Janvier 5, 2023
Par EntĂȘtement
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Discours devant le comité DU.PRE le 28-XI-2022

Je voudrais partager avec vous quelques rĂ©flexions sur la situation politique extrĂȘme que nous avons connue et dont il serait naĂŻf de croire que nous sommes sortis ou mĂȘme que nous pouvons en sortir. Je crois que mĂȘme parmi nous, tout le monde n’a pas compris que ce Ă  quoi nous sommes confrontĂ©s est de plus en plus un abus flagrant dans l’exercice du pouvoir ou une perversion – aussi grave soit-elle – des principes du droit et des institutions publiques. Je crois plutĂŽt que nous sommes confrontĂ©s Ă  une ligne d’ombre que, contrairement Ă  celle du roman de Conrad, aucune gĂ©nĂ©ration ne peut croire pouvoir franchir impunĂ©ment. Et si, un jour, les historiens enquĂȘtent sur ce qui s’est passĂ© sous le couvert de la pandĂ©mie, il s’avĂ©rera, je crois, que notre sociĂ©tĂ© n’avait peut-ĂȘtre jamais atteint un tel degrĂ© extrĂȘme d’horreur, d’irresponsabilitĂ© et, en mĂȘme temps, de dĂ©sintĂ©gration. J’ai utilisĂ© Ă  juste titre ces trois termes, liĂ©s aujourd’hui dans un nƓud borromĂ©en, c’est-Ă -dire un nƓud dont chaque Ă©lĂ©ment ne peut ĂȘtre dĂ©fait par les deux autres. Et si, comme certains le prĂ©tendent non sans raison, la gravitĂ© d’une situation se mesure au nombre de meurtres, je crois que mĂȘme cet indice s’avĂ©rera beaucoup plus Ă©levĂ© que ce que l’on a cru ou feint de croire. En empruntant Ă  LĂ©vi-Strauss une expression qu’il avait utilisĂ©e pour l’Europe de la Seconde Guerre mondiale, on pourrait dire que notre sociĂ©tĂ© s’est « vomie ». C’est pourquoi je pense que cette sociĂ©tĂ© ne pourra sortir de la situation dans laquelle elle s’est plus ou moins consciemment enfermĂ©e, que si quelque chose ou quelqu’un la remet en question de fond en comble.

Mais ce n’est pas de cela dont je voulais vous parler ; je voudrais plutĂŽt m’interroger avec vous sur ce que nous avons fait jusqu’à prĂ©sent et pouvons continuer Ă  faire dans une telle situation. En effet, je suis entiĂšrement d’accord avec les considĂ©rations contenues dans un document qui a Ă©tĂ© diffusĂ© par Luca Marini concernant l’impossibilitĂ© d’une rĂ©conciliation. Il ne peut y avoir de rĂ©conciliation avec ceux qui ont dit et fait ce qui a Ă©tĂ© dit et fait au cours des deux derniĂšres annĂ©es.

Nous n’avons pas simplement devant nous des hommes qui se sont trompĂ©s ou ont professĂ© des opinions erronĂ©es pour une raison quelconque, que nous pouvons essayer de corriger. Ceux qui pensent cela se font des illusions. Nous avons devant nous quelque chose de diffĂ©rent, une nouvelle figure de l’homme et du citoyen, pour utiliser deux termes familiers Ă  notre tradition politique. En tout cas, c’est quelque chose qui a pris la place de ce qu’il y avait auparavant et que je propose d’appeler provisoirement par un terme technique du droit pĂ©nal : le complice – Ă  condition de prĂ©ciser qu’il s’agit d’une figure spĂ©ciale de la complicitĂ©, une complicitĂ© absolue, pour ainsi dire, dans le sens que je vais essayer d’expliquer.

Dans la terminologie du droit pĂ©nal, le complice est celui qui a adoptĂ© un comportement qui ne constitue pas en soi une infraction, mais qui contribue Ă  l’action criminelle d’une autre personne, l’auteur de l’infraction. Nous avons Ă©tĂ© et sommes encore confrontĂ©s Ă  des individus – voire une sociĂ©tĂ© entiĂšre – qui se sont rendus complices d’un crime dont l’auteur est absent ou en tout cas inavouable pour elle. Une situation paradoxale, c’est-Ă -dire une situation oĂč il n’y a que des complices, mais oĂč l’auteur de l’infraction est absent, une situation oĂč chacun – qu’il s’agisse du prĂ©sident de la RĂ©publique ou d’un simple citoyen, du ministre de la SantĂ© ou d’un simple mĂ©decin – agit toujours en tant que complice et jamais en tant qu’auteur de l’infraction. 

Je crois que cette situation singuliĂšre peut nous permettre de lire le pacte hobbesien dans une nouvelle perspective. C’est-Ă -dire que le contrat social a pris la figure – qui est peut-ĂȘtre sa vĂ©ritable figure extrĂȘme – d’un pacte de complicitĂ© sans le dĂ©linquant – et ce dĂ©linquant absent coĂŻncide avec le souverain dont le corps est formĂ© par la mĂȘme masse de complices et qui n’est donc rien d’autre que l’incarnation de cette complicitĂ© gĂ©nĂ©rale, de cet ĂȘtre com-plice, c’est-Ă -dire pliĂ© ensemble, de tous les individus. 

Une sociĂ©tĂ© de complices est plus oppressive et Ă©touffante que n’importe quelle dictature, car ceux qui ne participent pas Ă  la complicitĂ© – les non-complices – sont purement et simplement exclus du pacte social, ils n’ont pas leur place dans la citĂ©.

Il y a aussi un autre sens dans lequel on peut parler de complicitĂ©, et c’est la complicitĂ© non pas tant et non seulement entre le citoyen et le souverain, mais aussi et plutĂŽt entre l’homme et le citoyen. Hannah Arendt a montrĂ© Ă  plusieurs reprises Ă  quel point la relation entre ces deux termes est ambiguĂ« et comment, dans les DĂ©clarations des droits, l’inscription de la naissance, c’est-Ă -dire de la vie biologique de l’individu, dans l’ordre juridico-politique de l’État-nation moderne est rĂ©ellement en cause. 

Les droits ne sont attribuĂ©s Ă  l’homme que dans la mesure oĂč il est prĂ©supposĂ© ĂȘtre immĂ©diatement diluĂ© dans la figure du citoyen. L’émergence permanente Ă  notre Ă©poque de l’homme en tant que tel est le signe d’une crise irrĂ©mĂ©diable de cette fiction d’identitĂ© entre l’homme et le citoyen sur laquelle se fonde la souverainetĂ© de l’État moderne. Ce que nous avons devant nous aujourd’hui, c’est une nouvelle configuration de cette relation, dans laquelle l’homme ne transite plus dialectiquement vers le citoyen, mais Ă©tablit une relation singuliĂšre avec ce dernier, dans le sens oĂč, avec la nativitĂ© de son corps, il fournit au citoyen la complicitĂ© dont il a besoin pour se constituer politiquement, et le citoyen, de son cĂŽtĂ©, se dĂ©clare complice de la vie de l’homme, dont il prend soin. Cette complicitĂ©, vous l’aurez compris, c’est la biopolitique, qui a maintenant atteint sa configuration extrĂȘme – et, espĂ©rons-le, finale.

La question que je voulais poser est donc la suivante : dans quelle mesure pouvons-nous encore nous sentir obligĂ©s envers cette sociĂ©té ? Ou si, comme je le crois, nous nous sentons malgrĂ© tout quelque peu obligĂ©s, de quelle maniĂšre et dans quelles limites pouvons-nous rĂ©pondre Ă  cette obligation et parler publiquement ? 

Je n’ai pas de rĂ©ponse exhaustive, je ne peux que vous dire, comme le poĂšte, ce que je sais ne plus pouvoir faire.

Je ne peux plus, face Ă  un mĂ©decin ou Ă  toute personne qui dĂ©nonce la maniĂšre perverse dont la mĂ©decine a Ă©tĂ© utilisĂ©e ces deux derniĂšres annĂ©es, ne pas d’abord remettre en cause la mĂ©decine elle-mĂȘme. Si nous ne repensons pas Ă  nouveau ce que la mĂ©decine est progressivement devenue, et peut-ĂȘtre mĂȘme toute la science dont elle prĂ©tend faire partie, nous ne pouvons en aucun cas espĂ©rer arrĂȘter son cours mortel.

Je ne peux plus, face Ă  un juriste ou Ă  toute personne qui dĂ©nonce la maniĂšre dont le droit et la constitution ont Ă©tĂ© manipulĂ©s et trahis, ne pas remettre en cause le droit et la constitution en premier lieu. Est-il nĂ©cessaire, sans parler du prĂ©sent, que je rappelle ici que ni Mussolini ni Hitler n’ont eu besoin de remettre en cause les constitutions en vigueur en Italie et en Allemagne, mais qu’ils y ont trouvĂ© les dispositifs dont ils avaient besoin pour Ă©tablir leurs rĂ©gimes ? Est-il possible, en effet, que le geste de ceux qui cherchent aujourd’hui Ă  fonder leur combat sur les constitutions et les droits soit dĂ©jĂ  vaincu dĂšs le dĂ©part.

Si j’ai Ă©voquĂ© cette double impossibilitĂ©, ce n’est en effet pas au nom de vagues principes mĂ©tahistoriques, mais, au contraire, comme une consĂ©quence inĂ©luctable d’une analyse prĂ©cise de la situation historique dans laquelle nous nous trouvons. C’est comme si certaines procĂ©dures ou certains principes auxquels nous croyions ou, plutĂŽt, faisions semblant de croire, avaient maintenant montrĂ© leur vrai visage, que nous ne pouvons manquer de regarder. 

Je n’entends pas par-lĂ  dĂ©valoriser ou considĂ©rer comme inutile le travail critique que nous avons accompli jusqu’à prĂ©sent et que nous continuerons certainement Ă  accomplir ici aujourd’hui avec rigueur et acuitĂ©. Ce travail peut ĂȘtre et est certainement utile sur le plan tactique, mais ce serait faire preuve d’aveuglement que de l’identifier simplement Ă  une stratĂ©gie Ă  long terme. 

Dans cette perspective, il reste beaucoup Ă  faire et cela ne peut se faire qu’en abandonnant sans rĂ©serve des concepts et des vĂ©ritĂ©s que nous tenons pour acquis. Le travail qui nous attend ne peut que commencer, selon une belle image d’Anna Maria Ortese, lĂ  oĂč tout est perdu, sans compromis et sans nostalgie.

Giorgio Agamben

Retrouvez l’article original sur https://www.quodlibet.it/giorgio-agamben-il-complice-e-il-sovrano




Source: Entetement.com