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Le collectif Pour une Sécurité sociale de l’Alimentation (SSA) fait de plus en plus parler de lui. Il fédère actuellement 11 organisations et de nombreuses dynamiques locales autour d’un projet commun  : créer une cinquième branche de la sécurité sociale. Nous avons interrogé Sarah Cohen d’Ingénieurs Sans Frontières-AgriSTA, association membre du collectif, pour répondre à nos questions.

Peux-tu présenter le collectif et pourquoi vous vous êtes mis à travailler ensemble ?

Sarah Cohen : Le collectif Pour une SSA est né en 2019 avec la volonté de travailler à un projet concret qui réponde conjointement aux enjeux du droit des paysans, droit de l’alimentation et de préservation de l’environnement. Il s’est construit sur les réflexions d’ISF-Agrista, de la Confédération paysanne, du projet Accessible du réseau Civam, des thèses de Bernard Friot sur le régime général de sécurité sociale et le salaire à vie reprises au sein de l’association Réseau Salariat.

Le partage de ces réflexions nous a amené à réfléchir à une organisation plus démocratique et durable de l’économie L’idée de se baser sur le modèle existant de la sécurité sociale paraissait alors vraiment pertinente parce que compréhensible et palpable pour tout le monde.

Quels sont les enjeux de la Sécurité Sociale de l’Alimentation ?

Sarah Cohen : D’une part il y a la question de la perte d’autonomie des paysannes et des paysans, les pertes d’actifs agricoles, les traités de libre-échanges… en bref la difficulté de vivre de leur métier.

D’autre part, il s’agit de dénoncer l’aide alimentaire telle qu’elle est mise en œuvre aujourd’hui en France. On ne remet pas en cause le travail des bénévoles mais bien la manière dont la précarité alimentaire est instrumentalisée au profit de l’agro-industrie pour écouler les surplus.

Aujourd’hui l’aide alimentaire se positionne comme une filière de défiscalisation des excédents de l’agro-industrie plutôt que comme un moyen de nourrir ou de lutter contre la surproduction. Au contraire, elle offre un débouché rentable pour cette surproduction. Et bien sûr, il y a la question de l’environnement et du climat ainsi que celle de la pollution généralisée de la terre, des sols et de l’air, l’extinction de la biodiversité dont le système agricole est en grande partie responsable.

Enfin nous pensons que sans démocratie, il ne sera pas possible d’apporter une réponse à ces enjeux. C’est pourquoi le collectif défend un moyen d’institutionnaliser la démocratie dans l’alimentation, pour que chacun·e ait accès à une alimentation choisie en connaissance de cause.

En quoi consiste exactement la Sécurité Sociale de l’Alimentation ?

Sarah Cohen : Le projet de Sécurité Sociale de l’Alimentation se base sur le fonctionnement de la sécurité sociale telle qu’elle a été mise en place par le Conseil national de la Résistance entre 1946 et 1959. Pendant cette période, les caisses primaires fonctionnaient selon trois piliers que l’on reprend dans le projet de SSA  : le conventionnement démocratique, la cotisation et l’universalité de l’accès.

Dans notre projet ce sont des personnes tirées au sort qui composeraient les caisses primaires. Elles décideront collectivement et démocratiquement des critères de production, de transformation et de distribution des produits qui pourront être achetés avec l’allocation alimentation de 150 euros versée à tous les habitants et les habitantes du territoire français.

Le conventionnement servirait de levier pour la transition agroécologique, à l’instar de la Convention citoyenne pour le climat où 150 citoyen·nes bien renseignées proposent des mesures bien plus ambitieuses que celles des politiques actuelles. La cotisation se ferait sur la valeur ajoutée du travail par un fonctionnement indépendant de l’État, puisqu’elles seraient directement gérées par les caisses pour être redistribuées aux personnes. La cotisation est adaptée au revenu des gens.

On a calculé que sur une base d’un droit à 150 euros par personne et par mois, ça représente environ 10 % des salaires en France d’où une cotisation fixée à 10 % du salaire brut. Le but est de socialiser le budget alimentaire pour rétablir l’égalité en distribuant « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins ».

Le troisième pilier c’est l’universalité. À la différence des chèques alimentaires par exemple qui représentent tout de même une avancée par rapport à l’aide alimentaire, l’universalité permet de créer un droit. C’est comme pour la santé  : c’est pas parce que t’es pauvre que tu as une carte verte, c’est parce que c’est un droit d’avoir un accès digne à la santé et nous c’est ce qu’on souhaite aussi pour l’alimentation.

« On a calculé que sur une base d’un droit à 150€ par personne et par mois, ça représente environ 10 % des salaires en France, d’où une cotisation fixée à 10 % du salaire brut. »

Sur quelle stratégie vous vous appuyez pour diffuser la SSA ?

Sarah Cohen : Tout d’abord les initiatives locales. Il existe pas mal de personnes et d’associations qui expérimentent à leur échelle des principes de la SSA avec des AMAP, des épiceries solidaires voire des caisses d’alimentation. Une limite du local, c’est l’impossibilité d’expérimenter la SSA qui est un dispositif macroéconomique. Ce qui peut être testé localement, ce sont des fonctionnements démocratiques, des systèmes de financement via des monnaies locales par exemple.

Ces initiatives sont l’occasion de se poser des questions concrètes sur l’organisation dans les caisses, sur la façon dont sont prises les décisions, etc. Le week-end du 28 au 30 janvier dernier ont eu lieu, à Orléans, les premières rencontres entre ces initiatives locales. C’est le début de leur mise en réseau . On vise à créer une dynamique populaire autour de ce projet aussi pour les réflexions que cela peut faire émerger.

En effet, un autre point important dans notre stratégie est d’affiner le plus possible les modalités exactes que prendrait une– sécurité sociale de l’alimentation pour peser dans les débats politiques, même si on sait bien qu’on ne pourra pas proposer un projet finalisé de SSA.

On a vu des candidats libéraux parler de votre projet, avez-vous peur qu’il soit récupéré par calcul politique ?

Sarah Cohen : Notre objectif final est que la SSA soit mise en application ce qui pourrait se faire par une loi par exemple donc tant mieux si on parle du projet. On ne pense pas être en mesure de suffisamment peser cette année mais on pense aux prochaines élections. Par contre, on fait très attention à ce que la SSA ne soit pas associée à des choses qu’on ne porte pas. On est très clairs sur le socle commun du collectif et ce qu’on met dedans parce que l’on sait que sans ça, la SSA risque d’être vidée de son contenu.

Propos recueillis par Corentin (UCL Paris Nord-Est)




Source: Unioncommunistelibertaire.org