçant. Un corps invisible qui se dissimule pour mieux infiltrer le corps social lĂ©gitime et l’anĂ©antir. C’est ce que raconte la « stratĂ©gie de la taqiyya Â», c’est aussi ce que Renaud Camus thĂ©orise Ă  travers la notion de « Grand Remplacement Â», ou ce que la ministre de l’enseignement supĂ©rieur instille dans les esprits quand elle affirme que « l’islamogauchisme se diffuse dans les universitĂ©s Â» ou qu’il la « gangrĂšne Â» (la liste n’est pas exhaustive).


[NapolĂ©on Ier, Opinions de NapolĂ©on sur divers sujets de politique et d’administration, p.214]

Loin d’ĂȘtre une tendance rĂ©cente, le complotisme est une forme idĂ©ologique ancienne, historiquement et intrinsĂšquement arrimĂ©e au racisme sous toutes ses formes – et notamment Ă  l’antisĂ©mitisme moderne, via, par exemple, la diffusion mondiale des Protocoles des Sages de Sion. On le trouve d’ailleurs dĂ©jĂ  chez NapolĂ©on ou chez Clermont-Tonnerre. Le complotisme constitue une des colonnes vertĂ©brales de la pensĂ©e antisĂ©mite europĂ©enne depuis la fin du XIXĂš siĂšcle et constitue, Ă©galement, une caractĂ©ristique de l’islamophobie contemporaine : pour les Juifs « la finance Â», « la banque Â», l’organisation occulte dans la proximitĂ© vis-Ă -vis du pouvoir ou, dans l’ombre, Ă  Ɠuvrer Ă  la destruction de la sociĂ©tĂ© (meurtres rituels d’enfants, diffusion volontaire de maladies,
) et pour les musulmans le « sĂ©paratisme Â», le « terrorisme Â», « l’esprit guerrier Â», la « dissimulation Â» et la rĂ©sistance Ă  « la modernitĂ© Â» via le « communautarisme Â» entretenus par des « rĂ©seaux internationaux Â» .


[NapolĂ©on Ier, Opinions de NapolĂ©on sur divers sujets de politique et d’administration, p.211]

L’antisĂ©mitisme (comme tous les racismes) est aussi un appareillage idĂ©ologique. Il offre une grille de lecture du monde, une grammaire, qui structure des analyses et des discours qui viennent valider des pratiques sociales et politiques. Le complotisme, l’idĂ©e de devoir « dĂ©masquer Â» les juif.ve.s aussi dĂ©moniaques que « secrets Â» et « occultes Â», toujours prĂȘts Ă  prendre le pouvoir et Ă  « dĂ©stabiliser la civilisation Â» , et l’idĂ©e que par consĂ©quent il faut se mĂ©fier – a priori – de tout.e juif.ve, tiennent une place centrale dans ce « langage Â». Cette grammaire particuliĂšre, celle qui perçoit dans la nation un corps Ă©tranger menaçant qu’il faut faire disparaitre – au mieux par l’assimilation, au pire par l’extermination – sert de fondement aujourd’hui Ă  ce qu’il faut bien appeler « un complotisme lĂ©gitime Â», apanage des dominant.e.s, qui bĂ©nĂ©ficie d’une indiffĂ©rence mĂ©diatique presque gĂ©nĂ©rale.


[NapolĂ©on Ier, Opinions de NapolĂ©on sur divers sujets de politique et d’administration, p.215]

Cette grammaire historiquement antisĂ©mite, celle qui dĂ©signe un corps social comme Ă©tranger, comme altĂ©ritĂ© nĂ©gative et radicale, ne laisse pas beaucoup d’alternatives Ă  celles et ceux qui en sont la cible : l’assimilation, ou bien la rĂ©pression et le risque de la loi d’exception. Abdelmalek Sayad caractĂ©risait l’assimilation comme un processus consistant Ă  « passer de l’altĂ©ritĂ© la plus radicale Ă  l’identitĂ© la plus totale Â». Arendt aurait ajoutĂ© que, lorsque l’assimilation est rendue impossible, parce que la distinction opĂ©rĂ©e par le pouvoir s’est muĂ©e en une essence raciale incarnant l’ennemi absolu, le groupe ciblĂ© par le racisme ne peut que fuir ou « ĂȘtre exterminĂ© Â» . Les Juifs de France ont dĂ©jĂ  expĂ©rimentĂ© ces diffĂ©rents possibles – ainsi que cette autre option, que les mĂ©moires ont tendance Ă  oublier, mythifier ou Ă  renvoyer au passĂ© lointain des XIXĂšme et XXĂšme siĂšcles : s’organiser et lutter pour que les rĂšgles communes et les fondements de l’Etat changent radicalement.

Deux racismes contemporains

Dans Orientalism Reconsidered, Edward SaĂŻd notait :

« L’hostilitĂ© contre l’islam dans le monde moderne occidental chrĂ©tien est toujours allĂ©e de pair, a dĂ©coulĂ© de la mĂȘme source, s’est nourrie du mĂȘme mouvement que l’antisĂ©mitisme. [
] Une critique des orthodoxies, des dogmes et des procĂ©dures disciplinaires de l’orientalisme contribue Ă  un Ă©largissement de notre comprĂ©hension des mĂ©canismes culturels de l’antisĂ©mitisme. Â»

C’est sans doute une des choses que nous enseigne aujourd’hui « l’affaire Â» du livre de Darmanin – ou peut-ĂȘtre faudrait-il dire plutĂŽt : la « non-affaire du livre de Darmanin Â», tant l’indignation a vite Ă©tĂ© recouverte par une chape d’indiffĂ©rence, d’euphĂ©mismes, de justifications, de soutiens, et finalement d’oubli. L’islamophobie se nourrit de l’antisĂ©mitisme, et l’antisĂ©mitisme se nourrit de l’islamophobie. Loin de l’idĂ©e simple, souvent rĂ©pĂ©tĂ©e, selon laquelle l’islamophobie aurait « remplacĂ© l’antisĂ©mitisme Â», les deux racismes sont concomitants et s’alimentent, quand bien mĂȘme ils ne s’épanouissent pas sous les mĂȘmes formes et n’empruntent pas mĂ©caniquement les mĂȘmes voies : de mĂȘme que l’islamophobie n’est pas seulement « d’aujourd’hui Â», et s’enracine dans des siĂšcles de politiques impĂ©riales et coloniales, l’antisĂ©mitisme n’est pas « du passĂ© Â», ou pas seulement. Toujours bien prĂ©sent en France, il vise les Juifs en diffusant une vision rĂ©visĂ©e ou tronquĂ©e de l’histoire, en rĂ©actualisant les tropes antisĂ©mites les plus Ă©culĂ©s – qui tuent aujourd’hui encore – et nourrit structurellement la pensĂ©e politique des Ă©lites dirigeantes : l’antisĂ©mitisme français est, pour les dirigeants de ce pays, comme un rĂ©pertoire d’idĂ©es, d’images, de schĂšmes argumentatifs et de modes de gouvernance dans lequel ils peuvent puiser sans que cela ne choque grand monde.


[Lettre de menaces de mort, reçue par Jean et CĂ©line, un couple strasbourgeois en fĂ©vrier 2019 – publiĂ©e par Mediapart et Rue89 dans l’article « Menaces antisĂ©mites : aprĂšs 17 plaintes sans rĂ©sultat, un couple d’Alsaciens est “Ă  bout” Â» – Les Ă©lĂ©ments identifiant l’immeuble sont masquĂ©s. (photo Maud de Carpentier / Rue89 Strasbourg).]




Source: Lmsi.net